Rencontre avec un cinéaste humble, fasciné par le monde qui l'entoure et d'une finesse remarquable.

Par Lucie PEDROLA - publié le 16 mars 2010 à 15h52
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La Révélation, captivant thriller tendu comme un élastique entre humanité et politique, sera ce mercredi 17 mars sur les écrans français pour une plongée dans le Tribunal International de La Haye, aux côtés d'une procureure entêtée à ses risques et périls. Le réalisateur allemand Hans Christan Schmid n'est pas un passionné de politique européenne mais un homme curieux, avide de creuser finement les complexités de notre monde, autant de tensions qui se nouent en permanence dans le milieu qu'il a choisi d'explorer. Rencontre avec un cinéaste humble, fasciné par le monde qui l'entoure et d'une finesse remarquable.
 
La Révélation est assez différent de vos précédents films, Mes 16 ans ou Requiem, par exemple, plutôt axés sur les tourments de l'adolescence. A l'origine, qu'aviez-vous envie de montrer ?
(Il réfléchit) C'est une question difficile, parce que cela a évolué avec le développement du film. Le scénariste de Requiem [Bernd Lange, ndlr] et moi, nous savions seulement que nous voulions à nouveau travailler ensemble. Après, nous nous sommes demandés ce que nous voulions faire à présent. Nous avons décidé d'un genre, le thriller, parce que l'on n'a pas de tradition du thriller en Allemagne, ni même vraiment en Europe, comme c'est le cas dans le nouvel Hollywood. A ce moment-là, nous avons mis de côté une histoire de famille comme dans Requiem, ou d'apprentissage adolescent comme dans Mes 16 ans [Crazy en VO]. Allons vers quelque chose de nouveau, explorer de nouveaux territoires. Et pendant quelques semaines, nous avons essayé de localiser notre thriller, de trouver qui serait le personnage central. Nous ne voulions pas raconter l'histoire d'un détective ou d'un policier... Nous voulions quelque chose de différent. Et puis ça a été la lecture d'un article dans le journal, sur une procureure allemande  [Hildegard Uertz-Retzlaff, ndlr] au tribunal [le Tribunal Pénal International pour l'ex Yougoslavie, ndlr]. Nous sommes curieux et nous nous sommes rendus compte que nous ne savions pas grand-chose sur ce qu'il se passe dans ce tribunal. Tout ce qui avait été écrit sur cette femme paraissait intéressant. Dans quelles zones travaille-t-elle ? Quelles influences peut-il y avoir ? Qui cherche à instrumentaliser le Tribunal ? Alors nous sommes tout simplement allés voir [Hildegard Uertz-Retzlaff]. Quand nous sommes rentrés à Berlin, nous nous sommes dits : « Ok, quelqu'un comme elle pourrait être notre personnage. Tout ce qui tourne autour du Tribunal pourrait former l'intrigue d'un thriller, pas d'un thriller allemand, mais d'un film européen ».

 

La Révélation de Hans Christian Schmid
 
Vous dites que vous aimez le type de personnage d'Hannah Maynard, l'héroïne, confrontée à la réalité et déçue. Traiter ce personnage vous intéressait ?
C'est venu beaucoup plus tard. Nous nous sommes dits : on aura une procureure, une histoire avec ce tribunal pour l'ex-Yougoslavie, mais ça ne nous dit pas le thème du film. Après des mois de recherches, nous avons pris en compte la Bosnie, et d'autres éléments satellites. Mais il faut avoir la liberté, en tant qu'auteur, d'aller au cœur des personnages. De quoi j'ai envie de parler ? Je veux parler d'intégrité... peut-être. Ou bien d'une perte, ou d'une trahison... C'est une deuxième étape du travail.
 
Quand on travaille pour les droits de l'Homme, il faut, à un moment ou à un autre, laisser ses idéaux derrière soi ?
Je pense. A un moment, on réalise que si on garde tous ses idéaux, on ne sera pas satisfait à l'intérieur d'une institution comme le Tribunal. A cause de toutes ses limitations. On ne peut pas faire émerger toute la vérité sur la guerre, on ne peut parler que de certains évènements. On ne laisse pas aux témoins le temps dont ils auraient besoin sinon les procès dureraient encore plus longtemps. Il faut se dire : « Ok, j'ai commencé ici, avec une approche idéaliste, j'irai jusque-là, avec pragmatisme. Après cela, je déciderai : je démissionne ou je continue ». Nous rendre compte de cette situation nous a pris beaucoup de temps.  En discutant avec cinq ou six personnes du Tribunal, nous leur avons demandé pourquoi ils y travaillaient : est-ce très bien payé ? Non. Est-ce agréable de vivre quelque part à l'étranger loin de sa famille ? Non. Alors, c'est pour un idéal. Après la première rencontre, qui a duré deux ou trois heures, les personnes ne nous avaient pas vraiment fait entendre ce qu'elles avaient sur le cœur. C'est ensuite, en les rencontrant une deuxième ou une troisième fois, que certains mentionnent les pressions, leur insatisfaction par rapport à leur façon de travailler. Aujourd'hui vous pouvez retourner au Tribunal, ils ont toujours les mêmes problèmes : pas assez d'argent et pas assez de temps.

 

 

"C'est un personnage qui est face à un dilemme moral, qui interroge son intégrité"


 
On peut imaginer qu'il y a eu des recherches importantes puisque La Révélation nous confronte à des éléments géopolitiques complexes sans qu'on ne se sente jamais perdu. Vous a-t-il fallu simplifier ?
Si c'est ce que l'on ressent, c'est parfait car c'est vraiment ce que nous avons essayé de faire. Nous avons essayé de simplifier autant que nécessaire et le moins possible. (Silence) Si vous me demandez mon avis, c'est une scène d'explications assez laide que celle où Keith [le supérieur d'Hannah, ndlr] explique à Hannah qui est Duric, ce qu'il a fait, la situation avec les Serbes et les Bosniaques. Je sais que beaucoup de personnes, du moins en Allemagne, n'ont aucune idée de la situation. Disons qu'il y a deux parties en Bosnie, la serbe et la croate. On aurait pu avoir besoin de dix minutes de plus pour expliquer les bases du conflit mais ce n'est pas possible dans un film, alors il faut considérer qu'une partie du public peut ne pas tout comprendre. A un moment du film, un représentant politique vient de Banja Luka [deuxième ville de Bosnie-Herzégovine et siège de la Présidence de la République Serbe de Bosnie, ndlr]. Qui sait où se trouve Banja Luka ? Pour moi, ce serait toujours bon de l'apprendre, mais on ne peut pas le faire.
 
Vous avez parlé d'un film « européen ». Qu'est-ce que cela signifie ? C'est quelque chose qu'on disait à propos d'Au loin, les lumières, un de vos films, qui croisait les destins de groupes de personnes qui traversaient l'Oder, le fleuve à la frontière germano-polonaise.
Au loin, les lumières était un peu différent. C'était en 2000, j'allais de Munich à Berlin, j'explorais la zone autour de Berlin, j'ai roulé en voiture vers l'Est. En une heure, j'étais à la frontière polonaise. Je me suis rendu compte que c'était très proche. Bien sûr, je savais que ce n'était pas loin mais je me suis trouvé face à la ville de l'autre côté, des personnes qui traversaient le pont et je savais que c'était la Pologne. Des réfugiés, des personnes, se noient dans le fleuve en essayant de traverser. C'était davantage une expérience personnelle qui a fait que j'ai voulu réaliser Au loin, les lumières. Pour La Révélation, je n'avais aucune connexion avant de commencer des recherches spécifiques. Les deux abordent des sujets européens, l'immigration, la guerre sur un territoire européen. Mais La Révélation...Si ! C'est aussi un film européen pour moi, en raison des acteurs. Il n'y a quasiment aucun acteur allemand. Et les financements sont européens, avec une coproduction danoise, le tournage a eu lieu aux Pays-Bas puis à Sarajevo. Pour Au loin, les lumières, on sortait un peu de Berlin, c'étaient principalement des acteurs allemands. En quelque sorte, c'est une autre forme de film européen !
 
Si on veut voir des similarités avec Au loin, les lumières, ce sont peut-être ces destins d'individus qui se croisent à travers l'Europe, qui ne se mélangent pas vraiment...
Oui, il y a véritablement une similarité ici. Comme si l'Europe devait être unie mais ne l'est pas, elle essaie de s'améliorer en quelque sorte. L'autre similarité, plus forte, selon moi, c'est le personnage de traductrice pour la police frontalière, proche de Hannah dans La Révélation. Elle décide de faire son travail jusqu'à un  certain point, ensuite elle veut aider un réfugié à passer la frontière en risquant de perdre son travail. C'est un personnage qui est face à un dilemme moral, qui interroge son intégrité. Leur état d'esprit est similaire. C'est quelque chose qui m'interpelle personnellement : comment vivre dans la partie riche de l'Europe sans s'intéresser à ceux qui veulent faire partie de l'Europe. C'est une question morale... comment bien se conduire.

 

La Révélation de Hans Christian Schmid
 
Je ne sais pas si vous vivez toujours à Berlin mais peut-être que c'est quelque chose qu'on ressent particulièrement dans cette ville, assez proche, géographiquement de la Pologne, où l'on a parfois encore une impression d'Europe de l'Est...
Oui, on a plus ce sentiment au quotidien à Berlin, qu'ici, à Paris. Mais il y a un problème de frontière aussi en Espagne, en Italie, avec l'Afrique... Je pense que c'est un élément auquel nous devrons nous confronter dans le futur. C'est déjà le cas. Mais je suis curieux de savoir comment cela va évoluer dans les années à venir.
 
Le titre français est La Révélation alors qu'en allemand, le film s'intitule La Tempête. Nous n'avons pas l'idée d'énergies contraires, de vents opposés... Qu'en pensez-vous ?
Je ne l'ai pas choisi, mais il ne me pose pas de problème. La difficulté avec le titre allemand, c'est qu'il est peut-être trop abstrait, trop ouvert pour une part du public. J'ai traversé l'Allemagne avec mon film, en septembre. Beaucoup de personnes m'ont demandé « Pourquoi La Tempête ? ». Je n'ai pas réussi à bien l'expliquer. Le titre est venu très tôt, et nous l'avons juste gardé !

 

 

"C'est un film sur une femme, sur ses problèmes et son combat pour garder son intégrité"


Votre chef opérateur, Bogumil Godfrejow, crée une image particulière, avec une lumière très découpée et qui se fond aussi dans l'imagerie proche du documentaire. Que lui avez-vous demandé ?
C'est notre quatrième film ensemble. Au loin, les lumières était le premier. Quand je l'ai rencontré au festival du film de Munich, je faisais partie du jury et lui était étudiant en école de cinéma. Cela faisait déjà partie de son style que de faire ressembler un film de fiction à un documentaire. Cela correspondait parfaitement à ce que je voulais pour Au loin, les lumières. Nous avons aussi travaillé là-dessus pour Requiem¸ puis sur La Révélation et nous avons fait un documentaire entre temps [Die Wundersame Welt der Waschkraft, soit Le monde merveilleux de la blanchisserie]. Je ne lui ai quasiment pas donné de directives, car il sent très bien où il doit se placer avec sa caméra et à quel moment. Nous n'essayons pas vraiment d'avoir une chorégraphie. Nous discutons, bien sûr, des images que nous avons et de ce dont nous avons besoin. Ce qui m'aide énormément, c'est qu'il essaie toujours de réagir en fonction de ce qui se passe sur le plateau plutôt que de faire faire aux acteurs ce qu'il veut. Pour moi, mon intérêt principal est d'obtenir le meilleur des acteurs et de leur donner beaucoup de liberté. On fait trois ou quatre répétitions, je ne veux pas que cela devienne ennuyant. On peut changer ce qu'on veut, bouger différemment dans une pièce. Dans la dernière scène, à l'audience Anamaria [Marinca, qui interprète Mira, le deuxième témoin d'Hannah Maynard, ndlr] fait quelque chose qui n'était absolument pas prévu dans le scénario, elle se lève brusquement de son siège et va vers le criminel de guerre. Elle a fait ça aux répétitions et nous l'avons suivie. C'est comme cela que j'ai travaillé. Des douze heures par jour, j'en passe sept à travailler avec les acteurs et pas trois. Nous parlons beaucoup avant avec Bogumil, de la lumière, du décor, de la réalisation. Nous essayons de ne pas avoir un regard maniéré, parfois je dois l'arrêter, je crois, parce qu'il est assez emporté. C'est beaucoup de discussions. Il n'y a pas besoin que la caméra bouge tout le temps. Mais se connaître depuis une dizaine d'années rend les choses bien plus faciles. On peut se faire confiance.
 
Quand avez-vous décidé de faire votre film dans un style documentaire ? Que pensiez-vous ajouter au film par rapport à un thriller plus ordinaire ?
Je ne peux juger que de mon point de vue en temps que spectateur et quand la mise en scène est trop travaillée, je me mets à réfléchir au pourquoi et au comment de cette mise en scène. Je n'aime pas ça, je préfère quand le film saisit vraiment toute mon attention. Nous avons filmé dans un style documentaire, nous n'avons rien inventé. Il y a eu le style du Dogme [« vœu de chasteté cinématographique » mis en place par Lars Von Trier en 1995] et bien avant le Dogme, il y a eu Fassbinder dans les années 1960... Pour moi, il est plus facile de rentrer dans le film s'il est filmé de cette façon. Je sais que beaucoup de personnes détestent ça. Je m'en suis rendu compte en en discutant avec le public. Des personnes assises au premier rang quittent la salle comme si elles avaient le mal de mer, les images remuent trop. C'est une question de goût et de style. Au festival de Berlin, on a pu voir le film Der Räuber [Le Voleur, de Benjamin Heisenberg], je ne sais pas si vous l'avez vu. Le style est complètement différent, c'est celui d'une nouvelle école, nouvelle vague berlinoise, très calme. J'ai trouvé cela très, très bien fait, la mise en scène n'est pas précieuse, mais elle correspond tout simplement à leur propos. Je pourrai très bien changer de style de films en films.

 

La Révélation de Hans Christian Schmid
 
Les films allemands qui sortent en France portent souvent l'étiquette « cinéma allemand », ce sont régulièrement des films historiques comme La Vie des autres, La Chute... Qu'en pensez-vous ? On ne voit pas tant de films allemands d'une manière générale en France.
Oui, je sais, parce que le cinéma allemand a été assez mauvais ces dix dernières années. J'en ai pris conscience dans les années 1990, quand je suis venu ici pour la première fois pendant le Festival du cinéma allemand, près d'ici, à l'Arlequin. On nous posait sans arrêt des questions sur Fassbinder et Herzog, la plupart des films allemands étaient des comédies alors que l'humour passe mal les frontières. Ce n'est que peu à peu que les choses se sont améliorées et c'est avec des films comme Good Bye Lenin ou La Vie des autres, La Chute. Je m'ennuie un peu avec ces films qui ont un rapport à l'Histoire. Mon intérêt principal est de parler de la vie aujourd'hui ; je ne vois pas pourquoi ce devrait être d'un point de vue allemand. Notre film est européen. Nous nous sommes demandés s'il y avait une approche spécifiquement allemande du sujet, ce n'est pas le cas. Nous sommes des réalisateurs, nous vivons en Europe, ces personnages et cette histoire nous intéressent. J'ai tourné un film qui se passe dans les années 1970, Requiem, sur l'exorcisme. L'histoire se déroule dans ma région d'origine et j'étais très proche de ce milieu religieux. Je ne sais pas si ce film vous paraîtrait allemand, je ne pense pas. C'est une intrigue entre une mère et sa fille, cela ressemble à la campagne allemande dans les années 1970, c'est vrai. Il y a quelque chose d'intéressant dans la tendance récente du cinéma allemand, ou la nouvelle école de Berlin. Je ne sais pas comment vous l'appelez. La nouvelle nouvelle vague ? En Allemagne, on ne lui donne pas de nom, c'est un groupe de jeunes réalisateurs qui travaillent à Berlin, comme le réalisateur du Voleur ou Christian Petzold (Jerichow, Yella, sortis en 2009), Angela Schanelec (Marseille, en 2005)... Leurs films parlent du présent, plus ou moins. Ce sont de petits films, on les voit surtout dans les circuits des festivals, ils ne font pas toujours beaucoup d'entrées.
 
Vouliez-vous faire un film politique ?
 (Il hésite). Oui, d'une certaine façon. Enfin, non. On ne fait pas un film en se disant : « Ce sera un film politique ». C'est un film sur une femme, sur ses problèmes et son combat pour garder son intégrité. Mais on sait aussi que si l'on parle du Tribunal avec pour arrière-plan les Balkans, l'histoire sera racontée avec un contexte politique. J'en avais conscience, oui.

 

 

"Il n'y a absolument pas de vérité unique et encore moins dans cet univers"


 
La première scène montre Goran Duric comme un bon père sur la plage, avant que l'on comprenne qu'il est accusé de crimes de guerre .Vous choisissez de traiter avant tout de l'humain, de montrer différents points de vue sur un sujet politique avec l'homme au premier plan.
Si la politique avait été davantage au premier plan, j'aurais choisi d'écrire un article ou de faire un documentaire. Même si l'arrière-plan est politique, j'essaie de me concentrer sur les comportements humains. L'idée de la première scène est venue alors que nous étions assis au Tribunal, à observer des criminels de guerre en nous demandant : « Ont-ils l'air mauvais ou non ? Est-ce qu'ils pourraient être de bons pères de famille ou non ? ». Et nous avons répondu que oui, ils pouvaient l'être. Un des criminels, un Bosniaque d'une cinquantaine d'années déclarait : « Je ne vais pas vous faire du mal, vous me rappelez ma fille ». C'est hallucinant, comme Dr Jekyll et Mr Hyde. Nous savions aussi que certains d'entre eux avaient vécu pendant dix ou douze ans après la guerre en se cachant dans des stations balnéaires avec leur famille. Et je suis sûr qu'ils peuvent être de bons pères. Après, il s'agit de faire résonner cette idée dans le film et ne pas chercher un acteur qui incarnerait Duric et aurait l'air mauvais au premier regard. Non, on cherche quelqu'un qui a presque l'air inoffensif.
 
La question que doit se poser sans arrêt l'héroïne du film est « Qu'est-ce qui est le plus important ? ». Un gouvernement qu'il ne faut pas offenser, la loi, l'estime de soi, la stabilité d'un pays, sa propre carrière, une femme qui a pris des risques pour obtenir vengeance... C'est aussi une question quotidienne, des choix, peut-être particulièrement en tant que réalisateur.
(Soupir) Dans mon travail, j'y suis confronté. Traiter des sujets qui m'intéressent, pouvoir travailler, raconter une histoire comme je le veux. Dans le film, je crois que ça apparaît le mieux dans le dernier conflit entre Hannah Maynard et Jonas, son amant, qui a, lui aussi, de bons arguments quand il dit : « Tu essaies d'aider cette femme, mais tu empiètes sur le temps offert au cas de cent autres femmes. Les femmes qui ont été violées à Banja Luka veulent aussi leur part du gâteau. » Ce qui est vrai ! Tout à fait vrai. Mais même s'ils sont d'accord, ils ne veulent pas mener leur vie en tant que politicien de l'Union Européenne de la même façon. Cela ne concerne pas qu'un procureur ou qu'un politicien européen, c'est le cas dans la vie quotidienne. Quelle est votre ligne de conduite, votre ambition morale, comment devrais-je me comporter ?
 
Vous parlez de choses « vraies », et le film montre très bien la complexité de ce qui est à prendre en considération, comme une vérité à facettes avec des liens multiples. Mêmes des questions sentimentales interfèrent dans des faits politiques et juridiques.
Il n'y a absolument pas de vérité unique et encore moins dans cet univers. Quand on parle de la guerre dans les Balkans et de ces personnes, aux Pays-Bas, qui n'y ont peut-être jamais été et qui tentent de rétablir la justice, il n'y a aucune solution simple ou facile. C'est quelque chose qui est devenu très clair au cours de nos recherches, il n'y a pas de parfaite façon de faire. Peut-être qu'en transférant le Tribunal en Bosnie, ce serait mieux, c'est là où les choses se sont passées. Mais à ce moment-là, on ne peut plus garantir que la loi l'emporte ; on y perd, on y gagne, il faut faire des compromis. (A ce moment l'interview déjà prolongée doit se terminer). Pour résumer toute l'idée du film en une anecdote : l'ancien ministre des Affaires Etrangères allemand, [Hans-Dietrich] Genscher, a dit « Je suis le premier à donner à la Croatie une réputation de pays calme » Il s'est rendu compte quelques mois plus tard qu'il allait causer une guerre encore plus importante parce que la Serbie et d'autres pays se sont sentis menacés. Avec cette déclaration positive, il pouvait provoquer des milliers de morts.
 

 

Propos recueillis par Lucie PEDROLA


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