Derrière ce chick flick débraillé et gueulard («un film de filles pour les filles»), se cache un Virgin Suicides trash, un pur film générationnel sur un groupe de parisiennes de 20 ans qui en ont marre de passer pour des princesses et souhaitent prendre leurs vies en main. Ensemble, si possible. Séparément, si l'utopie communautaire ne dure pas. La vie au ranch n'est même plus un film de mecs ou de nanas, c'est un corps mouvant aux contours flous qui annonce la mort d'un groupe et d'une époque, des premières images où le spectateur-étranger se sent exclu aux dernières où il a l'impression de quitter ses meilleur(e)s ami(e)s.
C'est aussi le film de toutes les révélations. Révélation qu'il est possible de faire un cinéma français vivant, échappant au romantisme post-Rohmer ou au naturalisme post-Pialat, veines si mal fréquentées, en n'obéissant à aucune règle. Et révélation de vrais tempéraments de cinéma. Tout d'abord, Sophie Letourneur (32 ans), qui signe son premier long métrage après une série de courts et de moyens comme La tête dans le vide (2004) et Manue Bolognaise (2007). A chaque fois, la miss se réfère à des souvenirs et des expériences passées : malgré un style apparemment bordélique et improvisé, Sophie enregistre ce qui se meut autour d'elle sur des cassettes et des minidisques servant d'archives personnelles, pour ensuite intégrer des dialogues à ses scénarios et les distribuer aux filles afin qu'elles apprennent le texte par cœur. Tout est précisément et rigoureusement écrit, comme si les actrices, des extensions de Sophie et de ses amies, récitaient une chanson. Ce qui tombe bien : musicalement, ces filles-là se complètent à donf : Mahault Mollaret aime Alain Bashung et la chanson française à texte ; Sarah-Jane Sauvegrain est très vintage, tendance jazz ; et Eulalie Juster adore la musique tzigane. Preuve qu'il est possible d'être différentes et d'appartenir au même groupe - donc au même film.
La vie au ranch, le film de toutes les rencontres
Mahault Mollaret: En fait, on a rencontré Sophie (Letourneur) en discothèque. Elle filmait avec son portable. Cela faisait huit mois qu'elle cherchait des comédiennes. Elle écumait les écoles, les bars, les boîtes ; et, un soir, elle nous a trouvés. En même temps, elle ne pouvait pas nous louper.
Sarah-Jane Sauvegrain : Avec Mahault, on se connaît depuis 12 ans et Eulalie, depuis la maternelle, ce qui fait près de 20 ans. Du coup, comme on se connaît bien, ça transparaît à l'écran et ça aide nos personnages.
Eulalie Juster : Moi, j'ai apporté ma gueule, mes fringues, ma façon de parler, mon appart.
SJ : Mon appart aussi. Ma gueule, sous toutes les coutures. Ma façon de parler aussi. Mais j'ai essayé de faire un travail, même si ça ne se voit pas. J'ai beaucoup observé le modèle derrière la caméra, qui était moi dix ans plus tard. J'ai essayé de regarder un peu comment elle fonctionnait, mais c'est venu au bout d'un certain temps. Après la première, la seconde scène, on est passées à un autre level.
M : Si ça se trouve, on fera «La vie au ranch 2» dans 20 ans. On a toutes des velléités créatives qui vont nous faire travailler ensemble.
SJ : La prochaine fois qu'on fera un film ensemble, je pense qu'on voudra aller plus loin dans le délire. Ce sera complètement différent, une sorte de hasard qui nous aura menés dans le même bateau.
M : Je crois que si on était amené à refaire quelque chose ensemble, ce serait un Festen. Même si c'est déjà ça, La vie au ranch.
SJ: Des trois, je suis la seule de nous trois à avoir un background. J'avais juste fait une pièce de théâtre qui s'appelait Le premier qui tombe. Tout un programme. C'était hyper-badant comme titre, mais ça reste une belle expérience, même si la pièce était essentiellement composée de tirades et de monologues. Du coup, comme mon personnage se révélait souvent dans l'écoute, il était quand même assez difficile de s'épanouir et de rendre ça captivant.
M. : Oui, c'est un problème lié à la dramaturgie contemporaine, si je ne m'abuse (elles se marrent).
Qu'auriez-vous fait si vous n'aviez pas fait La vie au ranch?
SJ (à Eulalie): Toi, tu voulais être hockeyeuse.
E : Quand j'étais petite, je voulais faire des tas de trucs.
SJ : Moi, je voulais être fée.
E : Fée, c'est le métier le plus dur du monde.
SJ : C'est pas loin du métier de comédienne. Mahault, c'est une vraie fée du logis, elle fait la cuisine, des pankakes, des hot-dogs...
M : Très American Style.
SJ : J'aimerais bien jouer une grosse tarée neurasthénique.
E : J'aimerais bien jouer une sainte.
SJ : Ah non, j'aurais trop aimé jouer une femme sous influence. J'aurais aimé avoir la chance que Gena Rowlands a eue.
M : Je crois qu'elle a les meilleurs rôles pour les filles.
SJ : Mouais, ça doit pas être compliqué de pécho un nouveau Cassevetes.
Quelle est la scène dont on vous parle le plus?
E & M (à Sarah-Jane, de concert) : La scène où tu pisses dans la rue !
M : La scène d'Eulalie avec les cinéphiles qui parlent d'Hong Sang-Soo, aussi. Celle-là, elle fait poiler tout le monde.
E : La vie au ranch est un film tellement bordélique que chacun repère ce qu'il a envie de repérer.
M : Sophie a voulu, et c'est volontaire de sa part, rendre le spectateur hermétique et le déstabiliser avec la partie parisienne pour mieux amener la partie auvergnate. Même moi quand je revois le film pour la quatrième fois, j'ai hâte que la partie auvergnate arrive parce que ça me fatigue. On a l'impression d'emblée de rencontrer ces nanas que l'on n'a pas réussi à différencier les unes des autres.
Sophie (Letourneur) vous a montrés des films?
M : Elle a tenté de nous montrer du Eric Rohmer...
E : Elle a tenté, mais je ne l'ai vu qu'après le tournage. C'est un peu sa référence.
M : Elle nous avait aussi montré des vidéos d'inspirations, de ce qu'elle avait filmé durant sa jeunesse avec ses potes. Des films de cinéaste à proprement parler, très peu. Elle est dans un genre 2.0.
E : Le prochain aussi. Ça va être chouette, Sophie aura une superbe œuvre posthume. C'est de l'impro qu'on enregistre et ensuite, on redistribue les textes.
A un moment donné, dans le film, une discussion entre deux cinéphiles est hilarante. Vous-mêmes êtes-vous cinéphiles?
E : Perso, j'aime les films un peu pétés, un peu surréalistes. Loin de la réalité.
SJ : De la même façon que je préfère les poèmes aux romans, j'aime les films qui s'éloignent de la réalité pour mieux en parler.
M : Je suis plus prosaïque. J'aime qu'il y ait une histoire avec un début et une fin, avec une construction classique, pas forcément dans le traitement. J'aime que ce soit poétique, la tête dans le ciel mais les pieds sur terre. J'ai du mal avec les films qui contemplent.
SJ : Un de mes films préférés, c'est The Last Movie, de Dennis Hopper. C'est un film sur une équipe de tournage qui débarque au Pérou et ça se transforme en descente aux enfers. Ou bien Out of the Blue. Tout Dennis Hopper, Tarantino et Lynch. Ces trois-là m'ont rarement déçue.
Sinon, pensez-vous sincèrement que des mecs peuvent aimer un film de meufs comme La vie au ranch ?
(Sarah-Jane explose de rire)
SJ : J'ai pas assez de recul.
E : Non (très sérieuse).
M : Les «vieux garçons», sans doute. Je veux dire les quinquas. Enfin, non, les quinquas ne sont pas vieux. Pas les jeunes garçons, en tous cas.
E : Je comprends ceux qui n'adhèrent pas du tout. J'ai eu des retours de vieux de 50 ans qui étaient encore plus emballés que les nanas. Des trentenaires qui n'ont pas du tout accrochés.
M : C'est dans son époque. Ce n'est pas qu'on s'endort mais les films indépendants sont tous hyper formatés. C'était quand même hyper intéressant de voir quelque chose de nouveau arriver. Les garçons peuvent y aller en tant que touristes, sans chercher l'identification à tout prix.
SJ : Attends, la question est vachement intéressante, mais j'ai eu un fou rire donc j'ai zappé... Sérieusement, je pense que ça peut effrayer certains mecs dans leur regard sur les nanas. Parce qu'il y a encore beaucoup de mecs qui vivent dans un cliché. De jeunes garçons qui n'ont pas forcément un énorme background dans leur sexualité, qui n'ont pas encore été avec des nanas. Les mecs aujourd'hui partagent la game-boy, matent des pornos à 14 ans et je pense qu'un film comme La vie au ranch peut les interpeller sur ce qu'est une nana de 20 ans.
M : Pour donner un exemple, j'adore Les beaux gosses (Riad Sattouf, 2009) et je l'ai revu avec des jeunes mecs du même âge que les acteurs, des mecs de 15 ans, et ils ont détesté parce que ça les a mis mal à l'aise. Ils étaient gênés qu'on expose au monde entier leur intimité et ce qu'ils vivent au quotidien.
E : On peut parler du Péril Jeune mais dans un registre plus comique.
M : Je ne pense pas que les mecs peuvent rester indifférents face à ça mais peuvent avoir de coups de cœur. Les filles, ça les fait marrer parce que c'est une intimité de filles. De jeunes mecs qui ont encore envie de trouver des princesses vont vite déchanter.
E: Dans la vie, on est des princesses. Dans le film, non.
Propos recueillis par Romain Le Vern

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