Par Nicolas Houguet - publié le 21 juillet 2009 à 06h03 ,
MAJ le 26 septembre 2009 à 02h43 - 0 commentaire(s)
« C'est un petit pas pour l'homme mais un grand pas pour l'humanité ». Il y a quarante ans résonnait cette réplique sur le sol lunaire. L'humanité toujours en quête d'ailleurs avait brisé une nouvelle frontière, celle de l'espace. De longue date au cinéma, on rêvait à ce voyage dans la Lune (depuis Méliès en 1902). En juillet 1969, c'était chose faite. Et une mythologie héroïque allait être érigée pour célébrer l'étoffe de ces nouveaux héros. Le documentaire, In the shadow of the moon, sortie le 21 juillet, revient sur cette fascinante conquête de l'espace et sur les missions Apollo qui avaient pour but de se poser sur la Lune.

Les fondements d'un genre

2001, l'Odyssée de l'espace de Stanley Kubrick apparaît comme une représentation réaliste en 1968. Le cinéaste en arrive à un point d'authenticité inédit. Même si le contexte est futuriste et métaphysique, on sent dans la méticulosité des décors un grand souci de véracité scientifique, opposée aux visions fantaisistes et colorées qu'inspiraient auparavant les aventures intergalactiques. Kubrick fait un usage virtuose des effets spéciaux et nous entraîne véritablement au coeur d'un grand voyage.



Solaris de Andrei Tarkovski prend une dimension plus inquiétante, dans une station spatiale envoûtante, qui confronte son occupant à son intériorité (aussi mystérieuse pour lui que les secrets de l'univers). L'espace devient comme chez Kubrick, un renvoi à notre humanité. L'espace est encore à investir, comme un endroit inconnu. La véritable aventure spatiale ne se voit racontée qu'en 1984, dans un film devenu un véritable standard.

Ainsi c'est à Philip Kaufman dans l'Etoffe des héros d'exposer l'histoire des premiers hommes à se lancer dans cette grande aventure. Avec cette épopée il crée un véritable étalon, une oeuvre qui pose les bases de toutes celles qui seront consacrées par la suite à la conquête de l'espace. Il part des origines du programme spatial américain, relatant les exploits des pilotes d'essai, affrontant le mur du son. Le premier à défier l'impossible, c'est Chuck Yeager, campé par le charismatique Sam Shepard. Le réalisateur reconstitue avec intensité la vie de ces pionniers, les bases militaires de l'Air force de la fin des années 40. Il décrit surtout le grain de folie de têtes brûlées qui veulent « sortir les tripes » de leurs appareils. Puis le film connaît un second temps, celui où l'on prépare ces facétieux pilotes à devenir cosmonautes (Ed Harris, Dennis Quaid et Scott Glenn entre autres). La NASA tâtonne et leur fait subir des tests assez improbables (la séquence irrésistible du lavement). Cet entraînement devient également l'un des passages incontournables des films traitant de ce sujet.

Mais le grand atout de ce chef d'oeuvre est de ne pas rester à la surface de ses personnages et de les présenter dans leur intimité et non dans leur simple dimension héroïque. Ainsi on assiste aux doutes de Yeager qui, au final, regrette de ne pas s'être joint à cette odyssée spatiale. Les personnages sont cependant très caractérisés (le trop parfait John Glenn, le farceur Alan Shepard, le frimeur Gordon Cooper et le dragueur Gus Grissom). On retrouvera cette communauté de héros très marqués dans les autres films du genre. Kaufman suggère la fascination que les premiers astronautes inspirent. Les sorties dans l'espace sont haletantes, ont une issue incertaine. On sent que la vie de ces héros ne tient qu'à un fil. Ce qui plane sur ce film, en même temps que l'héroïsme, c'est la mort, comme celle des infortunés que l'on expose en photo au bar où les pilotes se retrouvent. Parallèlement à la glorification à outrance de ces pionniers (qui récoltent une débauche d'honneurs et de parades typiquement américaines), il y a cette appréhension constante que les hommes éprouvent dans leurs vies privées. On ressent cette vulnérabilité grâce à leurs épouses qui symbolisent cette sphère intime.



Modèle absolu du genre, et permettant une immersion totale dans cette grande aventure, on peut considérer l'Etoffe des héros comme un classique, d'une influence immense, une référence incontournable jusque dans les parodies (nombreuses et inégales comme Un ticket pour l'espace ou Les chimpanzés de l'espace).

Apollo 13 de Ron Howard en 1995 se fait l'écho d'un autre épisode célèbre. Cela commence sensiblement comme l'Etoffe des héros : des astronautes quittent leur famille pour effectuer une mission sur la Lune. On est en 1970. On assiste aux préparatifs, au grand barnum médiatique mis en place pour accompagner l'expédition. La structure est donc des plus classiques, les liens entre l'équipage se tissent. Puis survient la phrase devenue célèbre : « Houston, nous avons un problème ». Et le film prend une autre dimension, les hommes sont pris au piège de leur vaisseau, objet d'avaries multiples. Le but des astronautes n'est plus la mission en elle-même qui est un échec. Il leur faut revenir sur Terre avec les moyens du bord. C'est un thriller qui commence et une course contre-la-montre, haletante et presque sans espoir. Si l'on peut déplorer un happy end archétypal, cette variation spatiale aux allures de film catastrophe a tout d'une réussite. Tom Hanks en incarne le héros et produira une série consacrée au programme Apollo, De la Terre à la Lune, en 1998. Il est vrai que ces récits constituent de véritables récits héroïques et sont un aspect non négligeable de la mythologie américaine.


Vers le fantastique

A partir de cette base historique et héroïque, le cinéma a pu évoluer vers un peu plus de fantaisie. Le spectaculaire Armageddon de Michael Bay s'engouffre dans cette brèche en 1998. Il raconte avec efficacité comment des foreurs dissipés menés par Bruce Willis vont sauver la Terre de l'énorme météorite qui la menace. On voit donc les différentes étapes de l'entraînement de durs à cuire déjantés, totalement incontrôlables pour la Nasa. Parallèlement à cela, le héros a des problèmes avec sa jolie fille Liv Tyler, amourachée de Ben Affleck. La finesse n'est pas la principale qualité de Michael Bay : son film vaut par le dynamisme de sa mise en scène, une distribution charismatique (entre autres Steve Buscemi, Billy Bob Thornton et Michael Clarke Duncan) et des effets spéciaux explosifs (au sens propre). Et le blockbuster finit par emporter l'adhésion, car le voyage dans l'espace exerce toujours la même fascination, et connaît une issue assez émouvante. Cette grosse production remplit bien son office, même si ses héros sont des archétypes assez grossiers (mais on n'est pas devant du Bergman non plus...).



Ce film a eu une influence inattendue sur Space Cowboys en 2000, réalisé par le très classique Clint Eastwood. Sorte de croisement entre l'Etoffe des héros et Armageddon, le grand Clint livre là un opus mineur mais malicieux, où des pilotes à la retraite doivent monter dans l'espace pour empêcher une station russe de s'abîmer en mer. L'approche de Eastwood est pleine d'une élégante dérision : les hommes doivent surmonter leur âge et leurs rivalités passées pour se montrer à la hauteur de l'enjeu. De nouveau, ce sont des caractères très nets qui s'affrontent et sont contraints de cohabiter (le meneur, le vieux séducteur, la tête brûlée et le pasteur). Même si le récit dans l'ensemble est assez classique, Eastwood lui confère une ironie bienvenue. Il traite ici quelques uns de ses grands thèmes : la vieillesse et la fuite du temps, après Impitoyable et avant Gran Torino.

Mais lorsque des hommes se perdent dans l'espace, ils peuvent connaître un sort bien inattendu comme Charlton Heston en a fait l'expérience dans La Planète des singes en 1967. Il échoue sur une planète où l'homme est réduit en esclavage par des primates plus évolués. A partir de là, apparaît la hantise, de plus en plus présente, de savoir notre Terre vulnérable. S'aventurer dans l'espace est parfois notre seul moyen de la sauver. On peut le constater jusqu'à Sunshine de Danny Boyle en 2007, avec cette expédition qui tentait d'empêcher la mort du soleil. Le film dans sa structure fait d'ailleurs songer à certains aspects d’Apollo 13 : il s'agit au départ d'accomplir une grande mission, avant de finalement combattre les différentes plaies qui s'abattent sur le vaisseau. Ce film réinterprète finalement certains grands poncifs du genre dans un univers futuriste (les personnages y ont des caractères forts et bien distincts). On revient à cette dimension plus métaphorique et inquiétante qu'a pu avoir l'aventure spatiale au cinéma par le passé.



Le septième art a entretenu régulièrement le rêve d'explorer d'autres planètes, comme dans Mission to mars de Brian de Palma qui rappelait dans sa forme à la fois l'Etoffe des héros et 2001, l'Odyssée de l'espace. Malgré toutes les explorations qu'on a pu y faire, l'espace n'a rien perdu de son mystère et de sa dimension spirituelle. Dans The Fountain de Darren Aronofsky, Hugh Jackman s'y aventure, hors du temps et de la Terre pour trouver le moyen d'empêcher la mort de la belle Rachel Weisz.

L'humanité ne cesse jamais de scruter les cieux à la recherche d'une divinité, d'un ailleurs extraordinaire. C'est ce qui motive à entreprendre sans cesse le voyage dans l'espace : repousser les frontières du possible, aller vers l'inconnu, échapper à l'attraction terrestre et à ses règles qui nous clouent au sol. Au fond, c'est également un peu la fonction du cinéma.
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