Lio incarne Madame Solenska dans le nouveau film de Myriam Aziza, qu'elle habite avec une vibrante spontanéité

Par - publié le 23 février 2010 à 17h06 ,
MAJ le 24 février 2010 à 20h22 - 0 commentaire(s)

Après l'immense succès de Banana Split, Lio embrase en 1983 le film de Chantal Akerman, Les Années 80. Elle sera dès lors sollicitée régulièrement par de nombreux cinéastes, Claude Lelouch, Catherine Breillat, Valérie Guignabodet, Nadine Trintignant, qui lui donnent l'occasion d'exploiter différentes facettes de sa personnalité impulsive, notamment l'émouvante gravité qu'elle retient derrière une explosive sensualité. Des qualités caractérisant ce nouveau personnage, Madame Solenska, qu'elle habite avec une vibrante spontanéité dans La Robe du soir.
 
D'où est venue cette envie de vous lancer dans cette nouvelle aventure ?
J'avais beaucoup aimé les documentaires de Myriam et en lisant le scénario j'ai bizarrement ressenti ce que j'avais déjà éprouvé adolescente lorsque Chantal Akerman m'avait contactée pour Les Années 80. C'est un univers rigoureux et dépouillé au travers duquel Myriam fait passer beaucoup de choses. Je ne me suis pas arrêtée immédiatement sur le personnage de Madame Solenska, je n'ai pas réfléchi au rôle, j'ai vraiment, dans un premier temps, répondu à un désir, celui d'une réalisatrice qui me plaisait et qui avait confiance en ma personnalité ; c'est elle qui m'a convaincue, son humanité. Ce qui m'intéressait c'était la rencontre, travailler avec Myriam, répondre à sa demande.
 
Au-delà de cette rencontre, qu'est-ce qui vous a touchée dans cette histoire, dans le face à face de ce professeur avec cette élève ?
Ce qui me paraissait intéressant, c'est que chacun y joue vraiment une carte et cette carte est vraiment la sienne, sans que d'autres puissent la jouer. C'est inhérent à l'humain et cette vision me plaisait. Lorsque l'on vit ses propres expériences, on ne fait que jouer la carte de sa propre vie avec son bagage, sans avoir forcément connaissance du jeu de l'autre. Ce rapport me passionnait. Myriam y rajoutait, en revanche, une notion de responsabilité qui ne me parlait pas, mais j'ai perçu le récit du point de vue de Madame Solenska, alors que le film tourne autour de celui de Juliette. Il m'a fallu en ce sens résister à Myriam.

 

La Robe du soir
 
Quelle était votre approche plus précisément ?
Myriam évoquait cette forme de responsabilité derrière laquelle se place pratiquement toujours dans notre société judéo-chrétienne un sentiment de culpabilité. C'est une approche à laquelle je n'adhère pas. Ce fut notre vrai désaccord avec Myriam. J'ai résisté et interprété Madame Solenska en gardant en moi cette orientation, Myriam pouvait ensuite diriger le récit comme elle le souhaitait. Pour moi, Madame Solenska ne voit pas la détresse de Juliette, elle ne peut pas la voir car elle n'a pas tous les éléments pour la saisir. Elle ne cherche pas non plus à se rapprocher d'elle. Peut-être qu'elle aurait dû essayer de le faire, mais, quoiqu'il en soit, il est parfois difficile de percevoir le malaise de l'autre. Est-ce que pour autant elle est coupable de ne pas l'avoir vu ? Je ne pense pas. Est-ce qu'elle est même responsable ? Ce que j'aime c'est que le film, finalement, ne répond pas à cette question. Elle n'est pas responsable, elle a juste incarné quelque chose. Ce qui me frappe d'ailleurs, c'est cette boite noire qui reste à la fin sur le lit d'hôpital, ce cercueil, cette boite de Pandore, dont Juliette se débarrasse.
 

 

"Du mot acteur,  il ressort pour moi directement deux connexions, celles avec un acte et une heure précise qui se trouvent conditionnés par deux mots, moteur et action "


Comment avez vous appréhendé ce rôle ?
Je ne me pose aucune question psychologique autour de mes personnages, je les aborde physiquement. Ce qui m'intéresse c'est leur dynamique, l'intention qui les mène d'un point à un autre. Ce que les réalisateurs veulent obtenir leur appartient, mais le mouvement, lui, m'appartient. Que Madame Solenska ait une fêlure ou pas ne m'intéressait pas. Ce qui m'importait, c'était de savoir ce qui la faisait bouger. Elle dégage, je trouve, une incroyable force de vie, qu'elle communique à ceux qui sont autour d'elle et pourtant, contrairement aux apparences, elle reste fragile. Mais je n'entretiens pas de rapport affectif avec mes personnages,  je me dois seulement de les rendre vivant et c'est déjà donner beaucoup d'amour. Donner vie c'est la définition pure de l'amour. Du mot acteur,  il ressort pour moi directement deux connexions, celles avec un acte et une heure précise qui se trouvent conditionnés par deux mots, moteur et action. Je me mets alors à bouger, je me concentre et, si j'ai suffisamment bien senti le personnage et compris les indications du metteur en scène, cela vient tout seul.
 
Vous évoquez le rapport physique que vous entretenez avec vos personnages, vous teniez apparemment à préserver une certaine simplicité, pour quelle raison ?
Je voulais que sous les formes généreuses de Madame Solenska, on ressente une entrave physique. C'est un professeur, pas une folle excentrique, même si elle exprime sa féminité. Une féminité que chacun perçoit différemment d'ailleurs. Je la trouvais déjà assez exubérante, il ne fallait surtout pas en rajouter et j'ai insisté auprès de Myriam pour adopter des tenues plus sobres, plus classiques que celles qu'elle avait choisies à l'origine. J'espère ne pas l'avoir bridée au final. La robe qu'elle porte, très décolletée avec les fleurs me semblait déjà suffisamment émoustillante. Elle devait être attirante, pas provocante, autrement cela détournait le propos.

 

La Robe du soir
 
Avez-vous été touchée par la solitude de ces trois femmes qui conduisent le film ?
C'est un sujet émouvant. La solitude la plus angoissante reste pour moi celle de la mère. Elle est débordée, elle se bat pour ses enfants, sans pouvoir en profiter. Myriam s'arrête intelligemment sur la solitude des femmes. Chacune laisse percevoir des blessures profondes. Une solitude oppressante que Juliette tente de contourner en se focalisant sur Madame Solenska, sur sa féminité qu'elle ne trouve pas en sa propre mère. Une solitude à laquelle Madame Solenska répond en projetant sur ses élèves des rêves et des désirs d'élévation. Mais la mère se retrouve elle terriblement seule, débordée, trop envahie de problèmes pour s'occuper de sa fille et lui accorder du temps.
 
Les rapports avec les élèves, ce fut un échange agréable, intéressant ?
Je me suis beaucoup amusée à présider cette classe. J'ai six enfants à la maison, je suis quasiment le professeur d'une petite classe. J'ai introduit dans le rapport pédagogique avec mes propres enfants une forme de jeu ; j'essaie de faire passer certains messages très forts avec légèreté. J'ai souvent dû faire face aux deux rôles, celui de mère, mais également celui de père. Il fallait que je sois à la fois enveloppante, douce et que je puisse en même temps les pousser, les violenter. J'ai pensé à la mère que j'étais en interprétant Madame Solenska. Ses répliques me faisaient rire, je m'y retrouvais. Le choix de Myriam n'est pas inconscient, elle devait m'imaginer lançant spontanément certaines de ces boutades. Je ne crois pas au contre-emploi et pour moi, la performance est de pousser le plus loin possible ce que l'on est. Il me semble que les plus beaux rôles sont ceux qu'un réalisateur imagine en se référant à ce que vous êtes, à votre voix, à votre corps, à votre personnalité.
 
Qu'est-il ressorti pour vous de cette nouvelle expérience ?
Le souvenir d'un moment bousculé dans ma vie, c'était les vacances, je devais partir avec mes enfants et je me suis retrouvée dans une classe avec d'autres enfants, c'était assez déroutant pour moi à ce moment là. C'est maintenant que je savoure vraiment ce film, je suis heureuse qu'il sorte, j'espère qu'il trouvera son souffle car c'est pour moi une très belle histoire que nous conte Myriam. C'est un film qu'Alba Gaia porte également de manière assez incroyable, en lui insufflant une ténacité qui est vraiment la sienne.
 
 
Propos recueillis par Sophie WITTMER
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