Par La rédaction - publié le 26 octobre 2002 à 00h00 ,
MAJ le 24 septembre 2009 à 16h48 - 3 commentaire(s)
Pour ses 10 ans, l'Etrange Festival nous a permit d'apprécier une sélection aussi éclectique et singulière que les précédentes années avec en bonus un grand nombre d'invités auxquels des hommages furent consacrés (pour la majorité) durant les précédentes éditions. Ainsi Shynia Tsukamoto vint présenter son dernier opus A Snake Of June, une fable érotico-fantastique tournée en noir, blanc et bleue où il tient également devant la caméra un rôle déterminant. Pistol Opera laissa la majorité du public assez perplexe voire énervée. Cette séquelle (ou plutôt ce remake) de La Marque du Tueur se révélait encore plus incompréhensible que l'original. D'ailleurs, la présentation en vidéo de Seijun Suzuki (qui pour des raisons de santé n'a pas pu se déplacer) nous avertissait déjà que dans cette œuvre ultra stylisée (chaque plan est d'une beauté à pleurer de bonheur), il n'y avait rien à comprendre. Incompréhensible également, fût l’accueil mitigée du public pour Sympathy For Mr. Vengeance, où une bonne partie de l’audience, peut-être décontenancé par le coté trop radical du film de Park Chan Wook, ne pouvait s’empêcher de rire dans les moments les plus dramatiques (le syndrome The Killer est de retour). Il est clair que le coté extrême de ce film n'avait strictement rien à voir avec celui très second degré de Ichi The Killer qui fût projeté en ouverture.

En ce qui concerne les nuits blanches, celle organisée par Canal+ était à 100% orienté cinéma horrifique japonais. On retrouvait d'une part la préquelle de Ring 1 & 2, intitulée logiquement Ring 0 (annulé il y a deux ans, le film fût remplacé par l'excellent film de Kim Ki-Duk the Isle), qui suite à l'échec cinglant du second volet en salle, sortira directement en DVD dans un coffret réunissant les 3 films. Les 2 autres films, St John Wort et Uzumaki (inspiré du manga Spiral dont 2 volumes sont disponibles pour l'instant en français) sont visuellement très efficaces ce qui leur niveau scénaristique assez décevant. La nuit Freakshow nous permit d’apprécier la performance du collectif Core, qui nous refaisait la scène des crochets de Ichi The Killer mais en live. Ce spectacle un peu court, fût suivi des projections du déjanté Desperate Living de John Waters, qui à l'époque était vraiment le roi de la provoc' et du sympathique Kenny où apparaissait pour la première fois à l'écran l’excellent Zach Grenier (le patron de Edward Norton dans Fight Club). Nous reviendrons prochainement sur l’œuvre de deux réalisateurs asiatiques que nous avons interviewés : le japonais Masaru Konuma, un des maître du ''roman-porno'' dont 5 films (il en a fait 47!) furent présentés et surtout le coréen Kim Ki-Duk, qui est sans conteste un des réalisateurs les plus intéressants du moment.

UZUMAKI (Spiral) (2002)
Réalisateur : Higuchinsky
Interprètes : Eriko Hatsune, Fhi Fan, Ren Osugi, Hinako Saeki, Masami Horiuchi, Taro Suwa
Durée : 1h30

Kirie, une jeune étudiante, commence à avoir des doutes sur certains habitants de la ville dont le comportement est de plus en plus étrange ces derniers temps. Certains détails tendent à le prouver : une élève de son lycée dont les cheveux se bouclent de plus en plus. Un jeune garçon à la peau gluante qui ne vient en cours que les jours de pluies. Et le père de son petit ami qui se met à avoir un intérêt obsessionnel pour les objets ou les êtres en forme de spirale. Lorsque ce dernier sera retrouvé broyé dans une machine à laver, elle devra se rendre à l'évidence que quelque chose ne tourne pas rond. Ou peut-être trop rond justement...

Adapté d'un Manga à succès, Uzumaki restitue à merveille l'ambiance bizarre qui caractérise l’œuvre de Junji Ito. Concernant la mise en scène de ce film horrifique, on remarque que le réalisateur abuse des grands angles. Ces plans créent des effets de déformation qui augmentent le coté marginal du film. Le fait que l'on évolue dans un univers surréaliste dès le début désamorce quelque peu le malaise et la peur que nous sommes censés éprouver. Et ce malgré les surprenants effets spéciaux qui parsèment le film (les escargots humains sont plutôt sympas dans le genre).

On admettra quand même que le film suit une certaine logique dans son évolution et s'y tient. Toute l'histoire tourne autour (sans jeu de mot) des spirales et chaque détail du film y faisant allusion est assez amusant (ou terrifiant si on marche dans la combine). Des yeux, des roues de voitures etc... La caméra elle-même n'hésite pas à tourner jusqu'à nous convaincre que la spirale est synonyme de malédiction. Laquelle frappe les personnages de ce film les uns après les autres

On imagine ce qu'un réalisateur de la trempe de Cronenberg aurait pu faire avec un tel sujet. Car, malheureusement Higuchinsky ne réussit qu'à nous offrir une série B bien menée qui se laisse suivre sans ennui, mais dépourvu de l'étincelle de génie qui aurait fait la différence.

Frédéric ambroisine


ST JOHN'S WORT (2001)
Réalisateur : Ten Shimoyama
Interprètes : Megumi Okina, Yoichiro Saito, Koji Okura, Reiko Matsuo, Kaizawa Minoru
Durée : 1h25

Kohei (Koichiro Saito), un jeune concepteur de jeux vidéo décide de créer ''St John Wort''. L'action de ce jeu se déroulerait dans le vieux manoir du même nom dont vient d'hériter Nami (Megumi Okina), d'un père qu'elle n'a jamais vraiment connu. Le duo par sur les lieux, se situant au fin fond de la forêt, pour faire du repérage muni d'une caméra numérique et d'un ordinateur portable les reliant aux deux autres membres de l'équipe. Arrivés sur place , Kohei et Nami découvrent l’œuvre du père de cette dernière : d'effrayantes peintures représentant des portraits d'enfants. Nami découvre également une photo d'elle très jeune, où elle se trouve en compagnie d'une sœur jumelle dont elle ignorait l'existence : Naomi...


ST JOHN'S WORT/OTOGIRISO (2001)

Sur une base similaire à celle du surestimé Projet Blair Witch, St John Wort nous prouve de façon magistrale qu'il est possible de faire un beau film en numérique doublé d'un vrai film de terreur sans tomber dans la facilité que ce genre de matériel peu proposer. Au contraire, la mise en scène de St John Wort n'est que pure virtuosité du début à la fin, utilisant un maximum de procédé visuel (parfois trop même) issus de l'univers du clip (milieu d'où vient le réalisateur) et des jeux vidéo. Le travail sur les couleurs est unique en son genre donnant un aspect surréaliste au film vraiment bluffant.


ST JOHN'S WORT/OTOGIRISO (2001)

Comme pour Ring, la bande-son est un atout majeur de ce film qui devient de plus en plus effrayant à mesure qu'avance l'intrigue. Plus l’héroïne en apprend des indices sur son passé, plus le spectateur craint le secret qu'elle va découvrir... Pour son 3ème long-métrage, Ten Shimoyama s'affirme comme un réalisateur talentueux à suivre de très près.

Frédéric Ambroisine

EN CINQUIEME VITESSE
1967
Réalisateur : Tinto Brass
Acteurs : Jean-Louis Trintignant
Durée : 1h47

Plusieurs envies pouvaient pousser l'amateur à découvrir ce film très rare de Tinto Brass : se pencher sur l’œuvre non-érotique de l'auteur esthète et pervers de La Clef, Salon Kitty et Caligula, à qui l'on doit aussi un western baroque tourné l'année précédente, Yankee; explorer plus avant les dérives italo-absurdes d'un Jean-Louis Trintignant peu avare, au long de sa carrière, en bifurcations saugrenues; savourer les charmes de la délicieuse Ewa Aulin qui tenait l'affiche du déjanté et sexy Candy programmé à l'Etrange Festival l'année dernière. Si chacune de ces raisons valait le déplacement, l'ensemble restait anecdotique.

Démarquage joyeusement pop du A bout de souffle de Jean-luc Godard, En cinquième vitesse suit les aventures décousues et nonchalantes d'un jeune comédien embarqué dans une affaire de meurtre. Tinto Brass s'inspire ouvertement de la Nouvelle Vague en glissant dès qu'il peut de son enquête policière vers des situations incongrues mais charmantes où Trintignant s'en donne à cœur joie dans l'humour non-sensique et l'autodérision. Des choix qui pourraient surprendre de sa part s'ils n'annonçaient pas aussi clairement son propre style comique qui éclatera en 1972 avec sa première réalisation, Une journée bien remplie, puis en 1978 avec son deuxième opus, l'incroyable Maître-nageur. Ici, lors d'une scène mémorable, l'acteur du Fanfaron se déchaîne à la batterie avant de se transformer en Tarzan à l'occasion d'une cascade courageuse (saut de 2 mètres et roulé-boulé !). Il précise d'ailleurs qu'il se double lui-même, c'est sans doute pour ça !

L'humour, proche de celui des Monthy Python, s'accorde donc bien avec le décor, un Londres très shaggadélique, filmé à l'arrachée et sans autorisation, et qui inspire au metteur en scène des expérimentations très mode (split-screens et faux-raccords en pagaille). Malgré cela, l'absence d'un scénario solide condamne, au bout d'une heure, cette sympathique entreprise à l'essoufflement. Ce qui ne l'empêche pas d'être un manifeste de liberté créative typique des sixties, séduisant surtout par sa fraîcheur et son absence totale de prétention.

Denis Brusseaux


LE GRAND SILENCE
1968
Réalisateur : Sergio Corbucci
Acteurs : Jean-Louis Trintignant, Klaus Kinski, Vonetta McGee, Frank Wolff
Durée : 1h45

Des chasseurs de primes massacrent les hors-la-loi réfugiés dans les montagnes enneigées de l’Utah. Seul un pistolero muet (Jean-Louis Trintignant) se dresse contre eux et leur chef sardonique, Tigrero (Klaus Kinski)…

Sergio Corbucci est l’un des auteurs les plus désenchantés de l’histoire du cinéma de genre. Dans son cas, on ne peut même plus parler de subversion. C’est bien des affres de la lucidité qu’il s’agit ici. Django le laissait pressentir, Le Grand Silence le confirme sans détour : Corbucci ne croit pas à l’héroïsme en tant que vertu curatrice. Le bien n'anime pas l’homme, seul l’égoïsme le pousse à vaincre les obstacles (Django). Toute action désintéressée est quand à elle vouée à l’échec. La puissance de ce discours est encore renforcée par le refus de tout recul ou second degré.



Car Le Grand Silence est bel et bien un authentique western spaghetti, l’un des plus aboutis dans chacune des inclinaisons qui constituent le cahier des charges du genre : réalisme jusqu’au-boutiste, dimension picaresque, visualisation inédite de l’ouest, extrême violence. Surtout, Corbucci rivalise avec Leone et Sollima, ses deux co-religionnaires du dessus du panier, sur leur propre terrain : celui de l’icônisation. Après la silhouette inoubliable d’un Django tout de noir vêtu traînant derrière lui un cercueil énigmatique, il confronte dans Le Grand Silence deux figures dont chacun des plus petits détails vestimentaires ou gestuels est désormais mythique. Le dessinateur Swolfs lui rendait d’ailleurs un hommage plus qu’explicite dans le premier tome de sa série Durango. Corbucci respecte la tradition jusqu’à faire de son héros le tireur le plus rapide de l’ouest et de son méchant un fin comploteur. Reste à planter le décor : des paysages enneigés qui contribuèrent largement à marquer les mémoires, comme il en ira l’année suivante pour les connaisseurs de chambarra avec le Goyokin de Hideo Gosha.



Corbucci a foi en cette équation, mais pas en la conclusion généralement admise. Il ne pense pas qu’une cause juste puisse faire triompher la force solitaire sur l’intelligence retorse. Il ne croit tout simplement pas à la justice idéale mais à la victoire finale des systèmes dominants quels qu’ils soient, et tant pis si les mauvais savent mieux en jouer que les bons et si ce sont encore les faibles qui trinquent. Qu’on ne s’y trompe pas : cette lucidité, qui le pousse a dépeindre l’horreur absolue avec détachement et qui pourrait l’assimiler à du cynisme (dans le Grand Silence, on tue sans haine et on ironise sur la Loi avec un sourire triste), n’est rien d’autre que du désespoir. Le voile blanc qui recouvre Le Grand Silence (et recèle aussi les victimes des chasseurs de primes) est d’abord un linceul, le symbole du deuil d’un certain idéal social. La neige immaculée du film est une autre représentation de l'océan de boue qui engloutissait les rêves dorés du héros de Django. Au final, le silence du titre est celui du rêve cinématographique, bien impuissant lorsque l’un de ses porte-paroles décide soudain, et exceptionnellement, de fixer droit dans les yeux la tristesse de la condition humaine. C’est parce que le nihilisme anti-héroïque (au sens premier du terme) du film est assumé sans joie ni peine que Le Grand Silence reste comme l’une des œuvres les plus radicales jamais faites, et à la portée universelle.

Denis Brusseaux


L'AMOUR A CHEVAL
1968
Réalisateur : Pasquale Festa Campanile
acteurs : Jean-Louis Trintignant, Catherine Spaak, Frank Wolff
Durée : 1h30

L’œuvre de Pasquale Festa Campanile rivalise avec les maîtres de la comédie italienne par la précision et la richesse des scénarios et une mise en scène énergique, mais elle s'en distingue aussi par des sujets souvent paillards et un esprit contestataire flirtant parfois avec l'anarchisme. Découvert l'année dernière à l'Etrange Festival avec le subtil et hilarant Sexe des Anges, il a eu récemment les honneurs d'une édition uncut de son excellent Hitch-Hike (La Proie de l'auto-stop en VF) en DVD Zone 1. Le goût du cinéaste pour l'ambiguïté et l'anti-conformisme éclate dans L'Amour à Cheval où il joue habilement des conventions sexuelles et sociales à tel point que le film peut être vu comme tout et son contraire, un manifeste féministe pour certains, une farce machiste pour d'autres. Il faut dire que Festa Campanile n'a pas son pareil pour se frotter aux sujets les plus délicats sans jamais sombrer dans le graveleux ou la caricature, écartant ainsi les grilles de lecture les plus évidentes de ses intentions.

Une jeune veuve (Catherine Spaak) découvre que son défunt mari possédait une garçonnière où il recevait maintes maîtresses lors d'ébats raffinés et déviants dont il gardait une trace sur pellicule. D'abord choquée, elle décide de reprendre cette idée à son compte et se lance dans la grande aventure de sa sexualité... Les partisans d'une lecture machiste de L'Amour à Cheval évoqueront le portrait d'une femme qui, décidant de se libérer, se transforme en ''salope'' goûtant à tous les types d'hommes avec la plus parfaite légèreté avant de se faire remettre dans le droit chemin par un faux benêt la prenant à son propre piège (Jean-louis Trintignant). A l'opposée, on peut arguer de la fraîcheur avec laquelle Campanile dépeint une éternelle ''innocente'' cherchant à correspondre à tous les modèles de fantasmes masculins avant de rencontrer un partenaire proposant le ''cessez-le-feu'' pour un vrai partage des fantaisies sexuelles. Le réalisateur-scénariste opère la jonction de ces deux tendances via une narration volontiers surréaliste et décalée qui place son film dans le registre du conte impertinent. Cette succession de saynètes drolatiques et magnifiquement interprétées (Catherine Spaak est d'une candeur désarmante et Trintignant surprenant et paradoxal en gaffeur viril) échappe encore une fois aux clichés et ne peut que nous faire espérer découvrir un jour Ma Femme est un Violon, Le Larron ou le cultissime Pétomane.

Denis Brusseaux


LE SALAIRE DU CRIME
1964
Réalisation : Kinji Fukasaku
Acteurs : Rentaro Mikuni, Ken Takakura
Durée : 1h35

Il aura fallu trois ans à Kinji Fukasaku pour passer du brouillon Du Rififi chez les gangsters (1961) à ce chef d’œuvre dense, cruel et intemporel, sans aucun doute l'un de ses meilleurs films. Le réalisateur de la future saga Combats sans code d'honneur ne s'attelle pas encore aux yakuza-eiga et orchestre la rencontre de ses deux guides créatifs d'alors. Le premier est idéologique : témoin de l'arrivisme sauvage du Japon de l'après-guerre qui s'est empressé de tourner le dos au passé, le réalisateur compatît pour tous les laissés pour compte de la reconstruction, ceux qui n'ont pas reçu leur part du gâteau et ne peuvent que lutter pour leur survie. Le second est cinéphilique : sous influence conjointe du polar à la française (apparu dans les années cinquante avec Becker, Melville ou Grangier) et du néo-réalisme italien, Fukasaku capte à l'arrachée une sombre affaire de règlement de compte en huis-clos dans un Japon pourrissant et figuré en décharge étendue à perte de vue. Le choc peut commencer.

Un gangster (Ken Takakura) essaye par tous les moyens de faire avouer à son frère cadet, chef d'une bande de voyous, l'endroit où il a caché les diamants qu'ils ont volés ensemble. Ne pouvant rien en tirer malgré les supplices, il entreprend de torturer les amis du jeune homme pour le forcer à parler. Mais le butin a été raflé au boss yakuza du troisième fils de la famille (Rentaro Mikuni) qui se trouve chargé de le récupérer !

Déjà perceptible dans Du Rififi chez les gangsters, la maîtrise par Fukasaku du format cinémascope éclate dans Le Salaire du Crime. Profondeur de champ, contre-plongée, décadrages, axes penchés sont encore dynamisés par un montage au rasoir et un sens de l'ellipse déjà arrivé à maturité. Du montage photographique ultra-cut en introduction, qui raconte la vie d'une homme en 30 secondes chrono, au final nocturne contemplatif et désespéré, Fukasaku passe par tous les registres pour mieux capter l'essence même de son matériau, le chaos. Ignorant les notions de concession, temps mort ou second degré, il prend littéralement à bras le corps son sujet et en extrait toute la substance en un maelström de sensations : le film navigue ainsi entre le cinéma d'exploitation (scènes de torture complaisantes), la fable ironique, la tragédie classique et l'exercice de style scénique.

Concernant la tragédie, il est bon de préciser que le film a été projeté cette année à la Maison de la Culture du Japon sous le titre Hommes, Porcs et Loups (traduction littérale du titre original Okami to buta to ningen) qui en traduit mieux la signification sociale. Entièrement centré autour d'un combat fratricide, le film oppose ainsi trois formes d'existence : l'individualisme du gangster qui rejète aussi bien son ancien clan que son lien familial, la docilité du yakuza soumis et humilié, la loyauté fière du voyou prônant une morale qui se retourne contre lui. Ironique, le réalisateur se garde bien d'exprimer sa préférence et laisse le trio s'embourber dans un conflit désespéré évoquant plus d'une fois le Roi Lear. L'exercice de style, quant à lui, s'avère encore plus flagrant depuis un certain Reservoir Dogs dont les influences sont de plus en plus difficiles à démêler. Car si Tarantino à bien repris son final à City on fire, sa narration à L'Ultime Razzia et des bribes de dialogues au Wild 90 de Norman Mailer, il a forcément vu Salaire du Crime dont il a hérité du sens de l'espace et de cet étrange rapport entre l'univers intérieur et un au-dehors perçu comme un espace étranger et incertain. Ses déclarations dans un documentaire tourné lors d'une rétro Fukasaku aux USA étaient d'ailleurs sans équivoque.

Denis Brusseaux


NUIT BOLLYWOOD

La sortie cette année en salle de la comédie musicale indienne Lagaan coïncidait idéalement avec la concrétisation d'un vieux projet des organisateurs du festival, programmer certains fleurons de l'industrie cinématographique indienne, bien connue sous le nom de Bollywood (contraction de Bombay et Hollywood, voire à ce titre notre dossier sur le cinéma indien). Sans ironie, on peut tout de même constater que cette soirée aura permis de comparer deux expressions antithétiques de ces productions codées mais pas aussi formatées qu'on veut bien le croire. A la féerie déjantée, décomplexée et constamment inventive du revigorant Mutuh répondait ainsi la laideur esthétique, le démarquage hollywoodien et la franche bêtise d'un ratage total, Khauff.


MUTHU
1995
Réalisateur : K. S. Ravikumar
Durée : 2h45

Mutuh est le nom du premier serviteur d'un aristocrate. Sorte de super-servant, il est considéré par tous ses condisciples comme un demi-dieu aussi bonhomme que plein de ressources. Et pour cause puisqu'il s'avèrera que ses origines ne l'avaient pas pré-destiné à devenir un larbin...

Le concept de comédie musicale trouve à Bollywood une incarnation bien éloignée des oeuvres esthètes (quoique jouissives) de Busby Berkeley, Vincente Minnelli ou Stanley Donen. Loin de la dimension géométrique et conceptuelle de ces fleurons, Ravikumar ne garde du genre que la pulsion primitive, à savoir l'exubérance festive. Dances et chants ne sont pas là pour être admirés et écoutés sagement mais pour provoquer la participation du public qui n'hésite pas à communiquer son entrain (même dans nos salles !). A l'écran, c'est par le montage que le spectacle trouve toute sa portée joyeuse et déconnante (car dans le cas précis de Mutuh, le légendaire premier degré du cinéma indien est relativisé par un humour ravageur), la mise en place scénique comptant moins que les raccords incongrus, les expérimentations visuelles et surtout une démesure de chaque instant qui se chargent de déployer cette incroyable vitalité.

Dans Muthu, c'est le refus systématique de la vraisemblance qui rend finalement le film si cohérent et permet au public d'adhérer sans réserve : toutes les péripéties fonctionnent grâce à la croyance absolue et complice du cinéaste et du public en la force de conviction du cinéma. N'allez donc pas vous interroger sur les chorégraphies des combats (car le kung-fu y fait de fréquentes incursions !) : si Mutuh veut se débarrasser de dix adversaires, et bien ma foi il les fait voler aux quatre coins de l'écran en bougeant les mains et les pieds, sans qu'on s'interroge jamais sur les vrais capacités athlétiques de ce sosie rondouillard de Roland Magdane. A notre avis, le seul cinéaste à pouvoir rivaliser avec ces oeuvres impulsives et purement énergétiques s'appelle Tsui Hark, ce qui permet de situer les cimes de plaisir qu'atteint sur sa quasi-totalité ce bijou de comédie, d'action, de vaudeville, de romantisme et de philosophie, bref de cinéma total et rigoureusement intemporel (il pourrait dater des années soixante sans changer d'un iota). Allez, un Bollywood de cet acabit chaque mois et on finira tous centenaires !


KHAUFF
1999
Réalisateur : Sanjay Gupta
Durée : 2h03

L'un des pires exemples de tentative pour s'extraire du carcan d'un genre codé, tous cinémas confondus. Sous perfusion de cinéma commercial occidental, Sanjay Gupta livre un thriller de M6 pompeux et sans humour (!) copiant notamment La Jurée, Witness, L'inspecteur Harry et Replacement Killers (!!), le tout sans déroger aux impératifs de la comédie musicale made in Bombay (!!!). Bien sûr, ça aurait pu donner un objet déviant et involontairement drôle, mais c'est juste pitoyable et assommant d'ennui. Les scènes dansées et chantées sont très maladroitement plaquées (ce ne sont que des rêves de l’héroïne) à la réalité d’un récit sordide et beauf, d’une niaiserie bien éloignée de la naïveté d’un John Woo, ici ridiculement pompé ! Bref, une insulte pour un genre capable du meilleur.

Denis Brusseaux


UNE JOURNEE BIEN REMPLIE (1972)
Réalisateur et scénariste : Jean-Louis Trintignant
Interprètes : Jacques Dufilho, Luce Marquand, Franco Pesce
Musique : Bruno Nicolai
Produit par : Jacques-Eric Strauss
Projeté le Mardi 3 septembre à 19h30

Un boulanger père de famille décide de tuer dans la journée, les neuf jurés responsables de la condamnation à mort de son fils. Il part en side-car accompagnée de sa maman pour exécuter sa mission vengeresse…

Sur ce bref synopsis aux allures de films de vengeance classique, Jean-Louis Trintignant en a tiré une œuvre grinçante, teintée d’un humour noir s’inspirant de la comédie anglo-saxonne. L’absence quasi-totale de dialogue et les autres clins d’œil évidents au western spaghetti (la montre musicale directement inspirée de Et Pour Quelques Dollars de Plus ou le vengeur montrant la photo de son fils à chacune des futures victimes avant sa sentence) renforce l’idée que le réalisateur a voulu livrer un film à part, exempt de toutes fioritures scénaristiques. D’ailleurs lorsqu’à un moment du film, on se décide à nous expliquer les faits et geste de son héros (via le poste de radio annonçant les méfaits du personnage principal incarné avec classe par Jacques Dufilho), on nous le ressasse avec exagération pour nous faire comprendre qu’il ne s’agit là que d’un prétexte à but satirique. Le thème musical également n’est pas sans nous rappeler un peu les morceaux de Ennio Morricone (plus exactement un mélange en la musique de western et de celle des films avec Pierre Richard). Le coté parfois surréaliste de la mise en scène - à la limite de l’expérimental - est assez fascinant. A (re)découvrir absolument.

Frédéric Ambroisine


LE MAITRE-NAGEUR
1978
Réalisateur et scénariste : Jean-Louis Trintignant
Interprètes : Jean-Claude Brialy, Guy Marchand, Stefania Sandrelli, Moustache, Jean-Louis Trintignant
Produit par : Humbert Balsan, Serge Marquand & Stéphane Tchalgadjieff
Projeté le Lundi 2 septembre à 21h45

Marcel, qui vient d’épouser la rêveuse Marie, est engagé comme maître-nageur par un milliardaire excentrique, Zopoulos, et son homme de confiance, Logan. On lui propose bientôt de participer à un étrange marathon aquatique...

Le Maître-Nageur de Jean-Louis Trintignant est un authentique manifeste de l'Absurde qui présente une rigueur et une logique exemplaires. Pour sa deuxième et malheureusement dernière réalisation, Jean-Louis Trintignant se place en héritier des poètes surréaliste que sont Ionesco, Italo Calvino et Boris Vian avec une fable aussi mordante et incongrue que porteuse de sens. Sorte de remake décalé et aquatique de On achève bien les chevaux, Le Maître Nageur révèle un talent de conteur burlesque et lunaire qui, s'il avait pu s'exprimer plus longtemps et plus librement (en dépit de sa maîtrise indiscutable, le film ne correspond pas au projet initial du fait de la privation, en début de tournage et par Spielberg himself, de la louma en fonction de laquelle tout le découpage avait été prévu), aurait placé l'auteur Trintignant aux côtés d'un Jacques Tati. En l'état, Le Maître Nageur est un voyage imaginaire d'une richesse et d'une drôlerie rafraîchissantes, autour du thème de la toute-puissance divine de l'argent. Un (petit) chef-d’œuvre inventif et irrésistible qui donne certain de leurs meilleurs rôles à Jean-Claude Brialy et Guy Marchand.

Denis Brusseaux




LA RESIDENCE
1969
Réalisateur : Narcisso Ibanez Serrador

Dans un pensionnat pour jeunes filles, dirigé d'une main de fer par la sadique Mlle Fourneau, les disparitions se succèdent...

Projeté le Lundi 2 septembre à 20h00 (en complément : Good Boys Use Condoms & AsparagusRéalisé en 1969, La Résidence arrive après L'Effroyable Secret du Docteur Hichcock de Ricardo Freda, auquel il emprunte beaucoup de son atmosphère et de son sens de l'espace, sans parler d'une photographie cherchant, avec succès, à se hisser au niveau des fleurons du giallo initié par Mario Bava.

Pour son premier film de fiction (il avait auparavant signé le documentaire Historia de la Frivolidad consacré à la censure en Espagne), Narcisso Ibanez Serrador réalise rien moins qu'un chef d'oeuvre absolu. Tout, dans La Résidence, fait preuve d'un souci maniaque du détail et d'une inventivité constante (on est parfois à la frontière du cinéma expérimental), à commencer par l'utilisation des moindres recoins du décor, perçu comme un lieu mental, à l'instar des meilleurs films en huis-clos. Avec intelligence, le réalisateur intègre progressivement son personnage central à une communauté autarcique qui devient, en fin de compte, la vraie héroïne collective de l'oeuvre.

Entre réalisme des situations et onirisme de la narration, La Residence bouleverse sans cesse les repères sans recourir à la manipulation du spectateur. Au final, Serrador marie chronique sociologique et perversité Sadienne, faisant de son film un classique instantané de la poésie morbide (les coups de couteau filmés comme des caresses) et de la psychologie déviante, à tendance freudienne. La Résidence annonce les futurs Picnic à Hanging Rock, Suspiria et Les Autres. De quoi faire baver à l'idée de découvrir un jour le film le plus célèbre de son auteur, Les Révoltés de l'an 2000 réalisé en 1976.


Denis Brusseaux


GOOD BOYS USE CONDOMS
2002
Réalisatrice : Lucile Hadzihalilovic
Durée : 10 minutes

Réalisatrice du moyen métrage La Bouche de Jean-Pierre en 1996, restée discrète depuis, Lucile Hadzihalilovic ne semble pas encore prête à sortir de l'ombre de Gaspar Noé dont elle a produit et monté Seul contre tous et qui tient ici la caméra. Pourtant, ce court-métrage ''pornographique'' commandé dans le cadre d'une campagne sur le port du préservatif démontre une inventivité conceptuelle et narrative qui la ré-impose d'emblée comme un auteur à suivre.

Illustrant le sujet du changement de préservatif lors d'un changement de partenaire, Lucile trouve l'équilibre entre voyeurisme, recherche artistique et démarche didactique. Elle ne tente jamais de rendre le rapport sexuel joli ou propre mais préfère induire de la sophistication dans le contexte proprement dit, donnant cohérence à son propos. On retient notamment deux idées originales : le choix d'actrices jumelles, qui opère une mise-en-abîme du changement, puisque l'homme fait toujours l'amour à la même femme tout en validant leur distinction (mais ce sont elles qui le rappellent à l'ordre); la représentation de l'orgasme où se conjugent l'expérimentation et la poésie. Dans la stricte limite de son ambition, Good boys use condoms est une réussite.


Denis Brusseaux


ASPARAGUS
1979
Réalisatrice : Suzan Pitt
Durée : 20 minutes

S'exclamer ''on y comprend rien !'' ou ''c'est un peu chiant !'' peut difficilement servir d'approche critique satisfaisante pour une oeuvre aussi ouvertement tripante et maîtrisée que cet Asparagus qui nécessita deux ans de travail à sa réalisatrice Suzan Pitt, auteur d'une quinzaine de films d'animation. Sorte de voyage initiatique au coeur d'une univers à forte teneur symbolique, l'intérêt du film repose avant tout sur son rapport au trompe-l'oeil, à l'analogie des formes, à la dé-composition des images. Sous le double signe du sexe et de la drogue, Asparagus est une expérience hallucinante sur la mariage des sons et des couleurs, autant qu'un tour de force technique combinant animation de volumes et dessin animé traditionnel. Une réussite technique et narrative qui nécessite bien entendu plusieurs visions pour révéler tout son potentiel.


Denis Brusseaux


SHABONDAMA ELEGY

2002
Réalisateur: Ian Kerkhof
acteurs : Thom Hoffman, Hoshino Mai

Projeté le Lundi 2 septembre à 17h30

Le patron d'un bar de Tokyo (Thom Hoffman) sait qu'il lui reste une semaine avant d'être assassiné. Il se lance alors dans une histoire d'amour désespérée et volcanique avec une jeune prostituée (Hoshino Mai)...

Dans le maëlstrom d'images vidéo, de sensations, de pistes narratives et d'informations que recèle Shabondama Elegy, quelque chose tend à se perdre : la signification de la démarche expérimentale. Ian Kerkhof, réalisateur hollandais de passage au Japon et déjà auteur de Wasted, a beau multiplier les variations sur le même thème et tenter d'y trouver une certaine perception de l'écoulement du temps par la répétition, son film se heurte sans cesse au même obstacle, une fatalité qui ne repose que sur du convenu. Dès lors, l'expérimentation fait moins office de nerfs créatif que d'échappée brouillonne hors d'une banalité scénaristique qui se réimpose sans cesse. En d'autres termes, Kerkhof ne s'approprie pas sa propre verve créative et s'assujetti à des règles, celles du cinéma de genre, qui ne semblent pas lui convenir et aplatissent son style. Loin d'être inintéressantes, les recherches de Kherkof ne sont en l'état que des éclats, un work in progress impudique, brute et insatisfaisant. On attend encore le film.


Denis Brusseaux
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Blood Feast (1963)
Réalisateur et chef opérateur : Hershell Gordon Lewis
Interprètes : Thomas Wood, Mal Arnold, Connie Mason, Lyn Bolton, Scott H. Hall
Scénario : A. Louise Downe
Musique : Hershell Gordon Lewis
Produit par ; David F. Friedman

Une bourgeoise engage Fuad Ramses, un épicier égyptien, pour organiser une fête pour les fiançailles de sa fille Suzette. Mais l’épicier, adepte des cultes maléfiques, décide de préparer pour la déesse Ishtar, un festin bien particulier, composé principalement de chair humaine. Il part donc à la récolte de différentes parties de l'anatomie de belles jeunes femmes (jambes, cervelle, langue…), qui auront le malheur de croiser sa route. Parallèlement, la police enquête sur ces horribles crimes…

Premier film gore de l’histoire du cinéma, Blood Feast est un film qui doit sa célébrité au genre qu'il a initié plus qu'à ses qualités cinématographiques. La trame, assez simple, n’est qu’un prétexte pour montrer à l’écran ce qui précédemment n’avait été que suggérée dans le cinéma horrifique. Son réalisateur, Hershell Gordon Lewis a d’ailleurs toujours été conscient de la médiocrité de son film, et voulait simplement œuvré sur un terrain encore vierge. Tant mieux pour lui puisque le film fût contre toute attente un énorme succès, ce qu’il l’obligea à persévérer dans cette voie (Wizard Of Gore, 2000 Maniacs…).

Blood Feast, c'est du cinoche de drive-in, interprété par des acteurs jouant comme des pieds, en particulier la jeune héroïne interprétée par la Playmate, Connie Mason. HG Lewis n’a que faire de la direction d’acteur. Ce qui rend aujourd’hui son film involontairement hilarant malgré la succession de scène sanglantes où la chair est montrée dans toute son horreur. Jambes coupées, arrachage de langue… Des détails sordides filmés en gros plan, qui aujourd'hui peuvent paraître un peu kitsh. Car hormis les scènes d’horreur, le cadre dans lequel évolue les protagonistes est très clean, dans le style des publicités d’époque. Les amateurs de gore y trouveront un intérêt, les amateurs de vrai cinéma passeront leurs tour. A voir – en salle de préférence - pour rire un peu…

Frédéric Ambroisine


Wizard Of Gore (1970)
Réalisateur : Hershell Gordon Lewis
Interprètes : Ray Sager, Judy Cler, Wayne Ratay.
Scénario : Allan Kahn
Musique : Larry Wellington
Produit par : Hershell Gordon Lewis

7 ans après Blood Feast, Hershell Gordon Lewis ne sait toujours pas filmer et ses comédiens rivalisent de médiocrité. Mais l’idée de départ est un peu plus intéressante que d’habitude. Montag, un magicien, utilise pour ses tours, de jeunes femmes prises sans le public auxquelles il fait subirent sur scène les pires atrocités… en apparence. Transpercées, tranchées, pilonnées, elles redeviennent normales sitôt le tour fini. Mais après le spectacle, elle sont retrouvées mortes ayant apparemment été tuées dans les mêmes circonstances qu’elles auraient du l’être sur scène. ‘’Vrai ou faux’’. L’intérêt de l’intrique réside dans le fait de savoir si oui où non se que l’on voit est vrai, pourquoi les victimes meurent et surtout comment. Une fois de plus le jeu catastrophique des acteurs provoque un comique involontaire où le spectateur n’est pas à l’abris de crises de fous rires (ex : acteur se grattant le menton en levant les yeux au ciel pour simuler la réflexion). Les situations, trop répétitives, ralentissent le film et le rendent passablement ennuyeux.

Frédéric Ambroisine


COMPETITION COURTS METRAGES

la découverte de nouveaux talents passe de façon indispensable par la sélection de courts métrages dont le niveau général était beaucoup moins inégal que l’an dernier. On se rend compte une fois de plus que c’est le cinéma d’animation qu’il s’agisse de films live tourné en image par image (Pâte à modeler dans Qui veut du paté de foie ?, Poupées dans Der Schlangemann), ou d’œuvres faites sur cellulo (Shh), qui nous proposait les œuvres les plus intéressantes et originales. Tous ceux proposés cette année ce distinguait par autant par le scénario - toujours teinté d’humour noir à un degré plus ou moins important - que les prouesses techniques. Humour gore et satirique dans Shh où un dessinateur rentre à l’intérieur du cerveau d’un bébé pour découvrir les raisons de ses pleurs. Pour l’éduquer, il lui insère des informations sur les grandes difficultés qu’il rencontrera dans la vie.

Qui veut du Paté de foie ? est assez cruel (un gamin chétif vivant dans une famille d’obèses qui se goinfrent à longueur de journée), Der Shlangemann, une parodie de publicité reprenant les personnages dérivés de Barbie et Ken est carrément trash. Présenté sans sous-titre, ce court-métrage était fort compréhensible grâce à son coté graphique : La poupée masculine est muni d’un énorme sexe dont il se sert à travers différentes activités (tennis, golf…). Les fans de South Park ont du apprécier (il y a une scène avec un mouton aussi…). Délire total sur le film tourné en image par image ou un homme se déplace dans les airs en position assise. Le générique de fin montre à quel point le tournage fût éprouvant puisque l’acteur devait sauter sans interruption pour se faire prendre en photo dans les airs sur de très longues distances et en tous lieux (terre et mer). Humour noir décalé pour Auto Mummy où des parents refusant d’assumer leurs responsabiltés confient leur enfant (à tête de loup) à une machine.

Dans le style sérieux on avait un film coréen Siam Hard Romance, l’histoire d’un frère amoureux de sa sœur siamoise avec qui il vit dos à dos et qui est amoureuse d’un junkie. Dérangeant. Plutôt ambitieux, le film de SF La Dernière Voix a visiblement partagé l’audience. Influencé par (le final de) Blade Runner -belle photo, et ambiance pluvieuse soutenue par une bo trip hop - , le film se déroule dans un monde post-apocalyptique où la parole est sur le point de disparaître et où les gens communiquent en se gravant des messages sur le corps. Le sympathique film français Reptil peut être vu comme un croisement entre Seul Contre Tous (vieil homme solitaire dans un appart) et La Mouche (transformation de l’homme en animal). The Provider est de loin, le film le plus ennuyeux de la sélection. Un père de famille récolte de la nourriture spéciale dans une maison isolée (visuellement : des petits cerveaux issus de testicules géants accrochés au mur). Dis comme ça c’est cool et rapide. Mais sur pellicule, ça fait 21 minutes. Le film espagnol Ya No Puede Caminar est très intéressant : un gamin collectionne des insectes dans des bocaux pour surmonter la peur qu’ils lui procure. Mise en scène chirurgicale, ambiance forestière inquiétante et chute excellente. A Very Very Silent, film indien qui fût primé à Cannes, est surtout intéressant pour son message (la condition des femmes) que sa forme (un plan séquence fixe ou des hommes se glissent tour à tour sous une couverture sur le trottoir). Le court-métrage ‘’dans le vent’’ Dialing the Devil est assez sympathique malgré son scénario conventionnelle (un homme vend son âme au diable pour s’acheter une cadillac). Ambiance Pulp Fiction (humour noir, musique rock) et surtout U-Turn (même type de photo et décor).

Frédéric Ambroisine


SI DOUCES, SI PERVERSES
1969
Réalisation : Umberto Lenzi

Projeté le Lundi 2 septembre à 18h00

Sacré Jean-LouisTrintignant qui, en cette fin des années soixante, réclamait à son agent de lui dégoter le pire film possible, ceci, dit-il, afin d'éviter de prendre la grosse tête ! Pendant la première heure de Si douces si perverses, de l'heureux élu Umberto Lenzi, un doute nous assaille pourtant quant aux compétences professionnelles du sus-dit agent : même si sans talent particulier, chaque séquence fonctionne à peu près, avec un humour marchant sur le fil du rasoir entre grotesque et décalage raffiné. Encore raté pour le navet, se dit-on. Bien mal nous en prend ! Car aux deux tiers du métrage, J-L T s'éclipse pour ne plus revenir. Et là, la vérité éclate : Si douces, si perverses n'était qu'un sombre nanar, pompant lamentablement Les Diaboliques de Clouzeau. Comment ! La simple présence de l'acteur aurait donc suffit à réhausser le niveau de plusieurs crans ? Allez comprendre, mais les faits sont là : d'un geste de la main, d'un regard faussement timide, d'une intonation douce et appuyée, d'un mouvement de la tête, Trintignant importe dans la pire exploitation les recettes de fabrication du cinéma le plus exigeant. Presqu'autiste, il semble se couper de la réalité qui l'entoure pour faire exister son art de comédien en autarcie. Il condamne du même coup les contre-champs, et le reste du film, à l'auto-destruction. Que Lenzi n'ait pas réécrit son script pour garder J-L T jusqu'à la fin, voire pour l'intégrer à chaque scène, reste le plus grand mystère de cette série Z schizophrène.


Denis Brusseaux


LA PRISON DES SEVICES
The Big Bird Cage
1972
Réalisateur : Jack Hill

Projeté leMardi 3 septembre à 22h00

Les codes du genre du film de prison de femmes dans un pays exotique ont ceci de fascinant qu'ils invoquent constamment les coulisses du tournage. La grande part d'intérêt que l'on ressent à la vision de cet excellent petit film qu'est Prison des sévices vient donc en grande partie de notre désir violent de voir le making-off : conditions d'hygiènes, rafistolages du décor, casting local complètement largué (les prisonnières d'arrière-plan errent dans le champ avec un air ahuri), conflit d'égo entre les actrices. Sans oublier un problème technique redoutable : maintenir en place le malheureux bout de tissu sensé comprimer la fière poitrine de Pam Grier. Jack Hill, pourtant avare en anecdotes, a dû y vivre son Apocalypse Now à lui, analogie d'autant plus évidente que le site servira quelques années plus tard pour le chef d'oeuvre de Coppola. Pour le reste, Prison des sévices, qui fait suite à Big Doll House, confirme la bonne santé de ce cinéma d'exploitation auquel Jack Hill a apporté quelques classiques déviants (Coffy, Foxy Brown, Spider Baby, Switchblade sisters). Le parfait timing des scènes comiques, la candeur des pugilats opposants des femmes apparemment choisies en fonction de leurs différences physiques (un petite black contre une blanche gigantesque, nues et dans la boue bien sûr !), le cabotinage outrancier de comédiens en état second et des inventions visuelles tranquilles (on a des idées mais on en fait pas tout un plat) donnent un cachet et une saveur très nostalgiques à ce top semi-parodique et effréné. A noter qu'un DVD Zone 1 à été édité !

Denis Brusseaux



L'ENFER EST A LUI
(White Heat)
1949
Réalisation : Raoul Walsh
Acteurs : James Cagney, Virginia Mayo, Edmond O'Brien, Margaret Wicherly, Steve Cochran

Projeté le Mardi 3 Septembre à 18h00

Le gangster fou Cody Jarret (James Cagney) se livre à la police pour un braquage qu'il n'a pas commis, se donnant ainsi un alibi pour un autre crime qui lui vaudrait la chaise électrique. Un policier se fait alors passer pour un criminel endurci afin de l'approcher en prison et de lui extroquer des informations. Jusqu'au jour où Cody apprend la mort de sa mère adorée...

Pour tenter d'expliquer la modernité renversante de L'Enfer est à lui, il faut s'attarder sur la narration mécanique et implacable de Raoul Walsh qui fait feu de tout bois : il n'est pas ici un ressort dramatique, un seul conflit potentiel qui ne soit exploité, ré-activé au moment le plus propice, combiné à d'autres vecteurs dramatiques, aussi minimes soient-ils. L'Enfer est à lui est une somme de suspense, en ceci qu'il n'est qu'un assemblage d'enjeux qui s'auto-alimentent. Rien ne pouvait mieux illustrer cette quête auto-destructrice du gangster psychopathe Cody Jarret que la structure même du film, en forme de fuite en avant/théorie des dominos : chaque problème en génère un plus grand, en un cercle vicieux mathématique et nihiliste, parfaitement destructeur et amoral. On peut donc moins parler de scénario que d'équation logique, à laquelle répond une mise-en-scène dénuée de tout effet de style, de tout chichi narratif, assujetie au seul impératif de l'efficacité pure. L'information brute constitue ainsi la colonne vertébrale de L'enfer est à lui. Combinaison parfaite des codes du polar, du film d'action et de la série noire, le film donne son incarnation ultime, sa quintessence à une culture de l'enjeu qui avait déjà donné le procédé narratif systématique et imparable du sérial. Pas étonnant dès lors que L'Enfer est à lui soit tout simplement un rêve de dramaturgie, bâti en trois actes à la puissance apocalyptique irrépressible. L'un des films les plus captivants jamais réalisés, à placer sur la même étagère que La Prisonnière du Désert, High Sierra et La Vallée de la Peur, ses frères d'armes.


Denis Brusseaux

ICHI THE KILLER (Koroshiya Ichi)
Réalisateur : Takashi Miike
2001Interprètes : Tadanobu Asano, Nao Omori, Shinya Tsukamoto, Paulyn Sun, Hiroyuki Tanaka
Durée : 2H

Ultra-violent, gore à souhait et baignant dans un humour noir très singulier, Ichi The Killer est probablement le film le plus extrême de Takashi Miike, cinéaste aussi prolifique que provocateur à qui l'on doit notamment la romance horrifique Audition et la satire familiale hardcore Visitor Q. Il adapte ici un manga pour adulte d'une rare cruauté graphique qui fait passer les bastons de Fight Club et Tokyo Fist pour d'aimables plaisanteries.

Réputé insortable ailleurs qu'au Japon (où il faillit d'ailleurs être interdit par la censure), Ichi The Killer fait son petit bonhomme de chemin dans les festivals. Il fut projeté en clôture de la 4ème édition du Far East Film à Udine (le compte-rendu arrive dans la semaine) après avoir également fait son effet à Cognac quelques semaines plus tôt. Durant les 2 projections, on pouvait, s'amuser à compter les spectateurs fuyant la salle devant la violence insoutenable de certaines scènes. Vous avez donc compris que cet OFNI s'adresse à un public très averti. Les parisiens pourront le découvrir prochainement lors de la prochaine édition de L'Etrange Festival qui aura lieu d'ici quelques mois.


ICHI THE KILLER de Takashi Miike (2001)



Quand un chef Yakusa disparaît de la circulation, son second, l’élégant Kahikara (Tadanobu Asano) décide d'utiliser tous les moyens possibles pour le retrouver. La technique favorite de ce gangster masochiste au visage balafré et au sourire plus grand que nature - il a les joues tranchées - retenu par deux percings (voir photo) : la torture. Après avoir ''interrogé'' quelques personnes susceptibles de le renseigner, Kahikara découvre que son boss a été tué par un jeune homme introverti nommé Ichi. Ce dernier est affublé tel un justicier, d'une combinaison spéciale et provoque de véritables carnages au sein des organisations criminelles grâce à ses chaussures rasoirs, d'une tranchante efficacité...


ICHI THE KILLER de Takashi Miike (2001)

Takashi Miike voulait choquer et atteint partiellement son objectif en proposant une succession de scènes à la limite du soutenable, parmi lesquels un interrogatoire façon Hellraiser où la victime est suspendu par le dos à des crochets tandis qu'on lui verse de l'huile bouillante sur le corps. Le reste des ''moments forts'' du film est du même acabit : on arrache un bras en tirant très fort dessus, on coupe un type en deux dans le sens de la longueur, la tête d'un autre sert de cible à de grandes aiguilles acérées, une jeune femme se fait massacrer à coup de poings et en redemande, une bande de yakusas malchanceux repeignent les murs avec leurs tripes etc... Le genre de scènes dont le côté ''too much'' est censé provoquer deux types de réactions : la répulsion ou le rire. Mais rapidement c'est l'ennui qui s'installe car en dehors de ces moments extrêmes, on se rend compte que le film ne raconte pas grand chose et surtout qu’il manque singulièrement de rythme. Un peu comme Fudoh, une autre adaptation de manga qu’il réalisa en 1996 et qu’on retient principalement pour quelques scènes plutôt jetées (le vagin lanceur de fléchettes notamment).


ICHI THE KILLER de Takashi Miike (2001)

Trouver dans ce film un personnage sain et exempt de tout attitude déviante est quasiment impossible. Chacun des protagonistes a un grain et il est assez difficile de définir qui possède le plus gros. L’exagération outrancière des différentes situations suffit amplement à faire de Ichi The Killer un film unique en son genre sans que les acteurs en fasse des tonnes. Au contraire l’interprétation générale est plutôt sobre puisque les protagonistes évoluent dans un univers de BD où le sexe, la violence, la drogue, les meurtres font partis de leurs quotidiens. Tadanobu Asano est parfait en dandy maso qui cherche autant à se venger qu’a subir avec une certaine impatiente une bonne punition physique de la part de celui qu’il poursuit. Un film sans limite morale à ne pas mettre devant tous les yeux. Vous êtes prévenus !



SYMPATHY FOR MR. VENGEANCE
2002 – Corée du Sud – 2h00
Réalisateur : PARK Chan-wook
Interprétètes : SONG Kang, SHIN Ha-kyun, BAE Doo-na, IM Ji-eun, HAN Bo-bae, KIM Se, LEE Dae-yeon
Sortie ciné coréenne : 29 mars 2002
Projection à l'Etrange Festival : 10 septembre 2002 à 20h

Sympathy For Mr. Vengeance, est une œuvre-choc qui se vit comme une véritable descente aux enfers. L'auteur-réalisateur Park Chan-wook, dont c'est le quatrième long-métrage, nous livre ici un drame d'une noirceur surprenante dont le style sec est aux antipodes de son précédent film, Joint Security Area, thriller politique qui figure dans le trio des plus grand succès du cinéma coréen (avec Friend et Shiri). Revenu à un budget plus modeste, Par Chan-wook puise néanmoins la force de son film toujours au même endroit : la nature humaine.


SYMPATHY FOR MR. VENGEANCE de Park Chan-wook (2002)

Ryu (Shin Ha-kyun) est un jeune ouvrier sourd-muet un peu simplet dont la sœur (Im Ji-eun) est gravement malade. Pour la soigner, une greffe de reins est impérative. Mais Ryu n'est malheureusement pas compatible avec elle. L'hôpital lui propose d'attendre un éventuel donneur mais Ryu préfère contacter des trafiquants d'organes qui finissent par l'arnaquer (financièrement et ''physiquement''). Pour couronner le tout, il est viré de son boulot pour cause d'absence répétées (dues à l'entretien de sa sœur). Young-mi (Bae Doo-Na), la petite amie de Ryu, lui propose alors de kidnapper la fille d'un homme riche pour la bonne cause…


Shin Ha-kyun et Bae Doo-na dans SYMPATHY FOR MR. VENGEANCE (2002)

Ecrit il y a plus de six ans, Sympathy For Mr. Vengeance est une histoire que Park Chan-wook tenait absolument à mettre en images. Le succès de JSA lui aura permit de concrétiser ce projet où aucun producteur ne voulait se risquer. D'ailleurs, ce film controversé a finalement été rejeté par le public local. Il faut dire que le style de Park Chan-wook a tout pour mettre le spectateur mal à l'aise. La tragédie qui lie les principaux protagonistes n'est totalement imputable à aucun d'entre eux et les raisons de leurs agissements sont à la fois compréhensibles et discutables. D'un coté, un pauvre bougre qui veut sauver sa sœur et de l'autre, un père – divorcé et désespéré – qui veut sauver sa fille. Le pire, c'est qu'on ne peut prendre parti pour aucun d'entre eux, puisqu'en fonction des événements, on est amené à ressentir de la compassion (voire de la ''sympathy'') pour ces losers qui par la force des choses devront s'affronter. Le Mr. Vengeance du titre n'est donc pas une seule mais plusieurs personnes.


Song Kang-Ho dans SYMPATHY FOR MR. VENGEANCE (2002)

La rareté des dialogues, et la mise en scène sobre et épurée pourraient faire penser aux films de Takeshi Kitano. Mais les ellipses et autres plans contemplatifs ont une signification bien différente dans ce film ou le second degré est quasiment absent (Le pessimisme et la noirceur de Sympathy For Mr. Vengeance rappellent surtout Violent Cop, le film le plus brutal de Kitano mais également The Funeral de Ferrara). Park Chan-wook est fort. Il fait subir au spectateur impuissant une série d'événements déterminants dans la suite du récit sans avoir l'air d'y toucher alors qu'en fait toute sa mise en scène est hautement maîtrisée (cadrage précis / ambiance sonore très travaillée). Ce qui est encore plus fort, c'est que cette perfection formelle n'empiète jamais sur la direction d'acteurs qui est également magistrale (interprétation poignante de Song Kang-ho, primé en 2000 à Deauville pour JSA). Sympathy For Mr. Vengeance nous entraîne dans les tourments intérieurs de ses personnages qui se dirigent lentement mais sûrement vers le point de non retour. Plutôt que nous asséner une série de scènes électrochoc, Park Chan-wook fait évoluer lentement mais sûrement l'intensité du film jusqu'à un niveau rarement atteint. Boulversant.

Frédéric Ambroisine
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