Après l'immense succès de Banana Split, Lio embrase en 1983 le film de Chantal Akerman, Les Années 80. Elle sera dès lors sollicitée régulièrement par de nombreux cinéastes, Claude Lelouch, Catherine Breillat, Valérie Guignabodet, Nadine Trintignant, qui lui donnent l'occasion d'exploiter différentes facettes de sa personnalité impulsive, notamment l'émouvante gravité qu'elle retient derrière une explosive sensualité. Des qualités caractérisant ce nouveau personnage, Madame Solenska, qu'elle habite avec une vibrante spontanéité dans La Robe du soir.
D'où est venue cette envie de vous lancer dans cette nouvelle aventure ?
J'avais beaucoup aimé les documentaires de Myriam et en lisant le scénario j'ai bizarrement ressenti ce que j'avais déjà éprouvé adolescente lorsque Chantal Akerman m'avait contactée pour Les Années 80. C'est un univers rigoureux et dépouillé au travers duquel Myriam fait passer beaucoup de choses. Je ne me suis pas arrêtée immédiatement sur le personnage de Madame Solenska, je n'ai pas réfléchi au rôle, j'ai vraiment, dans un premier temps, répondu à un désir, celui d'une réalisatrice qui me plaisait et qui avait confiance en ma personnalité ; c'est elle qui m'a convaincue, son humanité. Ce qui m'intéressait c'était la rencontre, travailler avec Myriam, répondre à sa demande.
Au-delà de cette rencontre, qu'est-ce qui vous a touchée dans cette histoire, dans le face à face de ce professeur avec cette élève ?
Ce qui me paraissait intéressant, c'est que chacun y joue vraiment une carte et cette carte est vraiment la sienne, sans que d'autres puissent la jouer. C'est inhérent à l'humain et cette vision me plaisait. Lorsque l'on vit ses propres expériences, on ne fait que jouer la carte de sa propre vie avec son bagage, sans avoir forcément connaissance du jeu de l'autre. Ce rapport me passionnait. Myriam y rajoutait, en revanche, une notion de responsabilité qui ne me parlait pas, mais j'ai perçu le récit du point de vue de Madame Solenska, alors que le film tourne autour de celui de Juliette. Il m'a fallu en ce sens résister à Myriam.

Quelle était votre approche plus précisément ?
Myriam évoquait cette forme de responsabilité derrière laquelle se place pratiquement toujours dans notre société judéo-chrétienne un sentiment de culpabilité. C'est une approche à laquelle je n'adhère pas. Ce fut notre vrai désaccord avec Myriam. J'ai résisté et interprété Madame Solenska en gardant en moi cette orientation, Myriam pouvait ensuite diriger le récit comme elle le souhaitait. Pour moi, Madame Solenska ne voit pas la détresse de Juliette, elle ne peut pas la voir car elle n'a pas tous les éléments pour la saisir. Elle ne cherche pas non plus à se rapprocher d'elle. Peut-être qu'elle aurait dû essayer de le faire, mais, quoiqu'il en soit, il est parfois difficile de percevoir le malaise de l'autre. Est-ce que pour autant elle est coupable de ne pas l'avoir vu ? Je ne pense pas. Est-ce qu'elle est même responsable ? Ce que j'aime c'est que le film, finalement, ne répond pas à cette question. Elle n'est pas responsable, elle a juste incarné quelque chose. Ce qui me frappe d'ailleurs, c'est cette boite noire qui reste à la fin sur le lit d'hôpital, ce cercueil, cette boite de Pandore, dont Juliette se débarrasse.
"Du mot acteur, il ressort pour moi directement deux connexions, celles avec un acte et une heure précise qui se trouvent conditionnés par deux mots, moteur et action "
Comment avez vous appréhendé ce rôle ?
Je ne me pose aucune question psychologique autour de mes personnages, je les aborde physiquement. Ce qui m'intéresse c'est leur dynamique, l'intention qui les mène d'un point à un autre. Ce que les réalisateurs veulent obtenir leur appartient, mais le mouvement, lui, m'appartient. Que Madame Solenska ait une fêlure ou pas ne m'intéressait pas. Ce qui m'importait, c'était de savoir ce qui la faisait bouger. Elle dégage, je trouve, une incroyable force de vie, qu'elle communique à ceux qui sont autour d'elle et pourtant, contrairement aux apparences, elle reste fragile. Mais je n'entretiens pas de rapport affectif avec mes personnages, je me dois seulement de les rendre vivant et c'est déjà donner beaucoup d'amour. Donner vie c'est la définition pure de l'amour. Du mot acteur, il ressort pour moi directement deux connexions, celles avec un acte et une heure précise qui se trouvent conditionnés par deux mots, moteur et action. Je me mets alors à bouger, je me concentre et, si j'ai suffisamment bien senti le personnage et compris les indications du metteur en scène, cela vient tout seul.
Vous évoquez le rapport physique que vous entretenez avec vos personnages, vous teniez apparemment à préserver une certaine simplicité, pour quelle raison ?
Je voulais que sous les formes généreuses de Madame Solenska, on ressente une entrave physique. C'est un professeur, pas une folle excentrique, même si elle exprime sa féminité. Une féminité que chacun perçoit différemment d'ailleurs. Je la trouvais déjà assez exubérante, il ne fallait surtout pas en rajouter et j'ai insisté auprès de Myriam pour adopter des tenues plus sobres, plus classiques que celles qu'elle avait choisies à l'origine. J'espère ne pas l'avoir bridée au final. La robe qu'elle porte, très décolletée avec les fleurs me semblait déjà suffisamment émoustillante. Elle devait être attirante, pas provocante, autrement cela détournait le propos.


