Soyons clairs : un film qui commence par du Cassius et se termine par un morceau has-been du groupe allemand Trlo ne peut pas ressembler aux autres. Soyons honnêtes : un film réalisé par Paolo Sorrentino, cinéaste pop fou, ne peut pas caresser toutes les sensibilités cinéphiles. Et soyons fous :
Il Divo, c’est sans doute ce que vous verrez de mieux cette année au cinéma. Un trip halluciné mis en scène, en musique et en bouillie par un enfant terrible remixeur de bonnes idées, aussi italien que virtuose. Heureusement qu’il existe.
"De film en film, c’est de mieux en mieux. Ça donne Il Divo, son meilleur long métrage, grand chamboultout sur la mafia du pouvoir."
Vous n’avez pas vu
Les conséquences de l’amour ou L’ami de la famille ? Si ces titres ne vous disent rien, alors vous ne connaissez peut-être pas Paolo Sorrentino, réalisateur italien (la trentaine) qui incarne la vigueur d’un cinéma italien libre – au sens propre – qui renaît de ses cendres. Chez lui, la laideur emmerde la beauté, les bombes sexuelles ravivent la libido des pervers (pourvus qu’ils soient moches), le punk chic vomit les exposés didactiques, les papys schnocks marchent au pas sur de la techno ou de la musique classique. Pendant ce temps, la caméra virevolte, à l’image d’un taureau fou lâché dans une arène. Du beau, du moche, du jeune, du vieux, des mouvements de caméra à vomir ou à aimer… Les films de ce prodige – hélas encore trop méconnu – rivalisent d’idées à chaque plan et ne ressemblent qu’à des visions tordues qui fulminent. Ils peuvent être résumés, selon les goûts, à des maelströms psychotoniques, des foutages de gueule d'une effarante gratuité, des comédies sous ecstasy ou des trips hypnotiques envoûtants. A tout et à rien, mais il faut que vous goutiez ça. Le plus vite possible.

On a commencé à entendre parler de cet énergumène à partir de son second long métrage, Les conséquences de l’amour, en compétition au festival de Cannes en 2004 – où il a été complètement snobé. L’histoire d’un mec sinistre dont la vie a priori insignifiante est rythmée par des trajets incessants vers une banque, pour déposer des billets. Pour qui ? Pourquoi ? Peu importe. On comprend juste que son monde à lui est régi par l’ordre et que l’amour n’est qu’un désordre. Une chambre d’hôtel déshabitée, une famille fantôme, des insomnies blafardes, un univers sans désir… Une musique techno et une esthétique clippesque créent un formidable contrepoint à ce train-train quotidien (d’un ennui à se pendre). Un acteur italien génial (Toni Servillo, acteur fétiche du cinéaste) traîne le néant de son personnage comme une malédiction. Sans le savoir, on est séduit… en se demandant si tout ça tient du bluff ou de la recette miracle. On attend de voir la suite, on n’est pas déçu.
Deux ans plus tard, Paolo Sorrentino revient avec L’ami de la famille, lui aussi présenté au festival de Cannes, encore une fois en compétition (fallait oser). Et il est encore plus méchant. Résultat ? Massacre total dans la presse et indifférence polie du jury qui n’apprécie pas beaucoup de voir un vieux dégueulasse remuer son corps minable sur du Antony and the Johnsons et du Notwist ou encore de mater une beauté (Laura Chiatti, à tomber) se faire reluquer de trop près par un vicelard. La déroute – voire la haine – des uns n’empêche pas la fascination ébahie des autres. On n'a même pas le temps de définir si tout ce bric-à-brac est ridicule ou sublime; on regarde ça bouche bée en se demandant comment des films pareils peuvent émaner d'une industrie cinématographique où la verroterie a désormais son mot à dire. Plus impertinent que jamais, Paolo Sorrentino y ose remixer la comédie italienne en cherchant des poux à l’académisme. Il ajoute, hilare : «Dès le départ, j’avais l’envie de faire un film qui n’ait pas de contraintes, dans lequel je puisse bénéficier d’une totale liberté. Comme Les conséquences de l’amour est un film qui a bien marché en Italie, j’avais "l’autorisation" de faire le nouveau métrage que je souhaitais, sans qu’on vienne m’imposer des règles. La différence, c’est qu’avec mes deux premiers films, j’ai fait l’écolier qui fait bien ses devoirs. Pour L’ami de la famille, je me suis présenté comme un étudiant qui va passer un examen à la fac, qui n’a pas révisé mais se base sur sa propre intelligence. L’histoire y est classique. Je voulais qu’elle ne soit qu’un prétexte bidon pour fabriquer des images de malade.»

C’est précisément ce que les ayatollahs de la critique lui reprochent. Déjà, dans
L’Uomo in piu, son premier long métrage réalisé en 2001 (inédit en France), Sorrentino accuse une faiblesse : une tendance à l’esthétisation et à l’esbroufe (des plans tantôt somptueux, tantôt vains) qui s’exprime au détriment des ressorts dramatiques (l’itinéraire pas gâté de deux célébrités en pleine déliquescence – un joueur de foot et un «chanteur-gadin» de top 50 – étroitement liées par leur patronyme, mais qui ne se rencontreront jamais). L’osmose entre la légèreté et la gravité y est balbutiante, approximative, pas convaincante. La différence, c’est qu’à l’époque, Sorrentino ne possédait pas l’aisance visuelle qu’il a acquise aujourd’hui. Pour preuve, cette scène en discothèque où un morceau disco envahit l’espace et rien ne circule comme il le faudrait. De film en film, c’est toujours de mieux en mieux. Ça donne Il Divo, son meilleur long métrage, grand chamboultout sur la mafia du pouvoir.
Il a été présenté cette année au festival de Cannes (encore une fois, en compétition !) avec un autre brûlot italien :
Gomorra, de Matteo Garrone, lui aussi sur la mafia – mais napolitaine. Ces deux films plongent sans avoir recours à des ficelles pédagogiques dans un même univers, claustrophobe et angoissant, tout en possédant des styles visuels différents. Ce qui les relie fortement, c’est l’ambition : tenter de comprendre comment leur pays a pu en arriver là. Dans
Il Divo, il y a un homme qui pourrait bien être responsable de cette débâcle : Giulio Andreotti, loubard politique corrompu, aujourd’hui âgé de 90 ans, élu sept fois président du Conseil, qui possède l’ambivalence inhérente aux personnages que Sorrentino met en scène depuis ses débuts. Des pourritures mais d’une telle méchanceté, d’une telle prétention, d’une telle froideur, d’une telle érudition et d’une telle drôlerie qu’ils en deviennent fascinants.

C’était déjà le cas dans L’ami de la famille. A mi-chemin entre le cynisme des frères Coen et la bouffonnerie onirique de Fellini, Sorrentino avait choisi un usurier, ogre lubrique et pervers maniant l’ambiguïté comme le doute. Au bout du compte, son entourage (affreux, sale et méchant) ne valait pas mieux que lui. Il rétorque : «J'adore les personnages exclus de la société et qui font tout pour en faire partie. Ils doivent lutter ; et, en luttant, ils se remplissent. Ces personnages créent des dynamiques dans l'écriture et c'est ce que j'aime raconter. Si on y réfléchit bien, c'est un peu ce que nous faisons tous: on essaye d'entrer quelque part dont on est exclus.» Dans Il Divo, le réalisateur pointe Berlusconi à travers Andreotti, «son descendant» confesse-t-il, dont la récente élection rappelle que la vie n’est qu’un éternel recommencement. C’est triste, mais c’est drôle. C’est effrayant, mais c’est absurde. Au dernier festival de Cannes, Sorrentino a – enfin – été récompensé.
Il Divo (dans les salles le
31 décembre prochain) remporte le Prix du Jury et tout ceux qui jusque là traînaient cet artiste dans la boue retournent leur veste en rivalisant de superlatifs. D’un film à l’autre, c’est pourtant la même histoire, la même écorce vide, le même humour désespéré, la même mélancolie pop, le même tempo ravageur. «Si vous ne pouvez pas dire du bien de quelqu’un, alors, ne dites rien», affirme à un moment donné dans
Il Divo, la mère de Gulio Andreotti. La vérité sort toujours de la bouche des mamans.
Romain Le Vern