S'il est un univers décrié et fort peu apprécié au cinéma, c’est bien celui de la banque. En effet, lieu des braquages, des conduites les moins avouables ou des plus grandes escroqueries, cet univers pâtit de ses représentations et du peu d’attrait et d’enthousiasme que suscitent ses activités. Et pourtant, surreprésentée en objet de convoitise ou propice à de sinistres dévoilements, la banque n’est pas sans intérêt lorsqu’elle est filmée. Revue de détail…
Un monde impitoyableCaricaturée et montrée comme le lieu dont on veut absolument sortir (
Le temps d'un regard), la banque permet au cinéma un profitable paradoxe. Elle est à la fois le lieu de l’envie et en même temps, celui de la colère et du désespoir face à toutes les désillusions qu’elle capitalise. Souvent brocardée, elle est d’abord le lieu à conquérir du fait de l’argent qu’elle renferme et de l’enrichissement qu’elle permet. Le western et tous les films de cambriolage s’en sont fait l’écho. Ainsi, d’
Inside man - l'homme de l'intérieur en passant par Pat Garret et Billy Kid tout en revenant par
Erreur de la banque en votre faveur, ce lieu est porteur des promesses et ses coffres symbolisent à merveille leur réalisation ou au contraire, leur déception. Qu’on la braque avec intelligence (
Du rififi à Tokyo, Braquage à l’anglaise,
Ocean's eleven), qu’on la vole avec violence (
Heat,
Mesrine : L'instinct de mort) ou qu’on l’occupe pour d’autres motivations (
Un après-midi de chien), elle a de tout temps symbolisé à l’instar des chambres fortes qu’elle renferme, une dualité aussi propice au cinéma qu’à ses procédés et fortement comparable au fantasme symbolique de la femme à enlever.
Indirectement reliée à la dureté de l’argent qu’il soit gagné à la sueur de nos fronts ou obtenu par placements financiers (
Wall Street), la banque au cinéma souffre d’un déficit d’image mais tout aussi sûrement, elle jouit d’une profonde utilité au regard du nombre de ses utilisations. Idéale pour montrer la criminalité en action, la perdition ou le désespoir le plus prégnant, ce microcosme parfait de nos sociétés représente avec dureté les possibilités des hommes, leurs rêves et la palette des moyens qui s’offrent à eux pour ensuite les avoir. Stigmatisant les banques d’affaires ou le quotidien lamentablement ennuyeux de ses employés (
Erreur de la banque en votre faveur,
Cours Lola Cours), elle se nourrit et nourrit à son tour, pléthore de représentations d’un univers souvent mal connu, brocardé et justement envié par la liberté qu’il rend possible et souvent promet, voire permet. Car la banque n’est pas que le lieu du braquage, du stockage ou de la prise d’otage, c’est aussi le lieu où se font les affaires, les montages financiers ou plus sûrement encore, les démarrages et le développement des sociétés. Certes, le cinéma s’en nourrit moins et lui préfère un folklore qui répond à son histoire et à une vision très dramatique et portée vers l’action. Cependant quelques rares tentatives s’essaient à le démonter notamment en Asie ou par le truchement d’un certain cinéma américain (
Le Parrain 3).
Pourquoi ? Simplement parce que les gens le ressentent moins par défaut d’éducation et ceux qui font le cinéma trouvent à leur tour peu d’intérêt à filmer des actions qui au final n’ont rien de spectaculaire. De fait, cantonnée à sa seule fonction de conquête légale ou non, elle pourrait se résumer à une seule expression aussi familière que populaire : il faut faire sauter la banque. Et pourtant, sa seule richesse réelle ou supposée, qu’elle déçoive (
Revanche) ou enchante (
Dobermann), fait fantasmer (L'enquête), suscite les interrogations (
Blood Diamond), appelle au blanchiment d’argent et au symbolisme. Mais souvent et c’est le plus intéressant, la banque s’avère le lieu des plus prometteuses expérimentations.
Un terrain d’expérimentation et de mise en scèneEn effet, codifiée comme nombre d’autres figures cinématographiques imposées, le filmage d’une banque et sa prise supposée en font le terrain d’expérimentation parmi les plus osés des dernières années lorsque l’on aborde la notion de mise en scène. Tape à l’œil à l’instar de la franchise
Ocean's Eleven mais décalant la conquête de la banque dans le casino ou dans un musée, la mise en scène ruse et nous a offert de véritables morceaux de bravoure dans lesquels la banque est impliquée ; ainsi,
Heat offre-t-il à
Michael Mann un terrain d’expression privilégié et
Inside Man - l'homme de l'intérieur permet-il à Spike Lee de marier twist, dissimulation et jeu avec le spectateur pour d’abord le décontenancer pour finalement le surprendre. Et il faut bien le dire le scier !
Renouvelant les formes même de ce qu’est la banque et sa conquête, en même temps qu’il s’appuie sur ses figures habituelles, l’univers bancaire se prête au jeu des relectures et des reformulations. Que sa prise soit conventionnelle comme dans
Bandits, documentaire (
Nos amis de la banque), presque comique (Hold up,
Seuls Two,
Faites sauter la banque) ou franchement radicale (
Killing Zoe,
Reservoir dogs), la banque a toujours été et de plus en plus ces derniers temps, le lieu parfait d’une certaine esthétisation et plus encore d’une réinterprétation des codes et du genre. De fait, lieu d’expression par excellence du néothriller, du comique de situation ou de la critique sociale, l’univers de la banque a gagné en popularité chez les cinéastes pour finalement offrir aux spectateurs une autre idée de la banque. Idée notamment renouvelée par la manière même de la filmer.

Ainsi, si l’image de la banque sera toujours lue et relue à l’aune d’un capitalisme qui ne cesse en ces temps de crise de gagner en adversité, son filmage et le choix de représenter la banque qu’elle que soit les angles retenus s’avère prometteur. Sur la dernière décennie, elle semble même être devenue un passage obligé pour tous ceux qui souhaitent s’affirmer autant par leurs mises en scène que par leurs sujets. Porteuse comme les films de gangsters d’une tradition de représentation, elle oblige à se dépasser, à créer et à être renouvelée sans cesse et a confirmé par ses règles imposés (monstration, tempo, refus ou non du spectaculaire) quelques uns des plus grands talents de notre temps. Et il y a fort à parier que cela continuera au regard de surcroît du choc sans précédent que nous sommes en train de traverser.