Au lendemain de cette période de fêtes et au coeur d'un rude hiver, il n'est pas rare d'aller se réchauffer auprès d'un film cher, qui vous remplira le coeur d'optimisme. Et aucun n'est plus aimé que le film de
Frank Capra,
La Vie est belle. Alors pour renouer avec un peu d'innocence, de naïveté et de légèreté à la nouvelle année qui s'écoule déjà, revisitons ce beau classique, sorti en 1946 (on sent d'ailleurs au sein même de l'histoire les stigmates de la guerre encore proche). Il est le film préféré de son réalisateur, grand artiste qui nous a offert nos plus belles joies de cinéma à travers bien des chefs d'oeuvre. Pourquoi alors choisir celui-là ? Parce qu'il est de saison, tout d'abord, et parce qu'il est sans doute le plus symbolique de l'esprit de Capra, de cette émotion qu'il parvient à inspirer au spectateur. Comme au sein d'un beau conte, mais qui toujours flirtera avec les zones d'ombre de la nature humaine (l'oeuvre a aussi une dimension sociale non négligeable). L'immense générosité de Capra est lucide. Ces films sont comme des remparts à l'adversité, comme les refuges d'une innocence naïve certes, mais si revigorante.

Le film se place d'emblée dans une tradition surnaturelle et merveilleuse. Des anges (sous forme d'étoiles brillantes dans un ciel nocturne) discutent entre eux du sort d'un certain Georges Bailey. Ce dernier est au désespoir et va se suicider un soir de Noël. Le tableau est déjà bien noir pour poser les fondements d'un beau conte. Une bonne partie du film va consister en un simple postulat: connaître cet homme et comprendre ce qui l'a conduit à ce geste. Son ange gardien Clarence pourra alors intervenir pour tenter de le sauver et gagner ainsi ses ailes.
On va donc suivre les grands moments de la vie de Bailey depuis l'enfance, lorsqu'il sauve son petit frère de la noyade dans un lac gelé. Il avertit plus tard le pharmacien qui l'emploie qu'il allait commettre une erreur funeste. Il rencontre enfin celle qui sera la femme de sa vie. Il y a également un autre aspect. On voit ce héros assumer ses responsabilités et renoncer à ses vieux rêves de voyages pour reprendre l'entreprise familiale de prêts et construction. Il a une approche humaine de sa profession. Il veut permettre aux gens de posséder leur maison. Il s'élève contre le vieux Potter, entrepreneur sans scrupules qui règne sur la ville. Ce dernier ne pense qu'à s'enrichir sur le dos des honnêtes gens. Bailey est une sorte de bienfaiteur, une figure classique de Robin des bois ou d'humble David contre un affreux Goliath. Un homme si irréprochable ne saurait être l'objet de tourments suicidaires.

La trouvaille de Capra est de lui infliger cette souffrance morale. Alors que Bailey vit une large partie du film dans un bonheur sans nuages, son oncle, qui a égaré 8000 dollars, va le plonger dans la détresse. Ainsi, l'homme exemplaire, si heureux et bienveillant qu'il en devenait presque agaçant, en est réduit à la dernière extrémité. Il s'humilie devant son ennemi juré Potter pour ne pas voir l'oeuvre de sa vie détruite. Mais trahissant ainsi tous ses principes, il perd l'envie de vivre et se dit que le monde se porterait bien mieux sans lui. C'est là que la dimension merveilleuse, qui était le prologue du film prend tout son sens. Le récit conventionnel d'une success story légère, change de nature. C'est ce qui fait la grandeur de ce film, avoir poussé le cliché du bonheur à bout et pendant longtemps, l'avoir détaillé même au point qu'on y voyait le coeur de l'histoire. Tout est bouleversé dans la dernière demi-heure. Capra revient habilement sur les certitudes que le spectateur croyait acquises. La lumière radieuse devient nuit noire, la réalité devient autre, le désespoir s'invite dans un monde d'où il semblait exclu. L'insouciance est brisée d'une façon assez radicale.
Le casting est composé d'acteurs chevronnés, que l'on croise souvent chez John Ford (comme Thomas Mitchell, dans le rôle de l'oncle Billy, également célèbre pour avoir été le père de Scarlett dans
Autant en emporte le vent et un habitué de l'univers de Capra). La belle Mary Hatch est incarnée par la touchante Donna Reed. On associe souvent James Stewart à des personnages un peu lunaires et bienveillants, type qu'il épouse comme à son habitude dans la première partie du film. Mais le voir ainsi rompre avec cet aspect lisse, se décomposer de détresse et de chagrin est un choc. Il va jusqu'à devenir violent même pour sa femme et ses enfants tant il est à bout. La part d'ombre du personnage est pourtant suggérée très tôt. On sent un renoncement et une frustration en lui lorsqu'il choisit d'aider les autres plutôt que de vivre sa vie. Il ne sera pas l'aventureux voyageur qu'il rêvait d'être.

Il sera un bon citoyen de sa petite ville Bedford Falls, qu'il ne quittera jamais, oeuvrant à maintenir à flot l'entreprise familiale, au service des bonnes gens qui ont droit au bonheur. La « recherche du bonheur » est d'ailleurs inscrite dans la constitution américaine, ce qui fait de Bailey un défenseur de ces valeurs fondamentales, contre le capitalisme inhumain du vieux Potter. Il est l'humain contre le système, un peu comme dans
M. Smith au Sénat. Il incarne donc un motif cher au coeur du réalisateur, et très récurent dans son oeuvre. Il est presque l'archétype du héros chez Capra.
On a pu reprocher avec grand tort à ce film d'être mièvre, or il est tout le contraire. Il est entendu que c'est un conte, mais ce qui le domine, c'est la précarité du bien-être. On ressent fort la fragilité de ceux qui agissent bien, leur sentiment de ne pas compter, de vivre à perte, en dépit d'eux-mêmes. Bailey est aussi soumis à la tentation de l'opulence (lorsque Potter lui fait une proposition de rachat qui ferait de lui un homme riche). Tout dans sa réussite et sa reconnaissance peut être balayé. Il peut regretter de n'avoir pas davantage pris soin de lui. Ce personnage incorruptible a consenti un douloureux sacrifice. S'il veut en finir, au début du film, c'est qu'il s'est oublié lui-même, qu'il ne voulait pas de cette vie, de ce mariage et de « tant d'enfants » comme il le dit, hors de lui, au soir où il se croit ruiné. Les 8000 dollars censés causés sa perte ne sont au final qu'accessoire, c'est toute sa frustration qui explose à la fin du film, une forme d'égoïsme qu'il a étouffée pendant trop longtemps…

Le conte de Noël enneigé en vient peu à peu questionner l'existence, avec l'irruption de l'ange gardien Clarence qui va littéralement sauver Bailey des eaux. Il fait semblant de se jeter dans le fleuve. Fidèle à son attitude secourable, George va le tirer des flots plutôt que de s'y noyer lui-même (dans un sauvetage qui rappelle un peu celui de son petit frère au début du film). Il voit ensuite son voeu exaucé: voir ce que serait le monde sans lui. Il constate à quel point sa ville chérie aurait alors dérivé vers le vice et la corruption -tant et si bien qu'elle se nommerait « Pottersville »-. L'ange gardien le prend au mot et le confronte à ce triste spectacle : tous ses amis ont raté leur vie sans lui. Il se voit même malmené et maltraité par eux.
psui Lorsqu'enfin il revient de cet épisode surréaliste et cauchemardesque, sur le pont où il soupirait, il devient euphorique, puisqu'il a retrouvé sa réalité où les gens l'aiment et le connaissent. D'un coup, sa situation sans issue ne pèse plus bien lourd devant la joie qu'il éprouve à être simplement en vie. Il a surtout enfin gagné le respect de lui-même, la dignité et la fierté qu'il avait un moment perdue, submergé par ses problèmes.
La morale est simple et profonde: malgré tout, la vie est belle. C'est ce que le film montre très explicitement, allant d'un idéalisme enthousiaste à la détresse la plus profonde. Capra est de ceux qui savent surmonter le désespoir, raviver un peu de chaleur humaine avec une apparente simplicité. Mais, imperceptiblement, il aura également avec ce film dépeint notre abattement, notre frustration, nos désarrois et notre impuissance face à un monde où les braves sont décidément si méprisés.
La réponse que Capra apporte est toute simple: le seul espoir pour ne pas se laisser avoir par la fatalité machinale et inhumaine, c'est d'être un homme tout simplement, avec ses faiblesses, ses maladresses et ses défauts. Bailey reprend conscience du bien qu'il a pu faire, de tous ses petits riens qui rendent la vie supportable, de ce qui fait de lui une personne à part entière tout simplement. Peut-être que le plus beau résumé de
La Vie est belle est dans cette citation de John Lennon : « La vie, c'est ce qui arrive pendant qu'on est occupé à faire d'autres projets ». Et c'est ce présent là, inestimable, que Capra le magicien amène à la conscience de son spectateur. On lui sera éternellement reconnaissant de cette sublime simplicité.