Certes un film a déjà été fait sur Rimbaud, qui plus est avec Leonardo DiCaprio dans le rôle titre, il l'incarnait d'ailleurs de fort belle manière. Cependant, l'histoire se concentrait simplement sur sa relation passionnée avec Paul Verlaine, pendant leur saison en enfer. On assistait à leurs ébats passionnés, aux tourments d'un Verlaine indécis et pleurnichard, pris entre son mariage et son amour pour le jeune homme, assez cruel avec lui. Tout cela était finalement très simpliste et très réducteur, ne sortait pas des clichés habituels des films « littéraires ». Le portrait était brossé à gros traits, sans rendre justice véritablement à l'homme libre qu'était Rimbaud, à sa poésie qui révolutionna les codes, à sa manière de vivre qui fait davantage songer au jusqu'au-boutisme du héros d'
Into the wild.
L'ODYSSEE D'ARTHUR RIMBAUD Un film de Todd Haynes ou Sean Penn
Avec Leonardo DiCaprio, John Malkovich
Il s'agit d'une évocation totale de la vie du grand poète, de son enfance à Charleville à son aventure africaine, en passant par son passage tumultueux à Paris, sa vie de bohème avec Verlaine et la composition de son oeuvre révolutionnaire. Le portrait serait celui de l'artiste et de son odyssée fascinante, mais surtout celui d'un voyageur, maitre de son destin.Reprendre DiCaprio tel qu'il est maintenant, ça serait prendre le parti de ne pas rendre justice au grand symbole adolescent, le décrire enfin dans l'ensemble de sa vie. Il voulait toujours voyager, toujours plus loin, jusque dans les régions désolées du Harar en Afrique (dans l'actuelle Ethiopie), pour façonner son destin tel qu'il l'entendait, sans les obligations de la famille, ou même de la renommée qu'il envoya sciemment au diable. En cela, on est également très loin du cliché du poète maudit qui lui est souvent associé. Nerval en était un, Baudelaire également, Verlaine sans aucun doute. Mais Rimbaud certainement pas.
Ma volonté de revenir à Rimbaud a été dictée par deux films qui sont à mon sens d'une grande importance:
I'm not there de Todd Haynes et
Into the wild de Sean Penn. Songer au poète devant le film consacré à Dylan n'a rien d'étonnant car il y est directement représenté. Le héros de Sean Penn incarne quant à lui l'intransigeance, l'idéalisme, la soif de liberté égoïste et têtue qui caractérise la jeunesse déraisonnable qui ose se colleter au monde. Le jeune Arthur ressemble d'ailleurs beaucoup à Chris McCandless. Il était un brillant élève mais il rejeta assez tôt le milieu étriqué de sa famille de Charleville (il surnommait sa mère « la bouche d'ombre », on imagine l'ambiance...). Il fugua à de nombreuses reprises. Il partit, se fit vagabond. Il envoya ses poèmes à 17 ans à un poète qu'il admirait, Paul Verlaine. Ici il serait important de donner à Verlaine la carrure qu'il mérite, grâce à un acteur comme John Malkovich. Car il lui ressemble un peu. Parallèlement à la fuite en avant de Rimbaud, on pourrait suggérer la déchéance de Verlaine, qui n'a jamais trahi la confiance de son ami, a fait de la prison pour son homosexualité et s'est occupé de faire reconnaître sa valeur littéraire. Il a fini pauvrement, abruti d'absinthe, vivant grâce à la générosité de ses amis et admirateurs.

La première image qui vient lorsqu'on songe à Rimbaud, c'est celle d'un marcheur infatigable, toujours en quête d'ailleurs, toujours vagabondant. Sa rencontre et son moment avec Verlaine, s'il est important, ne doit pas éclipser tous les autres. Et c'est là que la structure d'
I'm not there est intéressante, car elle permettrait de distinguer formellement chaque moment de sa vie. On songe à son enfance grise qui pourrait ressembler au morne tableau de Whistler, la mère de l'artiste. Le Paris de Verlaine, celui juste après la Commune (à laquelle ils furent mêlés) pourrait ressembler à une ville incandescente et troublée, marquée par leur irrévérence et leurs frasques. On pénétrerait ainsi un milieu interlope, celui des artistes anticonformistes et révoltés.. Ensuite il y aurait les voyages, ceux à Londres et à Bruxelles, auprès de Verlaine et au coeur de la poésie et de la marginalité. Il faudrait rendre sensible la période de créativité intense que cela constitua pour le jeune homme, cette explosion d'inspiration qu'il renierait plus tard, la qualifiant de grande période de beuverie. Ce qui prouve à quel point il n'était pas prêt à s'installer dans un mode de vie, quel qu'il soit. Cela marqua sa relation avec Verlaine, passionnelle, qui se solda par un coup de feu que Paul, au comble du désespoir tira sur lui à Bruxelles. On sent l'irréalité et le vertige de cette époque, marquée en effet par l'ivresse des sens (prônée par Rimbaud) et par la composition intense d'oeuvres fulgurantes. Il faudrait que ce tourbillon, ce dérèglement du réel se ressente dans la forme (comme c'est le cas du segment fellinien de Cate Blanchett dans
I'm not there).
Enfin, et c'est une part non négligeable de sa vie, il y aurait le désert, sa désolation et sa lumière particulière. Son destin est multiple, marqué par des ambiances contrastées et tranchées entre elles, il faudrait donc un film qui suive cela et respecte ces ruptures: du poète qui croyait en l'artiste voyant, dans un long dérèglement des sens à l'homme farouche et mystérieux, à la peau tannée par le soleil du désert, se livrant au trafic d'armes avec le roi Menelik. Il échoua d'ailleurs dans son entreprise, le but de sa vie étant de s'éloigner le plus loin possible de Charleville et de sa famille -comme le héros d'
Into the wild-.
Il faudrait rendre cette sensation de vagabondage, de voyage permanent. On sortirait alors totalement des poncifs et du biopic classique. Chaque moment du film serait marqué par une voix off très présente, donnant à entendre les poèmes ou les lettres de Rimbaud, en rapport avec chaque séquence. Et cela serait une belle oeuvre d'art, un portrait multiple et enfin digne de cet homme exceptionnel qui échappe à toutes les étiquettes et affirme sa liberté totale. Même sa fin pathétique, lorsqu'il est rongé par la gangrène en Ethiopie et ramené à Marseille pour y être amputé peut apparaître comme celle d'un homme qui a mené son destin jusqu'au bout. Il ne pouvait plus alors continuer sa longue quête, ses longues marches. Pour citer Sean Penn parlant d'
Into the wild, voici un homme qui a poursuivi avec obstination son rêve d'indépendance, quelqu'un dont on peut dire qu'il a eu le courage de le faire et d'en assumer les conséquences.
Evidemment, sa mort à 37 ans en 1891 est une fin tragique. Mais son existence a l'éclat d'un météore. Quelqu'un qui a vécu jusqu'au bout de ses forces et selon ses propres règles, hors des conventions sociales, dans un anticonformisme viscéral et farouche. Des êtres qui ont eu cette noblesse là, il n'y en a pas beaucoup. Il faudrait les célébrer à leur grande et juste valeur. Voilà un biopic qui serait beau à voir, puisque c'est la mode. Disons que ça serait plus passionnant que d'évoquer le destin de Léon Zitrone...