AVANT BIG CITY, LES GOSSES FAISAIENT DEJA LA LOI...Bien avant
Big City de Djamel Bensalah, il y a trente et un ans, un cinéaste avait déjà eu l’idée de prendre un genre cinématographique pour le travestir en grande cour de récréation. Rien à voir avec le western (quoique)... En 1976, Alan Parker décidait de réaliser son premier long-métrage, un étonnant hommage cinéphilique au cinéma de gangsters américain des années 1930. Mais pas n’importe comment ! Produit en Angleterre,
Bugsy Malone s’inscrit dans la plus pure tradition des comédies musicales des années 1970 et 1980 et il a pour singulière originalité d’être entièrement interprété par une bande de gamins âgés de 8 à 16 ans ! Acceuilli très favorablement lors de sa présentation à Cannes la même année, le film prend pour tête d’affiche les jeunes Scott Baio et Jodie Foster. Si la carrière du premier est actuellement sans grande envergure, on connaît tous le parcours de la seconde ! Notons que c’est miss Foster, 14 ans, qui faisait office d’hôtesse dans la bande annonce du film que vous pouvez redécouvir
ici…

En guise de petit rappel, le film raconte la montée en puissance d’un nouveau parrain, Bugsy Malone, et du conflit d’interêt qui va opposer Fat Sam à Dandy Dan, qui possède l’arme absolue : la mitraillette lanceuse de crème. Sur le papier, l’intrigue laisse perplexe... Des gamins qui se lancent des tartes à la crème et pots entiers de chantilly en pleine face en chantonnant des titres en mode Broadway ! Pourquoi pas, mais il faut un certain talent pour ne pas tomber dans le ridicule, la surenchère inutile ou l’exercice de style vain. Mais la force du film réside en sa capacité à créer une réelle société régie par des enfants, à leur hauteur et dans les limites que cela impose. Ainsi, les grosses et belles voitures sont à pédales et les fusils sont chargés de crème, on boit du lait et pas d’alcool et ce qu’il y a de plus flagrant c’est que ces enfants sont certainement bien plus intelligents que les caricatures qu’ils incarnent. C’est d’ailleurs dans un final prônant la paix et l’amour, faisant la part belle aux talents de danseurs des jeunes comédiens que le film décide de mettre un terme à cette histoire de violence à petite échelle. Pour l’anecdote, tous les comédiens ont été doublés pour les parties chantées du film. Pour le reste, ce sont bien les jeunes recrues qui font état d’un talent incroyable en travestissant leur âge et en tenant des conversations dignes des polars les plus sombres des années 1930.

Alan Parker réussit le pari extravagant de donner à son film ce grain si particulier du cinéma des années 1930 avec une couleur et une photographie propre aux années 1970,
Bugsy Malone est à la fois une oeuvre culte et bizarrement méconnue. Culte car, à l’instar de longs-métrages comme
Sa majesté des Mouches ou
La guerre des Boutons, il nous projette des émotions ressentis lors de notre enfance, certes poussées à leur paroxysme mais terriblement profondes. Le film parvient en effet à recréer par le biais de séquences proprement cinématographiques des situations rencontrées en cours de récré ! Tout simplement... Il y aura toujours le grand et gros balourd violent avec les plus faibles, le petit bonhomme qui se cache derrière un banc, les premières amours et tout ce qui va avec... Bref
Bugsy Malone parvient à nous projeter dans les années 1930, gosses que nous étions, avec ce petit costard et notre groupie sous le bras. Un petit exploit. Dans une autre mesure,
Bugsy Malone est bien une oeuvre méconnue du réalisateur de
Midnight Express et
The Wall... Qui en effet se souvient réellement de cet étrange objet filmique destiné à la fois à un jeune public et s’adressant, par référence, à un spectateur plus cinéphile. Il y a encore 10 ans, une chaîne cablée pour enfants comme Canal J diffusait ce film au moins une fois tous les deux mois.
On leur faisait leur culture à cette époque Aujourd’hui, Bugsy Malone est un film oublié de la carrière de Parker et sa ressortie l’année dernière pour célébrer les 30 ans du film a fait autant de bruit qu’une mouche dans un stade !
Il ne faut cependant pas omettre le travail effectué sur ce film et sa bande originale , écrite et composée par Paul Williams qui, ne l’oublions pas, a également composer la musique du film Phantom of The Paradise de Brian de Palma... Il n’en est donc pas à son coup d’essai et fait ici d’un extraordinaire talent en réussissant à allier les partitions jazz noir américain des années 1930 à la folie engendrée par l’univers enfantin du film. Proprement ridicule pour certains, d’une envergure attachante pour d’autres, les chansons de Bugsy Malone témoignent cependant de certains thèmes ambigus rarement évoqués dans des films pour enfants...
EXTRAIT
Lors de certaines séquences, qu’elles soient chantées ou non, on découvre donc une morale étonnante laissant parfois penser que le crime paie... Ainsi Bugsy, présenté clairement comme le héros du film, n’hésite pas à séquestrer une jeune femme pour ainsi éviter de payer une facture trop salée. De la même manière, les gentils sont bien plus vulgaires que les méchants, présentés comme des êtres posés et calmes. Lorsqu’il s’agit d’évoquer la mort de certains personnages, aspergés de chantilly, la caméra ne filme jamais plus loin que l’instant où la crème est catapultée sur les protagonistes... Une crème qui à la fin du film semble ne faire aucun mal ! Tout ici semble concourir à signifier que nous sommes dans un grand jeu d’enfants, peut-être trop grand pour des enfants de si petite taille et pourtant... Pourtant ; l’ensemble fonctionne du début à la fin et l’efficacité de la mise en scène léchée parvient à offrir à Bugsy Malone une aura bien plus riche que Big City de Djamel Bensalah, qui ne parvient jamais à dépasser le stade de la simple parodie jouée par des enfants. Si Malone est référencé, il devient également une référence du genre en jouant sur plusieurs tableaux et notamment grâce à sa dimension musicale qui apporte au film une originalité et un charme particuliers.
Si vous n’avez pas encore vu Bugsy Malone, il est temps pour vous de vous rattraper le temps d’une séance culte... Sortez les esquimaux glacés et le pop-corn, vous avez même le droit de parler pendant le film car de toute façon les enfants sont rois ! N’est-ce pas ?