Sylvie Testud est une touche-à-tout de talent. Avant tout une excellente comédienne, elle a également écrit quatre romans. Elle se lance à présent dans la mise en scène avec La vie d'une autre, adapté du roman éponyme de Frédérique Deghelt. Drôle, profonde et émouvante, cette comédie dramatique séduit et offre en plus un très beau rôle à Juliette Binoche. Rencontre.

Qu'est-ce qui vous a donné envie d'adapter ce livre de Frédérique Deghelt ?
C'est ce vertige, ce fantasme, qui est presque un rêve d'ailleurs, de se dire qu'on peut effacer 15 ans de sa vie. Si je pouvais revenir en arrière, qu'est-ce que j'effacerais ? Je serais une page blanche avec un domaine des possibles qui est immense. C'est génial ! Et ça ouvre tout un truc romanesque, romantique... ou pas d'ailleurs ! C'est super excitant et en même temps c'est super flippant. Tous les ingrédients étaient réunis pour faire quelque chose d'intéressant.
En écrivant le scénario, vous n'avez pas eu envie de vous donner un rôle ?
Quand mes deux producteurs sont venus me voir, ils aimaient bien ce que j'écrivais et ils aimaient bien l'actrice. Ils ont donc proposé que je m'écrive un rôle sur mesure. J'étais bien sûr hyper flattée. Mais plus j'écrivais, plus je me rendais compte que je n'écrivais pas pour moi. En fait, l'histoire a pris le pas sur mon ego perso d'actrice qui a envie de s'écrire un truc génial.
Avoir Juliette Binoche et Mathieu Kassovitz dans les rôles de Marie et Paul, c'était une évidence ? Vous avez tout de suite pensé à eux ?
En fait, au fil de l'écriture, je me suis mise à penser de plus en plus à Juliette Binoche.
C'est très simple : Juliette, c'est une femme fatale, avec une autorité naturelle assez forte. Et en même temps, on voit très bien l'ado qu'elle était. Quand elle sourit, on dirait qu'elle a 17 ans. Il me fallait un personnage comme ça ! Ensuite, j'ai cherché le personnage principal masculin. Et Mathieu Kassovitz, en dehors du fait que c'est l'acteur que je préférais depuis belle lurette, il a aussi ce côté juvénile ! On dirait un ado et en même temps c'est un mec fort qui sait ce qu'il veut et ce qu'il ne veut pas. Du coup je lui ai proposé. Et quand les deux ont dit oui, j'ai tout de suite voulu réaliser le film alors que ce n'est pas ce qui était prévu au départ. Quand vous écrivez l'histoire, vous pensez au rythme, au décor, au montage, à la lumière... Vous écrivez tout, pour que les gens se représentent un univers ! Donc après avoir eu l'accord des deux acteurs pour lesquels j'ai écrit, il fallait absolument que je mette en scène !
Vous adaptez un matériau déjà existant. Dans quelle mesure y avez-vous apporté votre « patte », des éléments plus personnels ? Le fait d'adapter un livre n'entraîne-t-il pas non plus des contraintes sur le plan créatif ?
Effectivement, le bouquin donne un sentiment. Et c'était important que je le garde. Marie, dans le roman se pose la question : « que penserait de toi la gamine que t'étais de la femme que tu es devenue ? » Dans le roman, le personnage est en souffrance, mais la cause de sa souffrance, c'est l'autre. Moi, au contraire, j'avais envie de garder la question de base tout en faisant en sorte que Marie soit l'artisan des dégâts qu'elle a créés. Je voulais ceci : « que penserait de toi la gamine que t'étais de la femme que tu es devenue : j'aime pas ». Donc j'ai transformé beaucoup de choses. Et c'est normal de trahir un livre. Par exemple, dans le livre, elle tient un journal intime. Je ne pouvais pas utiliser ce procédé-là, ce n'est pas possible. Du coup j'ai gardé la trame de base tout en prenant des biais différents.

Vous avez fait de ce récit quelque chose de très métaphorique... Par exemple la cause de l'amnésie n'est pas expliquée.
Beaucoup de producteurs, des personnes des chaînes de télé m'ont posé la question : « pourquoi ne mets-tu pas un accident de vélo, etc. ; Je ne voulais pas d'un accident puis d'un réveil où elle a tout oublié car ça change le propos. Et comme vous venez de le dire, il y a une métaphore ! Si j'avais expliqué cela par une raison médicale, je tuais mon propos !
A des moments, on se trouve presque à la lisière du fantastique...
Tout à fait. Il en faut impérativement. C'est un vertige, un peu comme ce que ressentent les parachutistes au moment où ils sautent. Eh bien pour Marie, c'est la même chose !
La première scène dans cette cuisine d'une blancheur immaculée fait presque penser à de la science-fiction...
Ah mais tant mieux, je l'ai fait exprès ! Je voulais que cette cuisine soit presque clinique. Je voulais que Marie se dise « je ne sais pas où je suis, je ne détiens pas les clés mais il y a quelque chose qui ne va pas. » Du coup, on a ce gamin super bien coiffé, qui n'a pas une mèche qui dépasse, dans cette cuisine ultra blanche et le beau temps dehors... Il fallait cette ambiance, ce côté « et si rien n'était vrai ». Comme dans The Truman Show...
Vous aviez des films en tête en préparant le vôtre ?
Oui j'en ai revu pas mal pendant que j'écrivais le scénario. J'ai notamment revu Un jour sans fin, Memento, Eternal Sunshine of the Spotless Mind... Freaky Friday aussi pour l'aspect comédie.
Est-ce que votre expérience de comédienne vous a aidée pour la direction d'acteurs ?
Bien sûr. Je pense que les films d'acteurs sont toujours assez forts dans les sentiments et dans les relations qu'il y a entre les personnages. Un acteur ne sait pas forcément ce qu'il faut faire mais il saura toujours pourquoi cela ne marche pas. On identifie toujours très vite quand on est acteur que telle scène n'est pas juste du point de vue des sentiments exprimés. Etre acteur, c'est toujours aller au plus près de quelque chose de vrai. On cherche toujours la vérité tout le temps. Et être un acteur confirmé, ça va toujours avec l'humilité de comprendre ce que veux un metteur en scène. C'est finalement super facile de bosser avec des grands acteurs. Les choses se sont donc mises en place de façon assez naturelle.
Sur un plan plus formel, je trouve que la lumière est très travaillée dans votre film, ce qui n'est pas le cas de toutes les comédies françaises... Qu'aviez-vous en tête visuellement ?
Rien de particulier mais je savais ce que je ne voulais pas. « Être triste quand il fait soleil, c'est pire que quand il ne fait pas beau » : j'avais écrit ça dans un de mes bouquins. Du coup j'ai dit à Thierry [Arbogast, le directeur de la photographie, ndr] que je voulais une sorte de lumière enveloppante, qu'elle soit toujours un peu entre deux eaux.
C'est comme pour l'appartement, j'en ai fait un symbole de réussite sociale, il y a la vue sur la tour Eiffel... Tout le monde voudrait y vivre mais en même temps, cette tour représente quand même plusieurs tonnes de fer qui obstruent une fenêtre ! On l'a rapprochée de la fenêtre grâce aux effets spéciaux d'ailleurs. Ce qui fait que cet appart' empêche l'évasion, il est impossible de se croire ailleurs. Je voulais donc une lumière qui ne soit pas trop léchée et qu'il y ait une ambiance très poudrée. Thierry me disait « tu veux un truc à la Cukor ». Tant mieux si je lui ai fait penser à ça !
Quels sont vos projets ?
Je vais jouer, notamment dans un film de Joël Franka ainsi que dans deux autres films. Je ne peux pas vous en dire plus. Quant à la mise en scène, je n'ai pas d'idées suffisamment fortes pour me replonger tout de suite dedans, surtout que La vie d'une autre a représenté deux ans et demi de ma vie. Mine de rien c'est long. Et moi j'ai envie d'aller prendre des vacances sur les plateaux des autres !
Propos recueillis par Jérôme BEALES

