Par Mérovingien - publié le 12 mai 2005 à 12h01 ,
MAJ le 24 septembre 2009 à 17h27 - 46 commentaire(s)
L'Avis du Jour met en avant quotidiennement l'opinion rédigée et argumentée de l'un des membres du forum de dvdrama. Aujourd'hui la parole est à Mérovingien, qui nous parle du dernier film en date de David Lynch, Mulholland Drive.

ATENTION! CET ARTICLE CONTIENT L EXPLICATION DU FILM. SI VOUS SOUHAITEZ EN CONSERVER LE MYSTERE, NE LISEZ PAS LES LIGNES CI DESSOUS

Générique. Une voiture arpente la route sinueuse de Mulholland Drive. A bord, une femme mystérieuse, forcément brune, presque vénale. Deux heures plus tard, même musique, mêmes plans... Sauf que la femme n'est plus brune mais blonde. La même scène sauf que non, rien à voir. Bienvenue dans le nouveau cauchemar troublant de David Lynch. Mulholland, ou la route étrange qui nous perd dans les méandres de l'esprit.

Lynch s'était toujours illustré par ses univers tordus à la poésie gangrenée, de Eraserhead à Lost Highway. Et si son précédent opus était plus terre à terre (le magnifique "film pour vieux" Une Histoire Vraie), voilà un grand retour du réalisateur à un univers trouble en forme d'aboutissement. En effet, Mulholland transcende tous les thèmes chers de la filmographie de Lynch pour les replacer dans une histoire bien plus linéaire qu'elle n'y parait. L'illusion du foutoir incompréhensible pour mieux sublimer une histoire d'amour assez classique.
Avant d'entrer dans les détails et les recoins du film, revenons néanmoins sur sa genèse assez particulière. A l'origine, Mulholland fut conçut comme un téléfilm servant de pilote à une future série. Une sorte d'introduction de près de 2 heures destinée à être diffusée sur ABC. La chaîne exigea des coupes et, au final, abandonna le projet (les pilotes tournés et abandonnés sont très fréquents au USA). Destiné à tomber dans l'oubli, le projet fut repris en main, notamment par Canal +, afin que les rushs ne tombent pas dans l'oubli et servent à quelque chose. Lynch repris le projet en main et écrivit de nouvelles scènes (un peu plus de 20 minutes), abandonna le concept de la série télé pour réorienter du tout au tout l'intrigue de son oeuvre. Et même s'il refuse de l'avouer, il y a fort à parier que les fameuses nouvelles scènes tournées sont toutes à la fin du film, lors du fameux basculement de l'intrigue, lorsque tous les personnages changent d'identité (on peut également tabler sur quelques éléments dispachés un peu partout comme les vieux dans la voiture).



Cette genèse particulière apporte sans aucun doute le cachet si particulier et faussement déglingué de l'oeuvre. Mais abandonnons un peu le fameux dernier acte du métrage pour nous concentrer sur les 110 minutes qui précèdent. Car dans une large partie, le film suit son cours, de façon tortueuse mais totalement fascinante. C'est bien simple, on a déjà du mal à saisir les tenants et aboutissants du récit. En vrac, on trouve une femme victime d'amnésie, une autre jeune femme venue à Hollywood pour tenter sa chance en tant qu'actrice, un réalisateur soumis à la pression de producteurs pour imposer une actrice qui évoque curieusement l'une des héroïne et une vague histoire de complot... On ne comprend pas tout, on ignore où tout ça nous mène. Pourtant, Lynch parvient à capter notre attention (pour peu que l'on accepte de jouer le jeu du "je comprends rien mais j'assume"). Sa mise en scène semble en apesanteur, tout est étrange. La réalité de Los Angeles est là mais tout paraît hors de portée, comme si des objets avaient été déplacés et que tout ce petit monde agissait sans aucune logique réelle. Le voile du réel se déchire petit à petit pour laisser des failles. On navigue en plein fantastique et en même temps... Une des séquences du début est significative : deux hommes discutent dans un fast-food pendant que la caméra semble tanguer, sans point de gravité. On nous parle d'un cauchemar et d'un monstre qui serait caché derrière un mur. Tout ça paraît idiot jusqu'à ce que le monstre en question surgisse. On se pose bon nombre de questions dont nous n'aurons pas les réponses. Et les questions s'accumulent au fur et à mesure qu'avance l'intrigue, sans cesse alimentée par des images fugaces de cauchemar éveillé (le couple de sexagénaire souriant dans la limousine comme s'ils allaient étriper quelqu'un).




On finit cependant par cerner peu à peu les thèmes du film. Mulholland Drive serait un hommage à Hollywood, mélangeant sans complexe les genres cinématographiques pour offrir l'image envoûtante d'une cité du cinéma fantasmée qui aurait conservé sa magie d'antan... Hollywood ne serait qu'un fantasme mystérieux ? Le film débute par un hommage aux anciennes comédies musicales (le fond très coloré, la danse), bascule dans le film noir (la femme amnésique visiblement poursuivie et qui cache des liasses de billets dans son sac), ose des incursions dans le film d'horreur à l'ancienne (le fameux et terrifiant monstre), flirte avec la comédie (le tueur idiot) et culmine dans une histoire d'amour trouble au saphisme troublant... La simple présence d'une héroïne blonde et d'une brune renvoie à l'ambivalence Hitchcockienne. A n'en pas douter, il y a une histoire de double là dedans ! On sent qu'on se rapproche du but, mais ça n'est toujours pas ça. On scrute l'image, on en arrive à ce fameux moment où la brune se travestit en blonde... Et si l'une des femmes fantasmait l'autre ? Il y a du transfert d'identité là dedans... On sait qu'on est à deux doigts de la solution de l'énigme, mais c'est déjà trop tard. Le film vient d'entrer dans sa dernière ligne droite. Les deux femmes inversent, changent d'identité, prennent le nom de personnages vus précédemment... Et nos certitudes volent en éclats. Le réalisateur est toujours là lui, mais cette fois, il se fout de Betty (qui s'appelle désormais Diane) et lui préfère Rita (qui s'appelle maintenant Camilla). On frôle la rupture d'anévrisme. Mulholland Drive n'est pas qu'une route qui zigzague. Il y aussi des virages serrés et dangereux. Le film de Lynch ne serait qu'une espèce de bordel masturbatoire sans queue ni tête ?



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Pas le moindre du monde. Si Mulholand ne cède jamais à son ambition première (être un objet de fascination envoûtant à l'image du décor), il prend le soin d'éviter de préciser sa dimension rationnelle, misant sur la perspicacité du spectateur qui, au fur et à mesure des visions, finira par remettre les pièces du puzzle en place. S'il fallait 1h30 à l'histoire d'amour pour démarrer, on s'aperçoit que nous étions en plein dedans depuis le début. Mulholland est un film raconté au conditionnel durant près de 2heures pour basculer ensuite dans la vraie histoire, mélange de scènes au présent (3 instants) nourris de flash back. En gros, Diane est venue à Hollywood pour réussir une carrière d'actrice. Sur le casting de « l'Histoire de Sylvia North », elle a rencontré Camilla qui a obtenue le rôle principal. Les deux femmes sont tombés amoureuses l'une de l'autre mais Camilla a couché pour réussir, jusqu'à se jeter dans les bras d'un réalisateur. Folle de jalousie, en colère, et comprenant que sa carrière ne décollera jamais, Diane engage une petite frappe pour tuer Camilla. Devenu complètement folle, rongée par le remord, elle finira par se suicider. Mulholland est un drame tragique. Et les 25 dernières minutes sont totalement interdépendantes de tout ce qui a précédé. Diane a fantasmé et rêvé tout ce que l'on a vu avant. En se réfugiant dans un Hollywood plein de fantôme de l'âge d'or de l'industrie, en réécrivant son histoire d'amour passionnée et tendres et en changeant d'identité pour devenir la star et non plus l'actrice de seconde zone. Finalement, Mulholland Drive est un film faussement tordu et bien plus logique et cohérent qu'il ne le laisse croire. Si le film paraissait étrange et incohérent, c'est bien qu'il n'était pas réel. Si le thème du double était si insistant (double scène d'audition, blonde double, répétition de certaines séquences), c'est bien qu'il offrait une large résonance avec le vécu des personnages. Diane ne fait jamais que faire ce que toute personne sortant d'une histoire d'amour tragique réalise : réécrire l'histoire avec des « si », comme le montre clairement le plan précédant le générique : un oreiller dans lequel on s'enfonce (on pénètre dans le monde du rêve). David Lynch est donc au sommet de son art avec cette ½uvre si complexe mais finalement si simple, tellement surréaliste mais ancré dans un rationalisme rigoureux. Mais par chance, les multiples contours du film ne sont jamais totalement explicités et une large place est laissée à l'imagination du spectateur libre d'interpréter certains éléments (la clefs bleue, le couple de vieux, le fameux monstre est-il le fantôme de Camilla ? etc...).

Alignant les grands moments de cinéma pur et hypnotique (le club Silencio, le casting rétro), se parasitant à peine par quelques brèves séquences superflues (le mec costaud qui va chez Adam, la petite racaille qui discute au Winkie's) mais constamment habité d'une magie décalée, renforcé par une Naomie Watts entrant dans la cours des grands et par une BO en phase avec les images, Mulholland Drive est déjà un classique.

NOTE : 9/10


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