"L'avenir de l'homme est la femme " comme l'écrivait Aragon. Or, force est de reconnaître que le présent ne lui donne en rien raison, puisqu'à défaut d'incarner son horizon, la femme n'est devenue ni son égal ni ne peut prétendre à s'imposer dans les faits comme son alter ego. Et pourtant, même si la loi et les moeurs y incitent vivement, la réalité comme le montre La Domination masculine le film de Patric Jean, s'avère bien différente. Démonstration.
Une France masculine et inégalitaire mais qui doucement progresse
Tout d'abord, l'Histoire et ses enseignements nous rappellent sans cesse l'inégalité qui fonde les rapports homme-femme dans notre pays. En effet, l'obtention du droit de vote par les femmes ne fut acquise en France qu'en 1944 quand la Nouvelle-Zélande l'imposa dès 1893 et nombre d'Etats comme la Russie soviétique ou les Etats-Unis le firent au sortir de la Première Guerre mondiale. Et que dire encore du temps qu'il fallut pour que celles qui composent la moitié de la population de notre pays puissent obtenir en droit l'égalité vis-à-vis de leurs compagnons grâce au Préambule de la Constitution de 1946 !
Mais la situation actuelle, même si elle s'est améliorée, n'en reste pas moins étonnante pour ne pas dire révoltante. Car s'il fallut attendre 1965 pour que les femmes françaises aient leurs pleins droits sur leurs biens et 1970 pour qu'elles obtiennent, pour les mères, une autorité parentale équivalente à celle donnée au père, il n'en reste pas moins qu'au début des années 2000, ces dernières demeurent largement discriminées. Ainsi, malgré la loi sur la parité votée en 1999, seules 10% des dirigeants d'entreprise et moins de 19% de nos parlementaires sont des femmes. Et l'on n'évoque pas là leurs salaires moyens, inférieurs à tâches égales de 20% à celui de leurs homologues masculins, le montant moyen de leurs retraites, là encore dramatiquement différent ou leur plus grande exposition au chômage et à la précarité. De fait, s'il est un constat à tirer de tout cela, c'est que notre société, au demeurant conservatrice et malgré ses progrès récents, a encore quantité de chemin à parcourir. Et le cinéma, à l'image de cette dernière, n'a pas moins à faire...

Le cinéma, une affaire d'hommes
Pour qui s'intéresse au cinéma, les cinéastes-femmes sont proportionnellement plus rares comparativement aux hommes qui réalisent. Ainsi, exception faite des plus connues, d'Agnès Varda en passant par Catherine Breillat, Zabou Breitmann, Noémie Lvosky, Claire Simon et autres Nicole Garcia et Mia Hansen Löve, ces dernières restent peu nombreuses. Même s'il faut bien reconnaître qu'en France, la situation est moins préoccupante et plus enviable qu'ailleurs. Car notre pays est de loin l'un des seuls à pouvoir présenter des réalisatrices dans les grandes compétitions internationales, du Festival de Cannes jusqu'à la Biennale et l'on serait bien en peine de citer spontanément trois cinéastes japonaises, chinoises, anglaises ou sud-américaines...
Néanmoins, au-delà d'une présence féminine supérieure à 30% dans les métiers du cinéma qui diffère grandement de celle qu'on leur accorde dans le reste de la société civile, il faut admettre une sous-représentativité des femmes dans les arcanes de la profession. En effet, pour une Véronique Cayla, directrice du CNC, combien de femmes à la tête des majors françaises ou de leurs antennes françaises voire européennes ? De la même manière, dans les domaines de la production, du scénario, de la photographie ou même de la critique, combien de femmes exercent les plus hautes fonctions et font entendre leur voix ? Ainsi, dans les Universités spécialisées, dans les grandes revues, dans les débats cinéphiliques et à la tête des rédactions, les hommes sont légions. De même c'est non sans difficulté que Pascale Ferran s'est fait dernièrement remarquer avec l'appel du Club des 13 et le rapport qui s'ensuivit...
« Notre temps a le cinéma qu'il mérite mais la place qu'il laisse aux femmes, doit évoluer pour que la société puisse changer à sa suite. »
Une réalité qui transpire dans les représentations et ceux qui les font
Or, cette inégalité initiale a une incidence forte sur ceux qui font le cinéma d'aujourd'hui et les représentations qui en découlent. Les projets, leurs financements et leurs orientations sont majoritairement le fait d'hommes et quelles que soient leurs intentions, elles n'en resteront pas moins le fruit d'un regard essentiellement masculin. Sur le réel tout d'abord, sur les manières de l'aborder et plus encore de le représenter. Car, sans tomber dans l'imagerie et la caricature, il suffit simplement pour s'en rendre compte de considérer la place que l'on laisse aux femmes sur nos écrans et les sujets qu'on leur propose.
Rares sont les héroïnes à porter des franchises ou si elles le font, comme dans le cas de Resident Evil, c'est toujours dans une logique de groupe qu'elles y parviennent et rarement pour et par elles-mêmes. De même, exception faite d'Amélie et des icones que le cinéma populaire a su imposer, les femmes sont éminemment discrètes dans les distributions que leur réserve le cinéma français. Ainsi, outre les inoubliables Arletty, Marlene Dietrich, Simone Signoret, Catherine Deneuve, Sophie Marceau et Romy Schneider pour ne pas toutes les citer, peu nombreuses sont celles qui peuvent prétendre à des rôles de premier ordre voire au premier rôle.
Souvent accompagnées d'un homme qu'elles secondent, ces dernières restent fréquemment en retrait et ne partagent l'affiche qu'en raison de leur féminité. En effet, la très grande majorité des personnages principaux de fiction sont et restent des hommes, hommes autour desquels gravitent effectivement des femmes aussi talentueuses qu'emblématiques. James Bond en est l'archétype et OSS 117 son plus fidèle pendant parodique et cela jusque dans sa dernière confrontation. Car OSS 117, Rio ne répond plus n'est rien de moins que la déconstruction sarcastique d'un idéal masculin passéiste où seul l'homme est fait pour l'action et où notre espion se confronte à la libération féminine.

La femme à l'écran, une question d'usages et d'utilité ?
Mais plus que les rôles et l'importance d'une distribution finalement propre à chaque film, ce qui compte aussi dans le peu de place qu'on laisse à la femme, c'est que cela impacte les rôles auxquels on l'assigne. Ainsi, la femme est-elle souvent affaire de désir et objet à conquérir. Songeons simplement à La Fidélité d'Andrzej Zulawski, à La Piscine de Jacques Deray ou à l'autre extrême, au fantasme qu'incarne Angelina Jolie dans Tomb Raider.
Elle reste enjeu de chair, de divertissement et de plaisir ou pire, incarne le mal ou l'anormalité, la luxure ou l'amoralisme, comme dans Belle de Jour, L'Enfer ou La Pianiste. Dès lors, limitée à des représentations simplistes, viles ou découlant directement des représentations issues des grandes religions monothéistes, la femme reste au cinéma plus objet et sujet soumis qu'actrice de sa propre destinée.
De même, sa présence est-elle plus souvent facteur de superficialité, de culpabilité ou de dangerosité que de rationalité, de supériorité et de valeurs positives. Ainsi, pourrait-on associer dans cet esprit, deux visions de cette dernière qui réuniraient à la fois les femmes vues dans Antichrist, Basic Instinct et l'intégralité des films d'Alfred Hitchcock et celles qui vénales, stupides ou naïves, parcourent le récent cinéma américain de Confessions d'une accroc du shopping à La Vengeance d'une blonde en passant par Le Diable s'habille en Prada.
La mère, la putain et la victime, un horizon politique ?
Accessoire, confinée au rôle de potiche employée pour sa plastique ou support des fantasmes les plus dépravés, la femme est par conséquent sous-employée sur nos écrans. Ainsi, limitée à jouer les utilités, les femmes-objets, les mères ou les victimes, sa représentation souffre de caricatures et souligne si besoin était, l'extrême idéologie machiste qui l'anime. Vision d'homme, sa présence au cinéma est donc au pire profondément misogyne, au mieux grotesquement irréaliste, mensongère non représentative de la société dans laquelle elle vit et qu'elle anime.
Par conséquent, au vu de la place réservée à la femme au cinéma, on ne saurait que reconnaître à La Domination masculine, une certaine perspicacité face à la triste réalité du présent. Et l'on pourrait être tenté de se demander si les choses vont un jour changer, ou du moins le souhaiter. Car de tels partis-pris sur nos écrans, qu'ils soient conscients ou résultent d'un état d'esprit sous-jacent, induisent le mépris, la condescendance et la continuation de flagrantes inégalités et d'un certain rapport de subordination. En effet, ces représentations aux fortes incidences politiques nuisent de manière latente et subreptice à l'indépendance des femmes, à leur émancipation progressive et à leur réussite face à une société qui demeure par trop masculine. Au point que l'on peut certes se dire que l'on a le cinéma que notre temps mérite mais surtout qu'il est temps de le faire évoluer, en espérant peut-être que par cette exemplarité, le spectateur change à sa suite.
Jean-Baptiste GUEGAN

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