Par Jean-Baptiste Guégan - publié le 16 octobre 2009 à 00h00 ,
MAJ le 16 octobre 2009 à 16h22 - 0 commentaire(s)
Il est des films à thèse qui lassent ou qui par leur forme même agacent. Et puis, il y en a d’autres dont La Vague fait partie qui par le récit qu’ils narrent permettent de mettre en images les concepts les plus délicats. En effet, en donnant toute sa place à la naissance et au développement du fascisme dans sa forme la plus radicale, le film de Dennis Gansel réussit la gageure d’expliquer comment germe l’idée la plus insupportable et comment elle peut encore parvenir à séduire.



Une idée folle gangrène l’écran

En se plaçant dans un cadre scolaire, le microcosme par excellence des sociétés humaines, La Vague se donne pour mission de raconter à quel point une idée, aussi nauséabonde soit elle, peut se traduire à l’écran. Ainsi, expérience psychologique et formelle, Die Welle s’impose comme la transposition la plus fidèle de cette dernière en l’adaptant à un cadre narratif et esthétique aussi particulier que métonymique.

En effet, déclinant tout d’abord le principe totalitaire que le fascisme suppose par le biais d’une expérimentation pédagogique, le métrage opère de manière encyclopédique et exhaustive en le montrant sous tous ses aspects. De fait, va-t-il nous montrer comment la présence physique et oratoire d’un homme, dominant par sa fonction et respecté pour ses différences, va s’imposer à toute une classe d’élèves et les influencer profondément. Ainsi, à la manière du professeur d’A l'ouest rien de nouveau de Lewis Milestone, ce dernier se laisse dépasser, sort de sa fonction et profite de la liberté que lui accorde la semaine pédagogique pour mettre en avant ce qui fait toute la puissance de l’idéologie fasciste lorsqu’elle naît.



Idéologie de fascination, porteuse de supériorité et de différenciation extrême, elle se fonde entre autres choses sur l’exclusion et sur une communauté fermée, réceptive, initiée et fière de l’être. Elle passe aussi par une organisation pyramidale où le zèle est récompensé et dont le commandement est laissé à une figure tutélaire, charismatique et dévorée par l’ambition ou la propre puissance de sa mégalomanie. Et c’est justement cela que parvient à mettre en scène avec simplicité et éloquence, La Vague. A savoir la naissance d’un ordre nouveau, à vocation expansive et destiné à imposer sa loi aux autres. Loi qui se verra d’ailleurs porteuse d’un certain espoir mais qui au final s’avérera totalitaire en prônant l’égalitarisme ou la répression de toute différence vis-à-vis du modèle idéal, celui décidé par le seul et unique chef. Ici, point de Führer, d’Empereur ou de Duce, ce rôle est dévolu à Herr Wenger, le professeur…


De fait, et c’est avec une grande habileté que le réalisateur de Girls & Sex parvient à mettre ainsi en scène une telle avancée. Plus subtil que Coups d'Etat, plus « pédagogique » paradoxalement et lisible que nombre de films politiques destinés à pourfendre le totalitarisme, La Vague parvient notamment à mettre en scène ses mécanismes et son impact, tant sur les esprits forts que sur les faibles. De même, induit-il clairement une réflexion sur les nécessaires obligations de tout enseignant que sont la responsabilité et l’impartialité déontologiques. Mais cette dernière se veut exemplaire par son récit de tout cheminement menant à la création d’un régime totalitaire : du choix d’un chef à celui d’une idéologie scandée comme un mantra en passant par l’incontournable batterie de logos qui identifient autant qu’ils dépersonnalisent. In fine, en révélant par une histoire simple et accessible, toute l’architecture et les forces motrices qui commandent la montée d’un extrémisme devenant aussi fasciste que totalitaire, La Vague étonne et mérite que l’on s’y intéresse en faisant abstraction de certaines faiblesses.



Un film en forme de cours magistral qui sonne comme une leçon politique destinée à tous

"L'individualisme et l'atomisation de nos sociétés ne pourront pas fonctionner éternellement. Un tel contexte créé inévitablement un vide, et le danger est qu'un nouveau "isme" se présente pour le remplir." Dennis Gansel

Adaptant un ouvrage qui connut un certain succès lors de sa sortie et décidé à montrer par l’image ce que nos sociétés pourraient laisser présager, La Vague se donne deux objectifs : plaire et séduire certes mais aussi prévenir. En effet, en connaisseur et acteur de la chose politique, le cinéma s’est toujours laissé aller à dire le monde et ses travers. Et le dernier film de Dennis Gansel n’y coupe pas malgré sa narration académique.

Prompt à montrer dans l’un des pays où il triompha au siècle dernier, la facile résurgence d’une expérience politique parmi les plus extrêmes, La Vague se donne de facto une visée politique et citoyenne. A son échelle et malgré ses défauts. En effet, commercial et voué manifestement à faire des entrées, le métrage se veut avant tout accessible et grand public mais on ne peut nier qu’il vise davantage que le simple attelage distraction-décontraction. Au risque d’être pompeusement bombardé comme politique, il parvient pourtant par l’image à faire ce que Ken Loach sut avant lui si bien faire : critiquer et montrer que l’improbable en politique est toujours possible, du moins envisageable.



En effet, le film du cinéaste germanique énonce son propos de manière ludique et claire comme l’auteur d’It's a free world lorsqu’il évoqua les dissensions puis les oppositions nées entre les factions irlandaises (Le Vent se lève) ou républicaines (Land and freedom) et qui toutes débouchèrent sur le triple mouvement contestation-radicalisation-répression. Ainsi, Die Welle s’organise-t-il complètement pour montrer la potentialité d’une telle outrance, c’est à dire la possibilité de recréer simplement les conditions d’émergence du mal incarné dans des sociétés toutes à la fois modernes, consuméristes, opulentes et policées. Ce qui amène une remarque simple, La Vague en dépit de son moralisme incite à ne pas négliger la fragilité inhérente de nos cultures démocratiques. Simplement parce que la paix n’est jamais due ni gagnée et que les plus grandes dérives en temps de crise se nourrissent souvent de leurs premières intentions.
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