Mathieu Kassovitz est de retour en France et derrière la caméra pour un film qu'il a muri pendant près de dix ans, L'ordre et la morale. Un long métrage qui revient sur les événements survenus en Nouvelle-Calédonie au printemps 1988 suite à la prise d'otage de 30 gendarmes par des indépendantistes kanaks. Pour raconter ces événements, il a choisi d'adapter le livre La morale et l'action de Philippe Legorjus, ancien capitaine du GIGN qui a participé à l'époque aux négociations. Interview.

Excessif : Comment se sent-on à quelques jours de la sortie d'un film que l'on prépare depuis près de dix ans ? Soulagé ?
Mathieu Kassovitz : Serein... le travail est fait ! Soulagé, je le serai quand le film sera sorti qu'on aura vu comment il fonctionne, comment les gens réagissent. Soulagé, je l'ai été quand on a donné le premier tour de manivelle, le premier jour de tournage. Aujourd'hui, le travail est fini. J'attends impatiemment que les gens puissent le voir et le juger, en dehors des médias et des professionnels, voir comment ils réagissent et la discussion que cela pourrait apporter.
Est-ce que le résultat final est conforme à ce que vous vouliez faire ?
MK : Je ne sais plus vraiment ce que je voulais faire à la base. Je suis passé par beaucoup d'étapes différentes au fur et à mesure des avancées et des reculs que nous avons eus avec ce projet. Je vous dirais ça quand les gens auront vu le film, qu'on l'aura montré en Nouvelle-Calédonie, que j'aurais lu un petit peu comment les gens le commente, ce que ça peut apporter là-bas.
Pour raconter ces événements que tout le monde croit connaître et qui se sont déroulés il y a plus de treize ans, vous adoptez le regard de Philippe Legorjus, partie prenante des négociations pour débloquer la situation sur place. C'est un choix plutôt osé, au risque de vous attirer les foudres des kanaks qui le considèrent comme un traitre.
MK : C'était aussi un moyen de leur montrer que je ne venais pas chez eux pour faire un film pro-kanak, que le film allait exposer une réalité qui n'est pas forcément celle qu'ils connaissent. Ils savent que Philippe Legorjus a vécu une histoire compliquée. Et même s'ils le considèrent comme un traitre, ils savent qu'il y avait quelque chose derrière et ils sont très heureux de pouvoir comprendre à travers ce film et ce scénario ce qu'il lui était arrivé et pourquoi il avait agi comme ça, pourquoi il a participé à cet assaut même si c'était en contradiction avec ses propres convictions. Ils ont approché le projet du film en disant « si ça peut nous apporter des réponses aux questions que l'on se pose »
En adoptant le regard de Legorjus, vous vous privez de l'assaut dans sa presque intégralité puisqu'il n'y a participé qu'au début. Avez-vous été tenté de passer outre ce regard là et relater l'assaut tel qu'il a été réalisé ?MK : Le problème de montrer l'assaut tel qu'il est c'est que je ne sais pas ce qui s'est passé. Tous les gens qui l'ont vécu, ont vécu des choses différentes. L'assaut en lui-même serait un film à faire éventuellement mais ce serait un film purement militaire. Le but n'était pas de montrer ce qui s'est passé techniquement, on sait qu'il y a eu des morts, que ça s'est terminé par un massacre. Ce qui est intéressant est de montrer que ce personnage est à bout de force et n'a plus de solution à la fin. Ce trajet personnel vécu par Legorjus est plus intéressant que de savoir si untel a été tiré là ou vingt mètres plus loin, si c'est avec cette arme là qu'il a été tué, si c'est bien ce corps d'armée qui a tiré sur lui... Si j'étais rentré là-dedans, on m'aurait traité de menteur parce que le nombre de morts ou d'exécutés ne correspond pas. Je ne voulais pas entrer dans ces considérations, je montre un exécuté, quelques malversations, ce qui fait partie du film, qui va provoquer la discussion. M'obliger à me tenir au point de vue de Legorjus m'a empêché de faire beaucoup de choses mais ça m'a aussi donné une épine dorsale très forte sur laquelle asseoir mon film et mon scénario. Je préfère voir qu'il est perdu et que c'est le bordel partout plutôt que d'essayer d'expliquer ce qui s'est passé ça et là.
Je suppose que Philippe Legorjus a vu L'ordre et la morale, qu'est-ce qu'il a ressenti ?
MK : Le meilleur compliment qu'il m'a fait c'est de dire que c'est très proche de ce qu'il a vécu.
Vous utilisez un procédé original et intéressant pour montrer comment a démarré cette affaire ? D'où vous est venue l'idée de vous inclure dans le récit de l'enlèvement des gendarmes, le déclencheur de tout ce qui est arrivé par la suite ?
MK : Tout simplement, je ne pouvais pas montrer cette scène avant. Il fallait à un moment que j'explique ce qui s'était passé. Soit je la racontais par le biais de deux personnes qui discutent et expliquent ce qui s'est déroulé. Maintenant quand tu es metteur en scène et que quelqu'un te raconte ce qui s'est passé pourquoi ne pas mettre en image ce qui s'est passé. Tu passes du coup dans un flashback. Si tu veux faire ça de manière plutôt élégante et intégrer les choses de manières un petit peu forte, pour que ça prenne aux tripes les spectateurs, qu'ils se rendent compte qu'il est au cinéma, il faut se permettre d'utiliser les moyens du cinéma pour faire passer tes idées.
Au départ vous souhaitiez tourner en Nouvelle-Calédonie...
MK : Tout le monde était d'accord. On s'apprêtait à tourner là-bas mais on s'est rendu compte que ça demandait de leur part énormément de sacrifices de tourner dans leurs jardins, chez eux, pour parler d'un sujet qui les concerne au quotidien. C'est très lourd à porter et ils ont tous été soulagés quand on leur a dit qu'on allait tourner ailleurs. Ca leur enlevait une pression, celle de tourner sous le regard des autres. C'était une décision difficile à prendre pour moi mais le jour où on l'a prise, j'ai été également extrêmement soulagé. Ca m'a permis de reprendre la main en tant que metteur en scène et pas juste comme capitaine de négociateur obligé de gérer au quotidien une situation explosive.
L'envie d'incarner Philippe Legorjus fait aussi partie de cette volonté d'implication totale ?
MK : C'était en effet une manière de montrer aux kanaks que je m'impliquais complètement. J'acceptais de prendre la responsabilité de jouer le traitre à leurs yeux. C'était aussi une manière de leur dire que je m'engage à fond et que s'il y a un problème, ils savent à qui s'adresser. Ce n'est pas un acteur qui va interpréter les choses d'une certaine manière, c'est le réalisateur qui prend cette responsabilité jusqu'au bout. Ca les a rassuré énormément, ils ont vu qu'il y avait une raison derrière, que j'étais motivé par quelque chose et qu'à priori on pouvait me faire confiance, ou pas.