Depuis queques années, de Persépolis à Téhéran sans autorisation, sans omettre Les Chats Persans ou Ten, c'est toute l'ubiquité de l'Iran qui se révèle sur nos écrans...

Par Jean-Baptiste GUEGAN - publié le 22 décembre 2009 à 16h18
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Alors que les manifestations contre son gouvernement se multiplient et que les supputations vont bon train sur ses intentions nucléaires, l'Iran apparaît comme marginalisée et sa population, comme brimée, du moins férocement encadrée. Or, son cinéma nous en offre des images plus subtiles. Etat des lieux.
 
Entre oppression et contestation : l'état d'une nation
Quiconque s'intéresse à l'Iran et à son peuple ne peut faire l'impasse sur les images qui viennent de ses terres. Par ce qu'elles nous apportent tout d'abord et plus encore par ce qu'elles nous permettent d'en découvrir. En cela, le seul talent d'Abbas Kiarostami est déjà la plus belle des démonstrations, lui qui apparaît comme le héraut d'une des cinématographies les plus importantes des deux dernières décennies et l'une de ses plus incontournables voix.
Et pourtant, le cinéma iranien est loin de se résumer au seul réalisateur de Five, tant il est riche et subtil, ne bénéficie que peu de la liberté que s'autorisent ses ressortissants les plus enthousiasmants. En effet, encadré de manière très étroite par une commission de censure impitoyable et un redoutable Etat policier, le cinéma national vit engoncé dans un carcan où penser, filmer et s'exprimer librement ne sont pas chose aisée. Preuve en est l'incarcération récente du cinéaste Bahman Ghobadi (Un Temps pour l'ivresse des chevaux) au sortir d'une de ses prises de position ou encore la demande d'asile politique formulée par les acteurs principaux de son dernier film, Les Chats Persans, assurés tous deux d'être poursuivis en justice une fois de retour en Iran, sous prétexte qu'ils se sont livrés à des activités musicales interdites...

 

Les chats persans de Bahman Ghobadi 


Dès lors et comme souvent, le cinéma sert d'exutoire, de moyen de lutte et d'expression, qu'il prône la contestation, la dissidence ou qu'il nous montre le quotidien tout de faux-semblants des Iraniens d'aujourd'hui. Au mépris d'ailleurs des règles édictées par les tribunaux islamiques et au risque de violences perpétrées par la police ou l'une des branches des Gardiens de la Révolution, les bassidjis. Ainsi, de Persépolis à Téhéran sans autorisation et sans omettre Les Chats Persans ou Ten,  c'est toute l'ubiquité de l'Iran qui se révèle sur nos écrans, à la fois contrite par ses dirigeants et libérée dans ses caves, ses squats, ses voitures ou la discrétion de ses appartements. Certes, ces voix sont celles des expatriés pour une part ou de ceux auxquels on ne peut plus toucher. Et les images qui les portent sont « volées » et tournées en sachant qu'elles ne seront vues qu'à l'étranger, exception faite des diffusions via des copies piratées. Néanmoins, et ce n'est pas là chose négligeable : c'est un Iran différent de celui de son président fanatisé qui nous apparaît, un Iran moderne, jeune, ouvert aux autres et plus tolérant que l'on veut bien nous le faire croire ailleurs.
 
Le paradoxe iranien : entre émancipation et contraintes
Or, là n'est pas le moindre mérite de tous les cinéastes et acteurs qui se battent pour réaliser des films qui in fine, informent, touchent et invitent à tout changer : le système, les valeurs, les hommes et les moyens de l'exprimer. Car, vecteur de masse, le cinéma à l'instar de la musique et d'Internet enfonce les préjugés et brouille les cartes pour révéler une société oppressée, mais prompte à ne pas se laisser étouffer. Là se trouve d'ailleurs l'une des inexplicables incongruités du pouvoir iranien car ce dernier laisse nombre de films se tourner et sortir le plus souvent à l'étranger, au point de faire de l'Iran du cinéma, l'une des plus vigoureuses fabriques d'images d'Asie.
Ainsi, même s'il ne parvient pas à contenir ou même à réfréner l'énergie et le bouillonnement des siens, force est de constater qu'il opère d'une manière qui diffère de celle des grands régimes autoritaires et stimule malgré lui l'inventivité. Il intimide, censure, favorise les projets populaires et propagandistes ou empêche de diffuser mais il n'interdit pas tout strictement, en dépit de permis de tournage souvent délicats à obtenir. Ainsi, le cinéma iranien a-t-il dû faire sien, comme Abbas Kiarostami dans ses premiers films, les instruments d'une expression esthétique et thématique usant de la métaphore et de la clandestinité plus que de la frontalité. Avec un résultat étonnant : les fleurons les plus exigeants de son cinéma n'ont eu de cesse depuis d'interroger et de renouveler les représentations et les possibilités contemporaines du medium à l'instar des cinéastes chinois de la sixième génération. Au point de permettre dès lors à l'une des sociétés les plus inventives du Moyen Orient de s'exprimer autrement, d'exister cinématographiquement de fort belle manière, cela tout en se conformant aux pièges de la censure et en les contournant.

 

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Puissance et reconnaissance à  l'ombre des dangers
En effet, en dépit d'un nombre de salles restreint, plus de 250 quasi-exclusivement concentrées à Téhéran, pour une population de plus de 72 millions d'habitants, l'Iran atteste malgré ses difficultés structurelles et l'autoritarisme de son gouvernement, d'une production notoirement élevée. Entre 70 et 90 films sont produits depuis quelques années, ce qui en fait l'une des plus importantes cinématographies d'Asie et de la région. Et ces derniers sans réelle concurrence en salles, n'en accumulent pas moins quantité de spectateurs, tout en glanant de nombreuses récompenses dans les grands festivals pour les plus exigeants d'entre eux. Ainsi, entre récompenses, Jafar Panahi peut-il se targuer d'un Lion d'or à Venise en 2000 pour le Cercle après la Caméra d'Or obtenue pour Le Ballon blanc en 1995 et Abbas Kiarostami s'enorgueillir de la Palme d'Or 1997 pour Le Goût de la cerise et d'un Lion d'argent en 1999 pour Le Vent nous emportera. Mais ils ne sont pas les seuls puisque le cinéaste Asghar Farhadi s'est vu décerner l'Ours d'argent pour A propos d'Elly lors de la dernière Berlinale tandis que Les Chats Persans était honoré par le prix Un Certain Regard durant le Festival de Cannes 2009. Des prix internationaux qui sont autant de preuves réjouissantes démontrant la vitalité d'une cinématographie et surtout l'intensité d'un peuple qui se révèle à travers elle.  
Dès lors, le cinéma iranien contemporain s'avère d'autant plus passionnant et important qu'il nous montre l'ouverture de ce pays sur le monde d'aujourd'hui et supplante ainsi les images de son outrancier leader. Reflet des désirs d'émancipation d'une société « emmurée », il en souligne les entraves, stigmatise ses brides. Et surtout s'impose par le regard différent qu'il porte sur les choses, les hommes et les moyens esthétiques et éthiques qu'il se donne. De fait, qu'il soit le fruit de l'exil de la clandestinité ou de la contestation intérieure, le cinéma d'auteurs en Iran est terre de résistance et de délivrance pour tous ceux qui espèrent, tout en demeurant le champ où ne cessent de s'affronter la liberté d'expression et la censure du pouvoir.
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