Impertinents, désobéissants, gaffeurs ou tout simplement aventureux, les enfants peuvent aisément courir sur le haricot des adultes. Ils ont beau être la chair de notre chair, l'avenir du monde, il est des fois où l'on préférerait les avoir en peinture plutôt que dans la même pièce que nous. C'est ainsi. Mais il est tout de même un endroit où, comme par magie, même le pire des sales mômes peut devenir des plus sympathiques : la fiction. En salles ces jours-ci, l'adaptation de la BD L'Elève Ducobu le prouve et perpétue par le fait une longue tradition d'adorables garnements, de ceux qu'on ne croise que dans les histoires. Oui, mais comment ce curieux phénomène est-il possible ?
Enfance, le paradis perdu
Cela tient avant tout à ce que nous, adultes, voyons dans les jeunes visages de notre progéniture. Historiquement, et à contrario de l'enfance brisée à la Oliver Twist, le mythe du sale môme tourne autour des notions de liberté, d'âge de tous les possibles, des sentiments qu'on ne peut bien souvent se remémorer qu'avec nostalgie et envie. Ce n'est pas sans raison si aujourd'hui encore les personnages classiques de Mark Twain, Tom Sawyer et Huckleberry Finn, continuent de fasciner un lectorat plus âgé que celui prévu initialement par l'auteur. Parce que quelque part nous sommes jaloux de l'insouciance de ces héros pré-pubères, de la simplicité avec laquelle ils appréhendent le monde qui les entoure. Coincés dans nos vies de "grands", nous ne pouvons plus que rêver la grande aventure, non la vivre. Et sans aller alors jusqu'à se déclarer atteints du syndrome de Peter Pan, il faut bien reconnaître qu'on adorerait nous aussi rejoindre les rangs des Enfants perdus pour s'amuser au Pays imaginaire.
Mais c'est évidemment impossible, car nous avons grandi et sommes devenus des pirates. Pourtant, cette position de spectateur extérieur est incapable de couper la connexion qui existe entre eux et nous. A l'exception de quelques personnes tristement sérieuses, nous pouvons tous en effet nous mettre au niveau des enfants - quand ce ne sont pas eux qui se hissent au notre - et rire ainsi de leurs facéties, une donnée cruciale dans l'acceptation du sale môme. Tout passe mieux avec l'humour, et par son biais on peut même se prendre d'affection pour les rejetons de La Famille Addams malgré leurs curieuses habitudes. D'autant que, ne l'oublions pas, le sale môme n'est pas si innocent que ça. Imaginé par un adulte, il n'est pas puéril sans raison et peut même se montrer très mature pour son âge, ce qui ne manque jamais de faire naître un rire à la fois indulgent et complice face à un tel décalage.
On ne peut pas non plus faire jouer n'importe quoi à des enfants, sous peine de s'exposer à des foudres vindicatives. C'est pourquoi un Denis la malice en film reste relativement sage comparé au chenapan qu'il met en scène. On peut néanmoins facilement contourner ce problème grâce à l'animation comme en attestent les petites pestes de South Park ou encore "el Barto" des Simpson, autour duquel se créa même un phénomène de société célébrant sa désobéissance ("the I-didn't-do-it boy"). Ce qui choque en live ne provoque pas un émoi identique une fois animé, on peut pousser les choses beaucoup plus loin. On peut montrer Titeuf en train d'exécuter un striptease suggestif alors qu'avec un acteur de chair et de sang, vous vous en doutez, ça passerait forcément beaucoup moins bien.
Nous sommes donc prêts à pardonner beaucoup à ces sales mômes à partir du moment qu'ils nous font rire ou, nous l'avons dit, qu'ils nous remémorent la tendre liberté de l'enfance. Et à ce titre il existe une véritable tradition cinématographique du genre en France, que certains n'hésitent pas à taxer de réactionnaire dans ses derniers représentants. Nous avons eu Les Choristes dont les voix d'anges faisaient oublier leurs larcins, Le Petit Nicolas qui ressuscitait nos lectures de primaire, bientôt ce ne sont pas une mais deux adaptations de La Guerre des boutons qui arriveront en salles... Le filon des sales mômes semble inépuisable. Mais peut-être est-ce parce que, derrière le souvenir amusé des jeunes années, se cache autre chose ?
Une leçon pour les adultes
En tant qu'adultes, il n'est pas toujours évident de recevoir une leçon, de se faire remettre à sa place. Toutefois, étrangement, un message porté par des enfants nous fera parfois davantage réagir que s'il venait de personnes plus âgées, nos "égaux". Sans avoir été jusqu'à bouleverser la société occidentale, Les Petites Canailles avait ainsi montré un bel exemple d'intégration aux "grands" dès les années 20 en mettant sur un pied d'égalité ses jeunes protagonistes, quel que soit leur sexe ou leur couleur de peau. Mais la représentation de l'enfance gredine n'y tenait encore que du stéréotype mignon et par la suite, avec son glissement du statut d'attraction foraine à celui de 7ème art reconnu, le cinéma pourra porter un regard tout autre sur ce phénomène. Ne plus l'approcher comme un simple numéro de chiens savants mais essayer au contraire de comprendre ce qui se cache derrière cette rébellion, le "pourquoi ?" de cette désobéissance. Car on ne naît pas "sale môme", on le devient, et c'est une chose que la fiction peut aisément nous faire oublier comme nous rappeler.
Autobiographique comme le sont beaucoup de premiers longs-métrages, Les Quatre cent coups de François Truffaut démarre ainsi la saga Antoine Doinel (le double du réalisateur, à chaque fois interprété par Jean-Pierre Léaud) en revenant sur le difficile passage de l'enfance à l'adolescence et, par sa sincérité comme son réalisme, entérine ce qu'on appellera la Nouvelle Vague. L'enfant n'y est plus nécessairement un vecteur comique mais celui d'une auto-analyse de son auteur, à laquelle nous nous rattachons pour à la fois mieux comprendre qui nous pouvions être et qui sont les jeunes dans notre entourage. Richard Berry en offrira des années plus tard une sorte de relecture moderne sur le même principe avec Moi César, 10 ans 1/2, 1m39, caractérisé par sa "caméra à hauteur d'enfant", mais le constat reste en fin de compte identique : en dépit des efforts (quand il y en a) concédés par les deux partis, enfants et adultes continueront toujours d'entrer en conflit par manque de compréhension mutuelle.
Et là où un petit ange attendrait sagement de grandir pour à son tour brider la jeunesse, le sale môme répond bien plus directement à cette situation bâtarde. Or, si les bêtises sont une manière de le faire, il peut aussi prendre directement pour cibles ses tortionnaires familiers. Ses parents. Parfois sans le faire exprès comme le braillard Macaulay Culkin dans Maman, j'ai raté l'avion mais le plus souvent, c'est parfaitement volontaire. Et en groupe encore : les fratries des deux Nanny McPhee, Les Enfants de Timpelbach... L'union compense la petitesse, et inspire quant à la marche à suivre afin de donner une leçon aux adultes. Une leçon qui se retourne alors généralement contre ses initiateurs pour s'achever en accolades et bisous, parce que même les sales mômes ont droit à l'amour. On notera tout de même le cas un peu particulier de Génial, mes parents divorcent ! qui loin de céder au happy end total, préfère nous laisser dans la même incertitude de l'avenir que ses jeunes antihéros.
Car c'est ça grandir et qu'on le veuille ou non, les garnements d'hier sont les adultes d'aujourd'hui. Une vérité que la fiction - parce qu'elle façonne les faits et leur donne une signification - nous fait admettre bien mieux que notre bon sens, notre observation du réel. Heureusement donc qu'elle et ses sales mômes sont là, sans quoi nous finirions par oublier définitivement qui nous fûmes, sommes et devrons être.
L'Elève Ducobu de Philippe de Chauveron, avec Elie Semoun et le jeune Vincent Claude, est en salles le 22 juin.

L'histoire : L'élève Ducobu s'est encore fait renvoyer d'une école. Cette fois, pour éviter de finir en pension, il n'a plus qu'une seule chance : réussir à Saint-[…]
L'histoire : Rififi chez les Addams, célèbre famille macabre qui vit dans un manoir hanté, lorsque débarque un sosie de l'oncle Fétide, un des membres de la famill[…]
L'histoire : Les Mitchell doivent s'absenter inopinément. Seuls leurs voisins, les Wilson, peuvent garder leur bambin, l'adorable Denis. Voici donc le chérubin pla[…]
