« Pourquoi Hong Kong ? Pour le coup, c’est une envie de conserver Largo dans la modernité. En tant que héros, il a été écrit et composé par Jean Van Hamme à une certaine période dans les années 1980 avant d’être transposé en bande dessinée dans les années 90. Il date par certains côtés et par rapport à New York, j’avais une gêne. Par rapport au vingt et unième siècle, je trouvais que New York était une ville du siècle passé. Dans l’histoire, cette ville-là devait représenter la modernité pour Largo. A l’époque, New York était la capitale économique et culturelle du monde comme ont pu l’être Londres et Paris pour le XIXe siècle avant que cela ne change. Et je trouve que pour le vingt et unième siècle, le basculement a lieu ailleurs. On ne sait pas encore vraiment où mais sûrement vers l’Asie. Dès lors, j’ai choisi et suis allé dans deux villes, Shanghai et Hong Kong en me demandant où irait Nerio Winch, lui qui a déplacé le siège de son groupe vers le centre de la modernité. Et j’ai choisi du coup Hong Kong pour de pures raisons de décor et cinématographiques. C’était plus spectaculaire. De plus, j’adore Johnnie To qui est un réalisateur, un maître que je vénère et en plus c’est un rêve d’aller tourner là bas. La deuxième raison pour laquelle je voulais éviter New York et qui m’a fait préférer Hong Kong, c’était d’échapper au piège du film à l’américaine. Je voulais vraiment faire un film qui reste propre à notre identité européenne. Cela me permettait de m’éloigner du monde anglo-saxon et de justifier un mélange des langues plus grand.
Mais au fond, je n’ai filmé qu’un morceau de Hong Kong. En effet, là bas, la ville est divisée en deux parties : l’île, qui est le centre d’affaires très cosmopolite et Kowloon, qui est la pointe du continent asiatique et qui est très chinois, très populaire. J’aime beaucoup les deux à Hong Kong mais ce qui m’intéressait, c’était de filmer le monde des affaires, sa dureté, quelque chose de froid, les grands gratte-ciels etc. C’est donc là dedans que je me suis plongé et j’ai adoré tourner là-bas. Honnêtement, on est tous tombés amoureux de Hong-Kong, l’équipe tout comme moi. Et lorsque l’on se retrouve et que l’on en parle, la ville nous manque comme une personne peut nous manquer. C’est une ville qui a une personnalité incroyable et en soi, une énergie assez impressionnante. » Jérôme SalleLargo Winch – le film sort cette semaine sur les écrans. Et si vous ne l’avez pas encore découvert, courrez-y tant le métrage s’inscrit dans une agréable tradition du film d’aventure totalement dépaysant : plus encore qu’une intrigue passionnante aux rebondissements palpitants rondement menée, c’est sans doute la multitude de paysages et de cultures différentes qui se révèle être l’un des grands atouts. Véritable bouffée d’air frais, Largo Winch – le film tient magnifiquement son rôle de marchand de rêves, nous embarquant dans autant de pérégrinations et autres sensations exotiques.
Jérôme Salle et Julien Rappeneau, respectivement réalisateur et scénariste de l’adaptation de la bande dessinée culte de Van Hamme et Francq, l’ont bien compris : ce qui fait la force d’un grand divertissement, c’est sa puissance à emmener le spectateur dans une autre dimension et à le faire oublier son quotidien. Pour cela, en plus d’un scénario bien ficelé et des traditionnels arguments que sont un héros charismatique et des icônes féminines au charisme sulfureux, rien de tel que situer son action dans des lieux échappant aux endroits connus et ultra fréquentés des autres grosses productions. Ainsi, Largo Winch – le film se permet d’offrir au spectateur un tour operator somptueux, lui permettant ainsi de visiter, découvrir de nouvelles cultures, de nouveaux espaces. Prenant quelques libertés au risque de surprendre les amateurs les plus difficiles, ils décidèrent donc de resituer leur intrigue dans d’autres lieux que la traditionnelle méga cité New Yorkaise ou autres. La grosse pomme fait donc place à Hong Kong, ville coutumière des productions asiatiques mais étrangement absente du cinéma international. Hong Kong qui offre toute sa grandeur, sa modernité à une épopée prenante, celle d’un jeune héritier inconnu amené à prendre la suite d’un puissant chef de multinationale. Dévoilée dès une scène d’ouverture cruciale, l’immense métropole se présente tout d’abord par une vue nocturne de la baie, les tours modernes et lumineuses contrastant soudain avec les aprioris et égalant dans sa démesure les capitales maintes fois exploitées. Pas étonnant de situer le film, à l’intrigue économique proéminente, dans cette région puisque celle-ci se trouve être la ville la plus riche de la côte du sud de la Chine. Un carrefour obligé dans le milieu financier puisque la ville se sera révélée ces dernières années être l’un des pôles les plus florissants économiquement parlant.

Endroit clé et propice à une intrigue telle que celle-ci mais connaissant aussi, par sa richesse géographique et culturelle, un réel potentiel scénaristique en terme d’aventures : bordée par la mer, entourée par quelques îles, relief montagneux, plaines magnifiques, tout semble offrir au territoire une force onirique et somptueuse rare. Le réalisateur ne s’est donc pas trompé en partant tourner avec son équipe la grande majorité de son film là-bas. Parvenant à piocher autant de l’énergie communicative de la ville en perpétuelle évolution, réussissant à rendre authentiquement abordable et familière les courbes de la cité,
Jérôme Salle laisse glisser les plans de son métrage dans la même douceur exceptionnelle qui rendait les aventures de l’agent 007 fascinantes. Captivante et éblouissante lors des plans de localisations, filmant les ponts Hong-Kongais comme s’il s’agissait des illustres et usées arches surplombant la baie de San Francisco, le metteur en scène redéfinit un lieu en s’inspirant autant des réalisateurs locaux ayant épuisé leurs provinces natales que les cinéastes de blockbusters américains parvenant à sacraliser et à rendre mythiques quelques emplacements. C’est ce que parvient à faire Salle : il dévoile la cité sous un autre angle, sous une autre sensibilité, à des lieues de la simple illustration accessoire faite pour certains métrages. S’il est certain, par exemple, que la séquence de The Dark Knight se déroulant à Hong Kong ne semblait présente que pour ouvrir les frontières en dehors de Gotham City, il est évident que Salle, lui, ouvre l’imaginaire du spectateur en dehors des territoires obligatoires en dévoilant la ville sud asiatique au monde.
Comment ? En apprenant à connaître la ville ! A la vivre ! Plus qu’une simple volonté de faire varier les plateaux routiniers, l’équipe s’installe suffisamment sur place pour commencer à ressentir le mouvement général, pour appréhender le quotidien de la cité… Une poursuite dans les rues témoigne de la grande simplicité mais aussi de la rare force du film comparé aux autres : Salle filme les rues, encore inconnues quelques mois plus tôt, avec le même œil que s’il filmait Paris. Une manière habile d’embarquer le spectateur et de lui faire parvenir la double information de terrain conquis et pourtant totalement imprévisible… D’ailleurs, si bientôt on se laissera convaincre d’être en territoire connu, la trame de Largo Winch – le film continue à surprendre et, dès que l’acclimatation est trop forte, se décale dans une autre sphère géographique. Avec des origines bosniaques, le héros lui-même est une invitation au voyage et à la découverte de nouvelles cultures. La Chine laisse donc la place à Malte mais aussi à une multitude de paysages de la Sicile ou de Macao, des tableaux variés qui offrent un peu plus de souffle épique à une aventure hors du commun. Visitant le bassin méditerranéen, révélant des criques, des plaines et des plages sublimes aux sables colorés et rêvés, le métrage remplit haut la main la carte de l’image luxuriante et fantasmée dans laquelle on aimerait tant se laisser happer. Des paysages de cartes postales qui contrastent radicalement avec la puissance terne et réaliste que véhiculent les dernières grandes productions d’action lorgnant sur le même registre et qui tentaient d’aborder les choses avec un réalisme surprenant. Rien qu’en repensant à la brillante trilogie des Jason Bourne on constatera la radicale différence qu’entretient la série avec le film de
Jérôme Salle : là où la quête d’identité de
Matt Damon se confortait dans les peintures de villes européennes avec une objectivité du quotidien, Largo Winch s’affilie plus dans la grande tradition des aventures glamours et gentiment old school, à la croisée du vintage et de la modernité.
Une manière aussi de relocaliser un peu la tendance vers l’Europe, le vieux continent possédant en son sein une quantité magistrale et grandiose de décors tous aussi démentiels et captivants les uns que les autres. Une initiative dont on se ravit : si pour des raisons de crédibilité Hong Kong semblait être l’endroit propice pour le siège économique, la visite que l’on nous offre des lieux composant la mythologie du personnage de Tomer Sisley parvient remarquablement bien à donner envie au spectateur d’aller découvrir ses propres contrées. Un talent de plus donc au film de
Jérôme Salle qui soudain offre à ses décors un autre rôle : bien plus que n’être que de simples arguments narratifs ou divertissants, la richesse des plateaux hante bientôt l’intrigue elle-même, très vite soutenue par un casting international exceptionnel. Combinant ainsi l’utile à l’agréable, le divertissant avec le ludique, Largo Winch – le film, libre adaptation pourtant émérite d’une bande dessinée qu’il ne fallait pas abîmer, se révèle être l’une des meilleurs nouvelles de cette fin d’année.