Deuxième partie de l'entretien avec Pete Docter et Jonas Rivera qui sont revenus pour nous sur
Là-Haut, dernier joyau des studios Pixar présenté en ouverture du 62ème festival de Cannes. La meilleure façon de s'envoler tout en restant chez soi.
Comment déterminez-vous ce qui marche ? Comment vous dites-vous : « C'est cela ! »Pete : Vous vous hypnotisez vous-même et vous vous dites que vous faites partie du public. Je suis avec des enfants, je mange du pop-corn et comment je me sens ? Vous devez juste ouvrir votre coeur et réagir émotionnellement ou pas. Heureusement, vous savez que vous contrôlez l’idée du film, vous savez ce que cette scène est censée faire pour que le personnage grandisse. Vous devez être un bon juge sur ce qui marche ou pas. En dernier recours, nous faisons des projections avec les autres cinéastes du studio. Ainsi, Brad Bird,
John Lasseter et Andrew Stanton sont entrés dans une pièce et juste après, nous l’avons examiné ensemble : « j'ai été perdu ici, je me suis ennuyé dans cette section », ou quelque chose de la sorte. C’est une chance pour un créateur et nous avons confiance dans ces avis.
Jonas : C'est une bonne question : « Comment savez-vous ? ». Ce qui est important c’est le storyboard, quand vous couchez le film sur le papier tôt dans le projet. C'est un saut énorme pour votre foi dans le film. Vous regardez le storyboard, mettez deux ou trois bruitages et vous essayez d’imaginer le film que vous ferez au final. C’est difficile. Puis vous entendez les remarques, vous réagissez à l’auditoire. Et je n'oublierai jamais la séance avec Brad Bird,
John Lasseter et Andrew Stanton. Personne n’a mis en doute la réussite du film. Personne n'a dit, « Vous savez, c’est étrange quand il s’envole », « Vous devriez faire comme ci ou comme ça… ». Je me suis assis avec eux et alors qu’ils débattaient, je me suis dit que c’était bon : ils réagissaient très bien en tant que public et réglaient les détails en tant que réalisateurs. Je me suis dit que nous avions le ciment et que nous pouvions commencer à le faire. Deux ans après vous vous dites : « Oh mon Dieu, ce type vole dans sa maison, qu’est ce que nous avons fait ?! On continue ! ».
Pixar a un succès incroyable. Ressentez-vous la pression à chaque sortie ? Pete : Il y a ce moment où vous allez à une fête pour lancer
Wall-E. On le regarde, on s’amuse et ensuite on commence à s’inquiéter : « Qui est le suivant ? ». Il faut que le prochain film soit au moins aussi bon que le dernier.
Jonas : Je vais vous dire la vérité. Nous agissons tranquillement, mais nous sommes terrifiés !
Et en ce qui concerne vos choix de casting ? Pete : Nous avons écrit et nous avons eu besoin de quelqu'un qui pourrait être un vieil homme grincheux, mais plus important, nous voulions quelqu’un de drôle. Bien sûr, travailler avec Ed Asner a forcément contribué à ce chronométrage comique parfait. Nous essayons vraiment de façonner le rôle à l'acteur. Généralement, sur les films, nous n’utilisons pas beaucoup de la première session d'enregistrement. Nous apprenons quelle est la cadence de l'acteur, quel genre de mots il utilise. Ce qui les rend uniques. Et nous finissons par récrire les parties pour l'acteur.
Jonas : Le petit garçon était intéressant, Russell est joué par un petit garçon nommé Jordan. Il y a eu un énorme casting et nous trouvions que les jeunes acteurs étaient trop polis. L’un d’eux est arrivé avec son frère et le gamin a commencé à parler de football et de karaté. Nous nous sommes dit : « c’est lui ! ». Il semblait si naturel, si authentique. Il n’arrêtait pas de parler. C’était difficile, car il n’était pas acteur. Les autres connaissaient bien le métier, pratiquement syllabe par syllabe. Nous avons pensé qu’il avait du charme.
Pete : C'est un peu comme Pan-Pan dans
Bambi. Il n'est pas ce à quoi vous vous attendiez.
Jonas : Les directeurs de casting auraient dit : « Sortez cet enfant d'ici ! » et les animateurs auraient dit : « Non, c’est lui que nous voulons ».
Pete : C’était la même chose avec Jordan. Je ne me suis pas soucié de ce qu'il disait, je souriais juste en écoutant sa voix.
Comment la fabrication d'un film 3-D impacte-elle la production ? Pete : En un sens, nous avons fait des films 3-D durant toute l'histoire de Pixar. Le travail sur ordinateur facilite le jeu du réel et les déplacements de caméra. La façon dont nous approchons le procédé ne nous affecte pas. C'est juste un autre crayon dans la boîte de crayons, un autre outil qui nous rend capable de raconter l'histoire. Mais la chose la plus importante, après le facteur « Ouah ! » de « Oh, regarde, c’est en 3-D » et qui est valable pendant trois minutes, c’est ce qui vous faites pour le reste des quatre-vingt-dix minutes… Nous devons distraire les spectateurs, c'est l'histoire et les personnages qui comptent.
Jonas : Je pense que ce que nous avons compris également, c’est qu’un plan composé cinématographiquement doit marcher en 2-D et en 3-D. Cela a été le cas pour
Ratatouille et ça nous a vraiment aidé pour la suite.
Wall-E est considéré comme un véritable film d’auteur parce qu’il y a 45 minutes sans dialogue. Il y a également une longue séquence dans Là-Haut qui n’est pas parlée. Craigniez-vous qu’en utilisant un procédé qui va plaire à la critique, vous perdiez une partie du public jeunesse ?Pete : Je suis sûr qu'il y a quelques personnes qui se sont senti concernées. Mais je pense que nous voulions surtout amuser les autres et nous-mêmes. Nous essayons de faire ces films pour nous, plutôt que de réfléchir à ce que les gens pourraient aimer ou pas. Bien sûr, chaque film est différent, chaque réalisateur est différent et chaque film l’est également. Nous n'avons jamais vraiment eu l’intention de changer telle ou telle chose sur les personnages ou l’histoire pour plaire à une partie du public. Nous avons des enfants et bien entendu, je me suis demandé ce que ma fille pourrait penser de telle ou telle séquence. Est-ce qu’elle sera effrayée ? Intéressée ?
S’il n’y avait pas le gamin dans le film, Là-Haut serait entièrement tourné vers un vieil homme…Pete : Le personnage préféré de ma fille est le chien. Et mon fils adore l’oiseau. J’aime donc à penser que les enfants se précipiteront vers ces personnages sûrement autant que Russell.
Vous dites de vous que vous n’aimez pas être entouré de monde. Est-ce que cette partie de votre personnalité est une extension du caractère de Carl ?Pete : C’est assez vrai. A la fin de la journée, ma femme qui est restée à la maison avec les enfants me dit « Allez, on sort ! ». Moi, je suis épuisé, j'ai été entouré de monde et les gens ont puisé dans mon énergie. Je désire rentrer chez moi, être assis tout seul dans un coin et regarder le mur…
Jonas : Où est Pete ? Il s'envole avec des ballons !
Propos recueillis par Nicolas Schiavi