Le cinéaste Juraj Herz le confie lui-même: pendant le tournage de
L’incinérateur de cadavres, il avait conscience de réaliser un film très étrange dont l’impact sur le spectateur serait si déconcertant qu’il n’obtiendrait sans doute plus jamais cette liberté de ton. Il avait raison; et c’est pour cette raison que l’artiste a expérimenté comme un fou.
Le résultat est unique, souvent sublime.
Première scène: une panthère s’agite dans une cage et donne l’impression d’hurler à une aliénation future ou, du moins, d'annoncer une horreur imminente. Un peu comme l’éclair à la fin dans
Le journal d’une femme de chambre, de Luis Buñuel. Parallèlement à ces atermoiements, la caméra, fiévreuse et alerte, révèle en ayant recours à des gros plans le visage en sueur d’un individu ordinaire dont le parcours va se révéler extraordinaire. Parallèlement, la famille de ce dernier visite un zoo, puis pose dans le cadre, mines réjouies. Mais quelque chose cloche. Ce n’est que le pré-générique et, pourtant, d’emblée, la fascination opère. Toute l’histoire de
L’incinérateur de cadavres, petite merveille de Juraj Herz, est racontée du point de vue de Monsieur Kopfrkingl, homme brave et peu avare de sa personne, qui exerce son métier d’incinérateur avec un amour troublant (il aime tellement ses morts qu’il souhaite par amour une mort prochaine à tous). A la veille de la Seconde Guerre mondiale, un ami nazi le persuade qu'il doit avoir du sang allemand dans les veines. Illico, sa raison vacille et sa fascination morbide va prendre des proportions inquiétantes. Le protagoniste se prend à rêver d'une race pure; et plus il délire, plus son crématoire fonctionne.

La réussite du film est redevable à la remarquable interprétation de l’acteur Rudolf Hru Insky, mais également à son acuité, à son audace, à sa virtuosité formelle étourdissante (immense travail sur le son, le cadre, le montage). Au fur et à mesure qu’on pénètre dans l’antre intérieure du personnage, l’esthétique devient de plus en plus travaillée sans être ostentatoire: pour certaines scènes, le directeur de la photographie Stanislav Milota a utilisé un objectif 9.8 (un équivalent du
Fisheye) afin de créer une distorsion de l’image. Il l’a utilisé avec parcimonie afin de ne pas donner l’impression d’une coquille vide esthétisante. L’effet fonctionne dans les passages les plus intenses lors par exemple des scènes de meurtres: le matériau joue sur la perception d'une victime qui ôte ses lunettes pour les remettre et voir le tueur s'approchant silencieusement vers lui (et son cri d’effroi devient muet). En dressant le portrait d’un monstre ordinaire, Juraj Herz creuse profond dans les ambivalences morales. Afin de souligner la schizophrénie et l’ivresse fascisante qui germent dans le cerveau de son personnage, il organise des séquences issues de son inconscient amplifiées par le montage – extraordinaire – de Jaromir Janacek, notamment lorsqu’il transpose dans un bel état de confusion le visage de sa femme sur celui de sa prostituée régulière. La technique, acquise par Buñuel (
Cet obscur objet du désir) et, plus tard, par Lynch (
Mulholland Drive, où la même actrice interprète deux personnages différents dans des espace-temps opposés), peut être considérée comme révolutionnaire d’autant qu’elle s’exprime avec une fluidité et une élégance inouïes.

Dans ce chaos visuel, il s'exprime une maniaquerie et un sens du détail qui ne s’observent que lorsqu’on regarde le film à répétition. Les gestes affectueux du personnage principal (il caresse avec obstination la nuque de ceux à qui il fait visiter le crématorium) accentuent la possession de ses proies qu’il "aime tuer". Si le film impressionne par son contenu (dense) et sa plastique (éblouissante), il a subi, comme tous les grandes œuvres maudites de ce monde, des contraintes peu frivoles. Juraj Herz s’en souvient lui-même dans l’excellente interview disponible dans les bonus du dvd: il a dû tourner plus rapidement que prévu en raison des événements historiques qui ont rattrapé la réalité. En effet, en 1968, au moment où le film est réalisé, les Russes ont envahi la Tchécoslovaquie et annihilent toute expression artistique. Mais contrairement à certains de ses confrères, Herz a pu achever le montage de
L’incinérateur de cadavres. Par chance, l’objet provocateur n’a pas été démoli par les conformistes de l’époque. Cette adaptation anxiogène du roman éponyme de Ladislav Fuks, réalisée en 1968, fut interdite par le régime communiste au lendemain de sa sortie en salles avant d’être redistribuée vingt ans plus tard à travers le monde. De manière discrète mais incontestable, la fureur proleptique du contexte politique est rendue dans un film qui progressivement flirte avec deux tumultes: le premier, extérieur (le pays qui vacille) et le second, intérieur (le personnage se dédouble de manière littérale et la litanie musicale obsédante qui hante le spectateur durant toute la narration prend une ampleur inattendue). Le style expressionniste et l'ambiguïté des personnages sont renforcés par le choix du noir et blanc. Du titre – Juraj Herz avait flashé dessus avant de découvrir le roman originel – à la propension du personnage à faire visiter son crématorium comme un parc d’attraction macabre dont le climax n’a hélas ici rien d’une bonne farce,
L’incinérateur de cadavres possède une dimension onirique et inquiétante digne des meilleurs films d’horreur. De ceux dont on ne sait jamais si on doit rire, s’émouvoir ou s’effrayer.
En surface, c’est une comédie macabre avec des répliques cinglantes qui cultivent l’humour à froid et promène des personnages secondaires récurrents (le couple dont la femme est constamment effrayée par les petites boutiques des horreurs). En profondeur, il s’agit d’une œuvre rigoureuse et politique où la forme fonctionne en totale adéquation avec le fond, dans une harmonie paradoxale à la fois eurythmique et discordante. Cette confusion des genres est renforcée par l’impassibilité du personnage principal, sournoisement inquiétant dont on suit la lente et inexorable chute psychologique et qui conserve pendant tout le récit un rictus ironique, mystérieux, goguenard. A son image d’ailleurs,
L’incinérateur de cadavres, requiem d’une ambiguïté folle et d’une folie ambiguë, s’achève sur une morale infiniment plus violente que les images épouvantables plus ou moins suggérées: les bons sentiments peuvent générer les ambitions les plus délétères.