Réalisé en 1972, interdit dans différents pays et remonté à toutes les sauces,
La dernière maison sur la gauche, de Wes Craven, a toujours conservé son impact foutrement dérangeant. Aujourd’hui, il passe pour l’ancêtre des
August Underground’s Mordum, dans lesquels des tueurs en série filment avec un caméscope les sévices qu’ils commettent sur des innocents. En comparaison,
La colline a des yeux, qui en son temps avait impressionné, a tellement mal vieilli que son dépoussiérage moderne par Alexandre Aja s’est révélé extrêmement salvateur pour un résultat supérieur à l’original. Fort de ce succès, Wes Craven coproduit le remake de
La dernière maison sur la gauche réalisé par le Grec Dennis Iliadis (
Hardcore) qui s’octroie une liberté de manœuvre assez inouïe en ces temps de pudibonderie et renoue avec la terreur sourde et la violence cradingue des séries B des années 70.
LE REMAKE A DES COUILLES Avant de parler des griffes de la nuit et des cauchemars adolescents, Wes Craven montrait au début des années 70 des monstres à visage humain dans un film flirtant avec le porn-amateurisme et pourvu d’une vraie dimension sociale. Le titre : La dernière maison sur la gauche. Involontairement ou non, il passe pour le remake gore de La source, d’Ingmar Bergman, partageant la même inspiration d’une fable du XIV siècle où un paysan venge l’honneur de sa fille violée par des monstres. Tandis que Bergman plongeait dans le gouffre des pulsions, utilisait des images, des symboles, des cris et des chuchotements, Craven profitait de l’histoire pour creuser la brèche du cinéma d’exploitation hardcore. Contrairement aux apparences, il ne s’agit pas de son premier long-métrage – en réalité il a déjà tourné un film pornographique inédit sous pseudonyme à la manière de
Abel Ferrara pour The Nine Lives of a wet pussy. A l’époque prof de philosophie, Sean Cunningham (
Vendredi 13) lui demande un jour d’écrire le "scénario le plus dégueulasse au monde" pour qu’ensuite il le produise et le diffuse dans les drive-in.
Avec un budget minimal, Craven propose cette histoire sordide de deux adolescentes qui deviennent les jouets de torture d’une bande de psychopathes en manque de distractions sanguinolentes. A savoir Krug Stillo (David Hess), Junior (Marc Sheffler), Weasel (Fred Lincoln) et Sadie (Jeramie Rain). De manière générale,
La dernière maison sur la gauche appartient à cette liste des films controversés qui inspirent soit la fascination soit la répulsion. A l’époque, la population américaine est confrontée à la guerre du Viêt-Nam et l’avènement du mouvement hippie. Et Craven scrute sans en avoir l’air la fin des idéaux hippies et l’Amérique paranoïaque des seventies. L’efficacité est telle que l’on pense assister à un
snuff movie tourné dans des conditions ignobles. C’est ce qui justifie en tout cas son interdiction aux moins de 18 ans dans les pays l’ayant accepté dans les salles (ce n’est pas le cas du Royaume-Uni qui l’a bloqué pendant trente ans), dans différentes versions. A tel point qu’il semble bien difficile aujourd’hui de définir la version intégrale et donc le montage définitif.
Au-delà de la dimension malsaine du calvaire nauséeux, il faut rappeler que Wes Craven a manifestement construit son récit sans le prendre au sérieux et en conservant à l’esprit qu’on ne lui en tiendrait pas rigueur. Paradoxalement, le manque de moyens devient un atout essentiel à la crédibilité d’une histoire. A plusieurs reprises, Wes Craven joue non sans intelligence sur différentes formes de peur allant de l’isolement à la perte des siens en passant par celle, primale, de la forêt. Cependant, des plans insistants sur les cascades, la célébration d’une nature souveraine tendance Boorman du pauvre et la présence des flics incompétents tirés d’une mauvaise série télévisée genre Sherif fais-moi peur provoquent des contrepoints insistants sur le second degré et l’humour dédramatisant. La bande-annonce sensationnaliste de l’époque jouait également sur ce décalage en répétant un slogan mémorable (« It’s only a movie »).
CRAVEN CONNEXIONAu cinéma, c’est la première fois – soit deux ans avant
Massacre à la tronçonneuse – qu’un personnage utilise une tronçonneuse comme arme pour se protéger d’un ennemi. En l’occurrence, un père de famille qui venge son enfant massacré. Si Gaylord St James n’a pas l’envergure émotionnelle d’un
Max Von Sydow chez Bergman, il porte en lui la même fêlure. Craven a beau répéter avec frénésie que "It’s only a movie", le regard de ce personnage déboussolé donne à ce massacre une vraie humanité et transcende ce film d’horreur «dégueulasse» en drame humain viscéral. Dans le même sillage, il faut mentionner I spit on your grave, de Meir Zarchi dont l’ambition se résume à filmer la plus longue scène de viol au cinéma (pas moins de vingt minutes) en donnant plus d’importance au spectaculaire qu’à la réalité issue du fait-divers. Un visionnage récent de La dernière maison sur la gauche permet de confirmer qu’il s’agit de l’un des – et peut-être du – meilleur film de Wes Craven. Sa carrière de cinéaste est infiniment plus sinusoïdale et biaisée et mieux vaut revenir à ses premiers longs métrages pour découvrir ce que ce tonton pervers avait dans sa besace.

Ce que certains férus du genre ne lui pardonnent pas aujourd’hui (et sans doute à raison), c’est d’avoir suivi une progression différente et moins candide que celle de ses confrères qui n’ont cherché à montrer la monstruosité humaine qu’après avoir épuisé tout leur bestiaire fantastique. Le problème de Craven, c’est peut-être d’avoir grandi trop vite, d’avoir pressenti le cynisme des années 90 ou plus précisément d’avoir compris les rouages avant tout le monde et de s’être acclimaté à l’industrialisation du genre sans chercher à se renouveler. Mettre en scène
Scream a sans doute dû beaucoup l’amuser en se disant que l’ancienne génération serait un peu choquée qu’il crache dans la soupe et que la nouvelle prendrait cet exercice au premier degré en ayant les yeux tout révulsés à cause de la séquence d’ouverture avec
Drew Barrymore (aussi atroce que parodique). Les protagonistes de
Scream étaient prisonniers des films d’horreur qu’ils regardaient de manière intempestive. A force d’y croire, ils finissaient par en devenir les héros. Le paradoxe veut que le film ait été majoritairement compris au premier degré et relança massivement l’attraction du slasher développé à travers des déclinaisons opportunistes allant de Souviens-toi l'été dernier à
Urban Legend. Craven s’est lui-même laissé prendre au piège de son système en faisant de
Scream une trilogie. Aujourd’hui, il produit ; et, en voyant ce remake de
La dernière maison sur la gauche, on peut arguer qu’il est devenu meilleur businessman que créateur.