Par Kevin Dutot - publié le 15 octobre 2009 à 00h00 ,
MAJ le 15 octobre 2009 à 18h14 - 0 commentaire(s)
L’anglicisme « biopic » a le vent en poupe ces dernières années... Toutes les grandes figures du siècle dernier, qu’elles appartiennent au monde des arts, de la politique, des médias ou du sport ont désormais leur film. A quelques exceptions près ! A croire que notre civilisation, en manque de modèle digne de ce nom, est désormais plus encline à se faire nostalgique de gloires passées qu’admiratrice du présent. Nous n’enlèverons cependant pas à Oliver Stone le mérite d’avoir tenté l’exercice sur un homme au pouvoir encore influent, Bush Jr, mais à vrai dire, pour ce qui est de l’exemple à suivre, ce n’était certainement pas le bon spécimen... En France, le film biographique n’est pas autant apprécié qu’aux Etats-Unis où les spectateurs chérissent à outrance, et ce depuis plusieurs décennies, les films relatant l’existence des grands de ce monde. La liste serait trop longue mais dans le lot, les perles sont nombreuses car à vie extraordinaire, film extraordinaire. Enfin pas tout le temps....



Si la culture anglophone, moins pudique sur les questions politiques, a rarement hésité à nous offrir des « fictions » sur des figures engagées liées aux Amériques tels que Nixon, Harvey Milk, W. : l'improbable président, Malcolm X, JFK, Patton, Che ou au Royaume-Uni comme The Queen, Elizabeth, Goodbye Bafana ou Le dernier Roi d'Ecosse, nous devons de notre côté nous contenter du Promeneur du champs de Mars sur le Président Mitterand, une réussite quelque peu bavarde et loin d’être populaire dans l’approche de l’homme et le très mitigé Pétain, un exemple raté de biopic qui évite constamment la confrontation avec son sujet. Ce n’est pourtant pas la matière qui manque. Même l’Allemagne se permet de réaliser des films prenant Adolf Hitler comme personnage principal. Alors le cinéma français, trop frileux depuis bien longtemps et effrayé à l’idée de s’attaquer aux monstres que sont De Gaulle, Leon Blum et dans une autre mesure des personnalités plus proches de nous comme Jacques Chirac, Georges Pompidou, ainsi qu’aux affaires de la Guerre d’Algérie ou autres préoccupations nationales, s’est trouvé un terrain de jeux particulièrement adapté à son manque de courage... le milieu artistique.



Quoi de mieux qu’une mise en abîme pour développer tout le désir de retracer les existences des grandes figures françaises ? Ces trois dernières années, entre Edith Piaf, Françoise Sagan, Coco Chanel, Séraphine ou encore Soeur Sourire, nous nous sommes même spécialisés dans un sous-genre bien précis : le biopic au féminin... Le seul faisant tâche, littéralement, c’est Mesrine. Jacques Mesrine...à qui Jean-François Richet a consacré un diptyque ambitieux, pas toujours adroit, cherchant à exploser les conventions d’un cinéma français légèrement engoncé. Le film, largement plébiscité par le public, se permet de nous faire le portrait d’un gangster et de nous faire aimer son existence... Un plaisir coupable en somme mais dont les Américains ont le secret depuis plusieurs dizaines d’années. Bonnie Parker et Clyde Barrow ou la famille Corleone sont autant de personnages réels ayant inspiré toute une mythologie et un film à leur gloire.


Ainsi, après le constat d’un bon train de retard et en dehors de toute attente politique, morale ou même sociale (des films comme l’Affaire Josey Aimes, Erin Brokovich ou Norma Rae, autant de biopics au discours social), les biopics à la française ont-ils de quoi concurrencer les productions étrangères ? Certes l’exercice est complexe, particulièrement ambitieux et il est toujours délicat de retracer la vie d’une figure publique et si prochainement nous pourrons nous vanter d’offrir les biopics d’Yves Montand ou Serge Gainsbourg, difficile d’en attendre beaucoup quand on voit les décéptions que peuvent être Coluche, Sagan, La Môme, Jean de la Fontaine : le défi ou Coco avant Chanel. Le monde des arts... littérature, peinture, cinéma, musique... regorge de figures passionnantes mais le résultat semble toujours en deça d’un potentiel incroyable. La faute à un académisme omniprésent, une prise de risque zéro (un comble pour des films comme Coluche ou Sagan) et cette volonté affirmée de toujours arrondir les angles.



Certes, le cinéma américain n’est pas exempt de défauts... Ray déviait rapidement sur l’égocentrisme, les problèmes de drogue et de violences conjugales du chanteur Ray Charles et le Che de Soderbergh traçait un portrait très propre d’un révolutionnaire qui ne l’était pas. Mais il y a I’m Not There de Todd Haynes, Frida de Julie Taymor, Aviator de Martin Scorsese puis Truman Capote, Moi Peter Sellers, Pollock ou Man On the Moon… Des œuvres denses, intenses et qui sont le résultat d’un véritable travail d’écriture et de mise en scène. Ces biopics ne sont pas de simples mises en image d’une vie, mais bien des regards croisés sur une existence où l’imaginaire prime sur le réalisme.

Pour exemple, revenons sur un film comme Sagan, sorti courant de l’année dernière qui, de façon intelligente, aurait pu tracer un portrait de femme fascinant... Car Françoise Sagan, entourée d'hommes et de femmes aux déviances sexuelles assumées tout au long de sa vie, et ayant vécu dans de véritables auberges espagnoles avec amis, amants, maîtresses, était une femme libérée ! Poudrée jusqu'à l'overdose, alcoolique, pleine de dettes et magouilleuse des temps modernes (elle était au coeur de l'affaire Elf), la Sagan n'était pas une sainte et c'est pourtant avec un regard des plus candides que la réalisatrice, Diane Kurys trace le portrait de cette femme. Ses problèmes de drogue sont traités avec la finesse d'un message du Ministère de la santé, ses magouilles avec la justice sont évincées, son alcoolisme dédramatisé et sa sexualité eventée. On reste à la surface des choses et à force de vouloir parler de libération sexuelle et morale en prenant des pincettes à chaque évocation d'ordre homosexuelle, le film devient tout simplement une gigantesque blague qui n'ose jamais montrer ce qu'il cherche à démontrer. Derrière sa volonté de dessiner le visage des hommes et femmes libres du 20ème siècle, Kurys se révèle tout à fait inapte à faire naître la moindre émotion. Pire encore, elle est incapable de rendre hommage au personnage qui semble tant lui tenir à coeur en étouffant un bon nombre des aspects de sa vie. On pourrait en dire autant du Coluche de De Caunes, qui ne pénètre pas à un seul instant les strates ténébreuses de son personnage et La Môme d’Olivier Dahan, sous son apparat déployé est un objet poseur qui évoque la vie de Piaf sans pour autant nous en offrir une interprétation personnelle...



Le biopic français manque d’un élément qui fait défaut au cinéma français populaire en général : un vrai regard. Séraphine, maintes fois récompensé aux César entre également, et malheureusement, dans cette catégorie où tout nous semble si distant que l’émotion n’est jamais au rendez-vous. On se rapproche quasiment du factuel, du documentaire, alors que le cinéma se réclame être un travail d’artiste... On attend donc face au travail très classique d’Anne Fontaine sur Coco Chanel, ce que pourra nous offrir Jan Kounen sur la même effigie dès la fin de l’année dans Coco Chanel et Igor Stravinsky. Deux cinéastes qui s’affrontent sur un même terrain et un réalisateur français dont on attend beaucoup, se faisant rare et plutôt « original »... un mot que l’on aurait tendance à oublier dans le cinéma français.
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