Dans La vie d'une autre, Juliette Binoche se réveille en ayant oublié 15 ans de sa vie. Un rôle intense, superbement interprété par la comédienne.

Par Jérôme BEALES - publié le 14 février 2012 à 08h00
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Avec ce personnage amnésique et en perte de repères, Sylvie Testud a offert à Juliette Binoche un très beau rôle à la mesure de son talent. La comédienne nous dévoile ses façons de travailler ainsi que ses rapports avec les metteurs en scène. Rencontre avec une grande dame du cinéma français.

La vie d'une autre de Sylvie Testud

Qu'est-ce qui vous a donné envie de jouer dans La vie d'une autre ?
Au démarrage, il y a l'idée de la perte de mémoire qui est un phénomène effrayant et fascinant à la fois. Je n'avais pas lu le livre. Sylvie avait écrit une première version du scénario, mais je n'étais pas encore tout à fait convaincue. Elle m'a dit qu'elle « voyait » déjà le film. Je lui ai demandé pourquoi elle ne se voyait pas jouer dedans et elle m'a dit « c'est toi que je veux et si tu ne le fais pas, je ne ferai pas le film ». C'était absolument décidé dans sa tête et dans son cœur. J'étais donc très étonnée, très flattée, et à la fois embêtée parce que je ne voulais pas la mettre en porte-à-faux vis à vis de sa création. Quelques mois après, on s'est revues et elle m'a donnée un nouveau scénario. J'ai eu alors envie de tenter l'aventure.

 

Qu'est-ce qui vous gênait dans la première version du scénario ?
Je n'y croyais pas assez. Et il faut y croire, c'est fondamental. Pour jouer il faut incarner. Le corps, on doit le mettre en route pour croire. Et si le corps n'y croit pas, on ne peut pas jouer. Quand je lis un scénario et que je ne sens pas quelque chose, c'est un signe qu'il y a une chose en moi qui ne peut pas fonctionner. Chez moi, le oui initiateur, c'est quand je ressens physiquement le film en lisant la première version du scénario.

 

Comment avez-vous préparé le rôle de Marie ?
Les préparations dépendent des rôles. Plus que de l'instinct, il faut de l'intuition qui permet de relier le corps et l'esprit. Sur Elles, par exemple, je ne me suis pratiquement pas préparée : c'était ma préparation de ne pas me préparer. Je voulais être vierge du sujet et pouvoir poser les questions au moment où ça se passait. Et ainsi vivre le présent d'une façon plus intense.
Mais sur La vie d'une autre, j'ai préparé parce que pour jouer à la fois sur un plan comique et à la fois être dans une situation tragique, il fallait croire à cette situation-là et avoir un ton qui permette d'être un peu décalé.

 

Vous avez travaillé sous la direction de grands noms de la mise en scène. En quoi est-ce différent de travailler avec quelqu'un qui réalise son premier film ?
Sylvie a un sens du cinéma qui lui appartient. Je l'ai donc prise comme un metteur en scène à part entière et pas comme une débutante, par respect pour elle et son potentiel.
Ceux qui ont une grande expérience de la mise en scène, ils vous laissent faire comme vous voulez. Ils interviennent plus au niveau du montage ou dans l'écriture... Il y a tout de même Haneke qui est une exception et qui est extrêmement précis pour tous les plans, pour certains silences, certains rythmes...  Mais la plupart du temps, les metteurs en scène me laissent plutôt libre. Ils me font confiance.

 

Sur ce film, vous étiez donc assez libre ?
J'ai bataillé pour ma liberté par moment mais c'est normal : Sylvie devait aussi apprendre à faire confiance. Mais globalement, c'était très agréable de travailler avec elle.

 

A quels moments avez-vous « bataillé pour votre liberté » ?
Au départ, avant même la première prise, elle voulait savoir ce que j'allais faire. On parlait donc de la scène mais moi je n'aime pas parler de la scène avant de jouer parce que j'ai toujours peur de rester sur un plan intellectuel. Donc je lui demandais souvent d'avoir une première prise joker où ni elle ni moi ne parlions. C'est comme un croquis que je ferais rapidement : on vois ensuite vers où l'on va à partir de celui-ci. Puis ça s'ajuste tout seul. Le fameux non-agir asiatique est d'ailleurs valable sur les tournages parce qu'il permet une écoute commune et que la magie de la scène se passe un peu en dépit de nous.

 

La vie d'une autre de Sylvie Testud

Quelle est la scène du film qui vous a le plus marquée ?

La dernière parce qu'elle a perdu. Elle n'essaie pas de batailler, de bien faire... Elle se livre. Et je trouve ça touchant quelqu'un qui se livre sans essayer de convaincre.

 

C'est la première fois que vous jouez aux côtés de Mathieu Kassovitz ? Comment ça s'est passé ?
Très facilement. On avait envie de tourner ensemble donc ça tombait bien ! Et Sylvie a aimé nous filmer ensemble. Je crois qu'elle était amoureuse du couple que nous formions. Avec Mathieu, il y a à la fois une pudeur et une sensualité qui se dégagent.

 

Seriez-vous tentée de passer derrière la caméra ?
Je suis tellement heureuse de mes collaborations avec les metteurs en scène que je n'ai pas de frustration. J'ai bien quelques idées de sujets mais le besoin de mettre en scène n'est pas fort.

 

On vous verra dans Cosmopolis de David Cronenberg. Vous pouvez en dire quelques mots ?

Ça a été une expérience assez courte puisque je n'ai qu'une scène. Tout se passe dans une limousine avec Robert Pattinson. L'expérience a d'abord été très agréable parce que Cronenberg est quelqu'un de chaleureux, doux et bienveillant et à la fois une expérience un peu froide car j'étais seule avec l'acteur dans la limousine avec juste un assistant opérateur qui faisait le point. Et en fait David nous parlait à distance au micro... Mais sur l'ensemble de la chorégraphie de la scène, il m'a laissée absolument libre. C'était très agréable parce que tout paraît très calculé - et ça l'est , il passe des heures à éclairer les scènes presque comme un tableau -, et à la fois je me sentais absolument libre de faire tout ce que je voulais. Il a été très content de la liberté que je prenais. C'était une belle expérience. Et en une scène, ça démarre d'une façon très "cronenbergienne", en train de faire l'amour dans la voiture, et cela finit avec une solitude des deux personnages. J'ai trouvé ça très fort qu'en trois-quatre minutes, il y ait cette transformation qui se passe.

 

Propos recueillis par Jérôme BEALES


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