Parce que de l'amour à la folie, il n'y a qu'un petit pas, Comtesse, artiste, femme mariée et adolescentes passent le pas. Portraits croisés de ces personnages passionnément déréglés.

Par Geoffrey CRETE - publié le 08 avril 2010 à 15h08
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Comment un être raisonné et modéré peut lentement, brutalement se métamorphoser en personnage déréglé, dépassé par ses sens et ses émotions, incapable de survivre loin de la personne qu'il aime, et rester totalement insensible au reste du monde ? Figure emblématique de la culture gothique, la Comtesse de Bathory est également une parfaite exploration du romantisme, de la victoire du sentiment sur la raison, du rêve sur la réalité. Cette veuve glaciale et intimidante sombrera inexorablement dans la folie en tombant amoureuse de son jeune amant, écarté de son chemin pour des raisons politiques. Ce que le mythe raconte est d'autant plus terrifiant qu'il semble plausible, transformant Elizabeth Bathory en objet de désir fané, persuadé que la jeunesse qu'elle a laissé derrière elle est la seule et unique cause de son désespoir, et que la sang de jeunes vierges sera son salut ultime. Une démonstration violente des mécanismes de l'amour.



Je t'aime, moi non plus


Impossible de ne pas se souvenir du regard fou de Glenn Close, maîtresse délaissée et rongée par l'abandon dans Liaison Fatale. Une banale histoire d'adultère qui met en perspective un cliché aujourd'hui récurrent lorsqu'il s'agit de relations amoureuses - il est libre et refuse de s'engager, elle est émotive et cherche à tout prix à piéger un homme. A tel point que la culture populaire s'en est emparée, des séries cultes comme Friends ou Ally McBeal n'hésitant pas à souligner l'inégalité des sexes dans la dynamique de couple. Un schéma qui servira de toile narrative à de nombreux films, du A la folie... pas du toutAudrey Tautou poursuit Samuel Le Bihan au Obsessed avec Beyoncé et Ali Larter dans le rôle de la déséquilibrée. Trois films qui, chacun à leur manière, tentent de cerner la démesure du sentiment amoureux lorsque celui-ci prend le pas sur la raison. Le film de Laeticia Colombani va encore plus loin, brisant son histoire en deux parties selon les points de vue des deux personnages. L'histoire d'amour triste et douloureuse vécue par la douce Angélique se transforme brusquement en harcèlement et en mise à mort lorsque les yeux de Loïc s'ouvrent sur les choses. C'est cette schizophrénie qui contamine le film lui-même, la réalisatrice se forçant à adopter la double position de la victime et du bourreau, et offrant par la même occasion au spectateur une chance de comprendre.


 


Passion ardente


Dans la catégorie passion destructrice et incontrôlable, Isabelle Adjani s'est illustrée par deux fois dans le rôle de la femme submergée par la puissance tragique de ses émotions. Deux films, deux César, deux rôles inoubliables dans Possession et Camille Claudel. Cinéaste de tous les extrêmes, Zulawski sonde les abîmes les plus hystériques d'Adjani dans cette énigmatique histoire d'amour à quatre où la figure masculine se décline sous une multitude de formes. Cette mémorable scène dans les couloirs abandonnés du métro de Berlin marque l'apothéose de la folie hystérique qui s'empare du personnage, constamment à la limite du burlesque si son regard et son incohérence n'étaient pas si terrifiants. Quelques années plus tard, la comédienne lance une biographie de la sculptrice Camille Claudel, réalisée par Bruno Nuytten. C'est sa rencontre avec Auguste Rodin qui est au cœur du film, cette relation qui consumera l'art et l'air de cette jeune femme pleine d'espoirs et d'envies, incapable de supporter le rythme de vie de celui qu'elle aime. Deux films très différents qui, chacun à leur manière, décortiquent minutieusement ce lent processus qui force une personne à glisser dans la folie amoureuse, métamorphosant son monde en chaos constant.


Récemment, le remake du Nathalie... d'Anne Fontaine par Atom Egoyan s'était penché sur le point de vue de la prostituée renommée Chloé, dont l'admiration pour sa cliente va dépasser toutes les limites. Confidente puis amante, cette figure maternelle déréglée mènera la jeune femme à la psychose meurtrière, rattrapant la fin alternative de Liaison Fatale qui voit le personnage hystérique s'autodétruire violemment devant les yeux de l'autre - un acte par ailleurs validé par les psychologues qui avaient vu le film d'Adrian Lyne.


Mais la folie meurtrière n'est pas forcément la plus regrettable des options. Dans Mauvaises fréquentations, une jeune adolescente en mal d'amour tombe sous le charme d'un garçon instable qui la forcera à se prostituer elle-même pour lui venir en aide. « A 15 ans, on peut tout faire par amour ». Mais la vérité, c'est que peu importe son âge, la passion amoureuse peut révéler une face totalement inattendue de soi, aux antipodes de ses codes de conduite, aux frontières de la raison, et aux portes de la folie.

 


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Ami(e)s amant(e)s


Les chemins de l'amitié ne sont pas forcément plus paisibles, servant parfois à approcher l'objet aimé. Dans un mélange pervers d'amour, d'admiration et de haine, les amitiés virent parfois à la catastrophe, et force est de constater que cela concerne nettement plus souvent les personnages féminins. De la simple amitié exclusive au meurtre en passant par l'homosexualité refoulée, le spectre des émotions est très vaste mais repose toujours sur une rencontre forte et fondatrice qui permet l'épanouissement intellectuel ou physique. Dans J.F partagerait appartement, c'est une jeune femme traumatisée par la mort accidentelle de sa sœur jumelle qui parcourt les colocations afin de se remodeler l'image d'une nouvelle sœur, une manière de se réconcilier avec un passé douloureux. Le processus entraîne un désir de posséder l'autre, détruisant absolument tous les éléments parasites susceptibles de s'interposer entre elle et son alter-ego - ami, amant, voisin. Lentement, elle vole l'essence de sa colocataire jusqu'à usurper son identité en retournant vers l'ex-petit ami de celle-ci. Un jeu dangereux qui finira logiquement dans un bain de sang après une course-poursuite dans les sous-sols de l'immeuble.

 


Moins grandiloquente dans sa mise en place, l'amitié fusionnelle qui mène La Répétition de Catherine Corsini. Amies d'enfance, Emmanuelle Béart et Pascale Bussières se retrouvent par hasard après de longues années de séparation. La première est devenue une comédienne de théâtre célèbre et passionnée, la seconde, une simple prothésiste dentaire mariée. En extase amoureuse devant le talent et le charme de son amie, elle s'immisce dans sa vie, la poussant à travailler avec un célèbre metteur en scène, devenant son assistante, sa confidente, une présence omniprésente tapie dans l'ombre. Dans ce jeu pervers de désir et de répulsion où l'actrice cultive l'admiration de son amie tout en la méprisant, les deux jeunes femmes reproduisent un schéma qui les avait déjà séparées des années auparavant. Le lien trouble qui les unit - sexuel, sensuel, intellectuel - semble condamné à les séparer dans tous les cas.

Ce sous-texte homosexuel entretenu en filigrane dans La Répétition est au centre des Créatures Célestes de Peter Jackson, inspiré d'un fait divers qui a bouleversé la Nouvelle-Zélande dans les années 50. Cette amitié qui unit deux adolescentes solitaires et rêveuses - dont une Kate Winslet encore toute novice - à une époque où l'homosexualité était perçue comme une pathologie - développe à la fois l'onirisme et la violence d'une telle relation. Réunies dans un monde imaginaire régi par ses propres lois, elles trouveront comme unique moyen de vivre leur amour de tuer une de leurs mères, possessive et autoritaire, unique obstacle réel à leur bonheur. Cette démonstration extrêmement âpre des méandres de l'adolescence trouve une résonance dans deux films français contemporains réalisés par deux jeunes réalisatrices. Dans le premier, Naissance des pieuvres, Céline Sciamma explore la relation complexe entre deux jeunes filles en pleine adolescence. Marie est androgyne, renfermée, effacée. Floriane est exubérante, attirante, décomplexée. Et entre elles va se dessiner une amitié dangereuse, la première vouant une admiration muette et sans borne à la seconde, qui de son côté est à la recherche des regards. Plus récemment, La Robe du soir, où Myriam Aziza s'intéressait à la même tranche d'âge avec Juliette, alter-ego de Marie, et Lio dans le rôle de l'objet désiré, en maîtresse sensuelle et charmeuse. Dans les deux cas, les premiers émois sexuels qui caractérisent l'adolescence se confondent avec le respect et l'intérêt pour alimenter des relations toxiques et autodestructrices. Preuve qu'à tous les âges, la folie nous guette.


 


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