Par Jean-Baptiste GUEGAN - publié le 17 novembre 2009 à 17h01
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Avec la sortie prochaine de Rapt, s'arrêter sur le traitement que le cinéma réserve à la représentation de l'enlèvement semblait opportun. En effet, le sujet, récurrent s'il en est, offre pléthore de réappropriations et d'approches. En somme, l'occasion idéale pour mieux approcher le phénomène qui s'il n'en reste pas moins spectaculaire, demeure inéluctablement discret.

 

L'omniprésence de l'enlèvement
 
Avant d'aborder notre sujet, essayons de nous arrêter sur sa définition : l'enlèvement au cinéma répond à une logique simple qui consiste à séparer un ou plusieurs des protagonistes d'une histoire, du reste du monde ou de leurs camarades. Ainsi, dans l'ensemble des situations possibles, ce sont la privation de liberté, la recherche de la libération et la quête du ou des disparus qui fondent la trame de l'histoire abordée. En cela, comme autant de moteurs narratifs, ces trois options liées à la notion cinématographique d'enlèvement impliquent un objectif vital et métaphysique restant à atteindre, sorte de McGuffin qui suppose traque, enquête, épreuve et résolution. De fait, si les trois situations que met en jeu l'enlèvement supposent une alternance profitable entre absence et présence, elles rendent surtout possible un nombre incroyablement large de situations et de péripéties. Par conséquent, susceptible de donner du rythme et du mouvement à n'importe quel récit, l'enlèvement en soi ne pouvait qu'intéresser le cinéma et son industrie.
 
En effet, quelles que soient les filmographies auxquelles on s'intéresse et les genres abordés, un constat rapide s'impose : l'enlèvement, par sa profondeur thématique et sa richesse d'interprétation, représente l'une des figures obligées du cinéma d'hier et d'aujourd'hui. Et cela même s'il concerne généralement et principalement des films où l'action et la tension se conjuguent au sens le plus dramatique.

 

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Enlèvement, attirance et abolition des genres
 
Cependant là où son emploi surprend, c'est qu'il ne se limite plus depuis longtemps à ses genres de prédilection (film noir ou thriller). Car l'enlèvement est autant affaire de comédie (Ace Ventura) que de parodie (Bienvenue au cottage), de film historico-politique (Buongiorno notte, Un Cœur invaincu) que de space opera fantastique (L'Empire contre-attaque). De même, n'hésite-t-il pas à se retrouver à sa manière au cœur de films d'animation comme Les Trois Brigands ou Coraline. Et que dire de sa récurrence dans le genre de l'horreur gore (Martyrs, Hostel, La Chambre des morts), de son intrusion dans la sphère du documentaire et de sa récurrence dans tous bons western et policier qui se respectent.
 
Affirmant à nouveau la fin de la notion trop restrictive de genre, cette présence multiple et la variété qui en découle n'en soulignent pas moins une opportune et bien explicable récurrence. En effet, facile à saisir et complexe malgré tout, le kidnapping dramatise n'importe quelle trame par la recherche qu'il enduit ou la tentative de libération qu'il suppose. Mais surtout, parce qu'il s'appuie également et en parallèle de ce mouvement sur les angoisses de la claustration et de l'enfermement, cette thématique est de loin la plus appréciable pour déchaîner les émotions, notamment en les exacerbant. Et cela comme aucune autre, car romanesque au possible, la notion même d'enlèvement sur nos écrans combine à la fois les bienfaits des quêtes mystérieuses, la tension des enquêtes policières, l'obligation de résultat, les risques du dépassement de soi et les affres du huis-clos, le tout en se reposant sur une proximité avec la mort qui apporte énormément.
 
Une profitable affaire de discrétion et de sensibilité
 
Et pourtant, figure imposée au même titre que les scènes de braquage, de mitraillage ou de sexualité, l'enlèvement reste discret car s'il tend les situations, augure peu de ce qui suivra et resserre leurs nœuds narratifs, il n'en reste pas moins ignoré sciemment et peu considéré en soi. En effet, rares sont les cinéastes à exprimer de manière ouverte leur penchant pour le traitement de ce thème alors qu'ils sont une quantité non négligeable à l'aborder. Paradoxale s'il en est, une telle situation n'en révèle pas moins un état de fait qui fait presque du choix de l'enlèvement, une mystique en soi et souligne un véritable parti-pris. Parti-pris qui veut que ceux qui s'y attellent l'emploient comme leurs personnages enlèvent ou sont enlevés, c'est-à-dire subrepticement, rapidement et littéralement toujours avec profit.
 
Car le kidnapping à l'écran offre des ressources insoupçonnées. Porteur de sens (politique, scénaristique, artistique et dramatique),  il est matière à mise en scène, à questionnement et plus encore ouvert à toute réappropriation. Notamment parce que sa diversité et l'intensité de ce qu'il induit offrent pléthore d'approches possibles et de réflexions tant formelles que philosophiques. En effet, quoi de commun entre Julia d'Eric Zonca, La Drôlesse de Jacques Doillon et La Valse des pantins de Martin Scorsese, qui usent tous trois de l'enlèvement comme moteur narratif. Et que dire alors de quatre autres films comme Un Monde parfait, La Rançon, Keane et L'Eté où j'ai grandi qui traitent pourtant  tous de l'enfance que l'on capture et contraint. 

 

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En effet, le thème du kidnapping en appelle certes aux codes d'un sous-genre et aux stéréotypes dans certaines de ses formes, notamment dans son orchestration (emploi de gants, de masques, d'éther, recours à la violence ou à la menace, surprise...), ses suites et ses conséquences (torture, interrogatoire, racket, exécution...). Toutefois, il n'en reste pas moins affaire de créativité et plus encore de morale par rapport aux contraintes spécifiques et philosophiques qu'il induit sur la place et la valeur de l'homme.
 
Ainsi, peut-il être affaire de spectacle mais il a surtout le mérite d'interroger à plein le métier même du réalisateur et les intentions de ce dernier. Car à l'instar de l'agonie ou de l'éveil des passions au cinéma par exemple, l'enlèvement pose des questions essentielles qui interrogent directement la poétique de ce dernier et donc la profondeur de sa réflexion sur les images qu'il prépare. Que décide-t-on de montrer ? Doit-on tout montrer ou éluder ? Comment l'aborder ? Et plus encore pourquoi, tant le sujet fait aussi bien écho aux faits divers les plus perturbants qu'aux classiques américains de l'Entertainment ? Old Boy en cela s'avère éclairant, tout comme Sympathy for Mr Vengeance, le précédent film de Park Chan Wok. Tous deux traitent effectivement de l'enlèvement et de la séquestration d'un point de vue politique et esthétique qui surprend et ne laissent pas indifférent tandis que Casino Royale dans sa dernière version et Quantum of solace l'abordent indirectement et facilement sous l'angle du divertissement et des intentions aussi différentes qu'essentiellement spectaculaires.
 
Dès lors, sous-genre incontournable mais condamné pour l'heure à un certain effacement, l'enlèvement au cinéma s'avère plus riche de possibilités, de réflexions et de réappropriations que nombre d'autres. Par sa nature même, sa violence et son côté aussi soudain qu'incertain. Mais aussi par le jeu qu'il propose autour de sentiments et d'émotions que le public n'endure pas et n'expérimentera sûrement pas. De fait, essentiellement cinématographique par la part d'imagination qu'il induit et d'expérience qu'il propose, le choix de traiter l'enlèvement sur écran n'est en rien anodin et révèle à merveille le geste et les desseins de tous ceux qui s'y sont risqués. Au point d'ailleurs que l'on pourrait légitiment se demander ce que pourrait donner l'histoire de cette thématique rapportée à celle du medium quand on sait que nombre des grands maîtres du septième art s'y sont aventurés.
 

Jean-Baptiste GUEGAN


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