La famille Comencini, pour ne prendre qu’elle, a marqué l’actualité ces dernières semaines, avec deux films,
La Bête dans le cœur, A Casa Nostra et la perte de son patriarche, Luigi Comencini. A cette occasion, la question d’une telle implication familiale peu rare dans le milieu du cinéma intéresse et interroge. Peut-on parler d’héritage, d’atavisme ou simplement d’une influence qui se manifestant toute l’enfance durant, fait de ces enfants, de futurs artistes professionnels bien avant l’heure où l’on se rêve et se décide pour un quelconque métier ?

En effet, lorsque l’on se penche sur nombre de cinéastes en activité pour ne parler que d’eux sans parler de dynastie, il n’est pas rare de remarquer une filiation qui ferait dire à nombre de disciples de Pierre Bourdieu que le temps des Héritiers est toujours celui qui règle carrières et destinées. Si l’on s’attarde sur le cas de la famille Coppola pour prendre la plus médiatique des castes de cinéastes, on sent que point sous Francis Ford, Roman mais plus sûrement la brillante Sofia, tous les deux aussi artistes que cinéphiles. De même, si l’on s’attache au phénomène chez les acteurs, des Brasseur en passant par les Depardieu ou les Delon pour gagner les familles Sheen ou Douglas, force est de constater que le milieu favorise la reproduction, qu’il forme et arme pour défier ou du moins s’ouvrir les portes de ces environnements féroces et néanmoins passionnants qui sont ceux du cinéma.
En Europe et ailleurs, bien que ne garantissant toutefois en rien la réussite potentielle des rejetons dans le domaine de prédilection des parents, le mouvement ne se limite pas aux seules professions des arts et s’avère propre à tous les métiers. Cela s’explique sûrement par la perméabilité naturelle à ces milieux où l’on accède presque « naturellement » par capillarité, aisément, presque insensiblement puisqu’on y a toujours évolué. Dans le cinéma français, sans souci d’exhaustivité, ce sont les familles Ophuls, Blier, Audiard, Kassovitz ou Schoendoerffer qui se distinguent et si l’on devait ne s’intéresser qu’à l’image, emblématique serait la carrière d’un Jean Renoir dans l’ombre tutélaire et picturale d’Auguste. En Italie, la donne est la même et la famille Comencini est de celle que l’on soupçonne avec plaisir d’avoir occupé l’espace pour notre grand plaisir de cinéphile.

Effectivement, outre l’immense Luigi Comencini mort il y a quelques jours, ce sont autant ses filles, la benjamine Francesca que sa sœur Cristina qui oeuvrent pour perpétuer la veine cinématographique familiale, avec plus ou moins grand succès. Ainsi, Cristina nous offre-t-elle depuis fin mars
La Bête dans le cœur et Francesca le très remarqué
A Casa Nostra sorti le 18 avril, là où son père triomphait avec
La Storia après s’être égaré dans un Don Camillo indigne d’un talent qui l’inscrivait dans une veine cinématographique plus ambitieuse.
Si cela n’empêche pas l’originalité et l’implique pour exister, le fait d’officier dans un même univers et de provenir d’une même lignée permet pourtant de retrouver des traits communs, des lignes de force thématiques creusant des sillons de parenté identiques ou comparables. Ainsi l’inscription dans le documentaire et le cinéma social de Francesca Comencini avec
Carlo Giuliani, Ragazzo ou
J’aime travailler ne dénote en rien des films du père qui durant la décennie 1950 et les suivantes se fit remarquer par des comédies grinçantes toujours marquées politiquement (
L'Argent de la vieille, Le Grand Embouteillage) ou des drames sociaux dessinant une Italie peu amène en proie aux luttes et aux tourments des sentiments (
A cheval sur le Tigre). De même peut-on relier la tentation de la description de l’enfance dans certains de ses métrages à son inclinaison familiale et au fait qu’ils fassent jouer ou travailler ses propres filles lors de ses tournages.
Véritable enfant de la balle, Cristina Comencini a ainsi joué en 1969 pour son père dans
Casanova, un enfant à Venise comme Sofia Coppola avant elle dans
Le Parrain III. Mais elle lui doit aussi d’avoir connu ses premières expériences de scénariste à ses côtés, avec notamment au cinéma dans
Joyeux Noël, bonne année, film qu’il tourna en 1989. Mais sa sœur Francesca n’est pas non plus en reste puisqu’elle est également créditée comme scénariste d’un des plus beaux films de son père,
Un enfant de Calabre, réalisé en 1987 après être elle-même passée derrière la caméra avec
Pianoforte trois ans auparavant. Cela lui vaudra notamment de se voir attribuer par le festival de Venise pour ce premier film, le prix De Sica. Elle sera également l’assistance réalisatrice de son père en 1991 sur
Marcellino et la destinée familiale de se poursuivre et de s’écrire ainsi des deux côtés de la caméra.
D’écrire, il est également question lorsque l’on pense à cette famille car avant toute chose, l’autre point commun de chacun de ses membres, c’est d’avoir accéder au cinéma par le truchement de l’écriture et de la conception du scénario. De fait, Luigi Comencini fut avant tout connu pour ses scénarii tandis que ses deux filles, toutes deux romancières, se sont révélées des scénaristes elles aussi respectables et compétentes. Sans épuiser le sujet et en en soulignant les grandes lignes, il est effectivement impossible de ne pas constater que cinéma et rapport à la famille sont indissociables dans cette dynastie italienne. Trois itinéraires, trois trajectoires et trois envies thématiques et artistiques fortement marquées se livrent donc au prisme de l’analyse pour prendre leur source dans le même sang et plus sûrement dans un commun respect de la création et du rapport vénéré aux lettres et à l’image.

Ainsi, s’il ne fallait ne retenir qu’un exemple d’auteurs et de cinéastes dont les carrières et destinées sont plus qu’influencées par l’horizon familial, la famille Comencini vaut amplement qu’on s’y intéresse et qu’on élargisse peut-être le champ de l’étude, en se demandant ce qui relève du personnel, de l’acquis et du transmis dans ses trois filmographies. Tout comme on peut se demander s’il n’est pas plus aisé de se construire dans l’activité artistique sans pâtir de l’ombre encombrante d’un père ou d’une mère emblématique. Seule certitude en tous cas, dans le cinéma italien contemporain, au studio comme à la ville, pour les Comencini, le cinématographe fut indubitablement une prodigue histoire de famille.