Géant démographique et premier pays d’Amérique du Sud pouvant prétendre à une participation active à la gouvernance mondiale, le Brésil ne se remet pas de ses difficultés et de l’endémie de ses inégalités. En effet, très profondément marquée par une pauvreté insupportable et malheureusement incontournable, l’autre patrie du soleil et du progrès n’a d’autre choix que de travailler à l’amélioration des conditions de vie de tous et notamment des plus démunis. De fait, c’est aussi dans ce sens qu’il faut approcher les quelques emblématiques films brésiliens qui ont gagné nos salles dernièrement, c’est à dire sous l’angle de l’exemplaire représentation d’une réalité compliquée et sous l’effet de traits révélateurs parfois trop appuyés. Revue de détail.
Un Brésil perclus par sa violence sociale…A l’instar des clichés qui fondent nombre des idées que l’on a sur lui, la violence des favelas est au pays auriverde l’équivalent des plages ensoleillées que chaque touriste garde comme image du Brésil lorsqu’il en revient. Force est de constater dès lors que le raccourci est rapide mais en cela facilement justifié, tant on ne peut faire abstraction du dénuement qui sévit dans ces quartiers informels au possible, dont l’origine même est à rechercher dans la misère de ses habitants.
Ainsi, bidonvilles, habitats précaires, favelas, fondent souvent l’arrière plan principal du cinéma brésilien contemporain, du moins, tel est le cadre dans lequel s’inscrivent nombre des films qui nous parviennent depuis quelques années. Pourquoi ? Tout d’abord, parce que les cinéastes brésiliens ne font pas abstraction de ces problèmes que l’on ne peut abstraire ou passer sous silence, mais surtout parce que le médium, fenêtre sur le monde et la vie des êtres, ne peut que se servir du potentiel incroyable d’histoires, de fantasmes et de récits qui en sourd.
Ainsi, de
La Cité de Dieu en passant par
la Cité des hommes en passant par le très caricatural Troupe d'élite, ce cinéma tend à d’abord regarder sous un angle profusément dramatique, le Brésil des quartiers de récupération, de bricole et de tôles ondulées. Et en cela, rien ne peut lui être foncièrement reproché puisqu’il documente le réel et s’en nourrit pour le relire puis s’en servir à l’aune des exigences de la fiction et des genres. C'est-à-dire autant pour dire et montrer que pour divertir.

Et pourtant, tout n’est pas que violence, délabrement et désespoir dans cet univers que condense encore plus étroitement, pour ne pas dire caricaturalement, Rio Ligne 174. En effet, le meilleur du cinéma de ces endroits trouve toujours le moyen de montrer l’envers d’un décor souvent trop réducteur et prompt à recevoir l’énormité des clichés que l’on y projette. Il en va ainsi pour les films du producteur et réalisateur Fernando Mereilles, quand l’ascension des difficultés rencontre quoique l’on en dise, l’amour, l’humour et les enjeux de la probité. Il en est de même dans les films de Walter Salles et notamment dans
Une famille brésilienne, son dernier. La rudesse des rues et son infime pauvreté y côtoient la richesse démonstrative des nantis et l’exemplarité d’une famille en quête d’identité, de repères et de respectabilité. Et pourtant, à aucun moment, on ne sent l’égarement comme seule et unique destinée, comme seule alternative au sordide de la réalité.
Le sport, la foi, le savoir, l’espoir en demain et plus encore tout ce qui peut faire lien et en crée, s’imposent comme des viatiques et autant d’alternatives aux conduites de chacun. Comme le brosse à coup de burin Rio Ligne 174 et le souligne avec émotion et subtilité, le vibrant documentaire qu’est
Puisque nous sommes nés, le Brésil d’aujourd’hui a certes les limites qu’il ne peut ignorer mais si trop souvent, il se borne à les respecter, il reste en mesure de les dépasser. Et c’est justement dans ces interstices où l’homme et une société modèlent leur destin que le cinéma souvent se niche pour porter sur l’avenir brésilien, un regard différent, profitable et rarement complaisant.
…mais bousculé par sa jeunesse et le prisme de son cinémaCar le Brésil a pour lui sa jeunesse et son dynamisme comme ressource d’ampleur. Et cela, le cinéma ne l’omet pas, lui qui s’est choisi depuis des années déjà comme principal horizon, celui des plus jeunes. En effet, c’est souvent à l’aune des responsabilités personnelles, familiales et plus encore collectives que ce dernier suppose les conditions du futur brésilien. Que ce soit sous un angle réducteur et profondément déceptif comme dans Troupe d'Elite et Rio Ligne 174 où la violence et la complaisance de l’anarchie semblent devoir l’emporter ou plus justement à l’aune positive de la solidarité, de l’éducation et de la responsabilité de tous, comme tant d’autres films veulent l’affirmer. Ce sont donc autant d’approches et de propositions qui s’élaborent dans les salles et qui font du cinéma brésilien, l’un des plus justes miroirs que la société puisse se tendre et dans lequel elle accepte bon gré, mal gré de s’envisager.
Par conséquent, à mesure que l’histoire récente du cinéma brésilien s’écrit, qu’il soit de masse ou plus sûrement d’auteur, il est une vérité sur laquelle le spectateur et le critique ne peuvent passer : ce dernier pose sur les mondes qu’il explore et le Brésil qu’il décide de raconter – et cela sans le reconnaître ou l’exiger -, un regard politique qui a une double portée. Celle d’un constat frontal, souvent cru et désabusé et celui plus insidieux et profitable qui consiste à considérer les solutions à y apporter. Car de
la Fièvre de l'or à
Puisque nous sommes nés, en passant par
Central do Brasil et
La Cité des hommes, c’est tout le spectre cinématographique qui réfléchit malgré d’autres desseins, à plus d’espoir et à un vrai progrès.
De fait, au-delà des films, de leurs sujets, de leurs récits et de leurs opinions, c’est tout le cinéma du Brésil qui semble travailler sur lui-même et sur ceux qui le regardent pour nous amener à penser la salle comme un laboratoire d’idées et l’un des moyens d’envisager autrement la réalité. Et qui sait, la changer. In fine, que l’on adhère ou pas à sa capacité potentielle ou supposée, reste en tous cas que le cinéma brésilien s’affirme assurément comme l’un des cinémas du Sud qui offre aux côtés des cinématographies argentine, chinoise et plus modestement africaine, l’une des plus importantes définitions du médium et rappelle, si besoin était, la qualité de ses propositions, leur diversité et l’ampleur de son actuelle richesse.