APRES JEAN-FRANCOIS DAVY ET FABRICE DU WELZ, C'EST AU TOUR DE L’ACTRICE KARIN VIARD, ACTUELLEMENT A L’AFFICHE DANS LES DERNIERS JOURS DU MONDE DES FRERES LARRIEU, DE FIGURER DANS NOTRE RUBRIQUE "CARRE ROSE"...
Dans Les derniers jours du monde, Karin Viard joue un "incendie sexuel qui se propage en vent de révolte". L'occasion pour nous de revenir avec elle sur cette expérience et d'évoquer son rapport à l'érotisme au cinéma.
"J’ai un ami qui est allé voir Les derniers jours du monde. En sortant, il a trouvé que j’osais beaucoup, que je me mettais en danger, que c’était payant puisqu’il avait eu du désir pour mon personnage…"
Quel regard portez-vous sur l'érotisme au cinéma,son évolution? Au cinéma, il y a eu pendant longtemps les baisers où les acteurs s’embrassaient sur le menton. Aujourd’hui, d’une certaine façon, ça va plus loin. Dans les années 90, il y a eu beaucoup de jeunes actrices que l’on exhibait très facilement, qu’on mettait nue et à qui on proposait des scènes de sexe non simulées. Moi, je ne me suis jamais sentie capable d’atteindre un tel stade. D’ailleurs, en tant que spectatrice, je pense que ça peut me mettre assez mal à l’aise. Les frères Larrieu avec qui j’ai tourné une grande scène érotique dans
Les derniers jours du monde ont un rapport au corps que je trouve très beau et dans lequel je peux m’inscrire. Tout dépend au fond de la qualité du regard qui est posé sur le corps des acteurs. La nudité au cinéma peut être intéressante, en fonction de la manière dont elle est filmée. Parfois, il arrive que des corps soient affreusement filmés et là, c’est choquant parce qu’on a l’impression que l’acteur ou l’actrice a fait une confiance aveugle au réalisateur et s’est livré pour l’histoire alors que ça n’en valait peut-être pas la peine. Après, il peut y avoir de l’érotisme ailleurs : dans les échanges de regard, dans les gestes. Je me souviens d’un film de Jean-Pierre Mocky,
Agent trouble, dans lequel
Catherine Deneuve passait juste sa main sur son sein et c’était d’un érotisme démentiel. Et pourtant, on ne voyait rien. C’est la preuve, s’il en faut une, que l’érotisme ne se résume pas à exhiber des corps, à faire des râles et des soupirs.
Comment un réalisateur justifie t-il une scène de sexe pendant le tournage d’un film ? Il arrive que certains cinéastes aient besoin de se prouver quelque chose en réalisant ce genre de scènes. Beaucoup considèrent d’ailleurs que tourner une scène de sexe correspond à l’aboutissement de leur travail : filmer ces scènes-là comme d’autres. Est-ce que cette démarche reste valable ? Je ne sais pas. Un cinéaste qui fait un film en se posant ce genre de questions a un raisonnement intéressant. Mais c’est aussi du rôle des acteurs de mettre des limites si ça ne convient pas et de dire au réalisateur que cette scène de sexe ne révèle strictement rien sur le personnage. La plupart du temps, ça se négocie difficilement.
Qu’est-ce qui vous séduit dans le cinéma des frères Larrieu ? L’absence de provocation. Il n’y a pas de désir de livrer un message ; il y a juste une évidence incroyable consistant à filmer des corps comme des paysages. Point. Chez eux, le corps n’est pas érotisé, ni un moyen de pouvoir. C’est le corps à l’état naturel. C’est pour cette raison qu’ils n’hésitent pas à montrer des hommes et des femmes nus qui sont statiques, allongés ou en train de courir, dans le plus simple appareil. Le corps n’est jamais là pour susciter une émotion particulière qui serait de l’ordre de la transgression. Dans cette mesure, je trouve intéressant leur rapport à la nudité. Certainement parce qu’elle est très désinhibée. Les frères Larrieu sont très respectueux et en même temps très dégagés de tout ça. Leur regard se révèle très sain.
Quels furent vos premières émotions érotiques au cinéma, certaines scènes vous ont-elles choqué ou ému? Je me souviendrai toujours du baiser d’Ingrid Bergman et de
Cary Grant, dans
Les Enchaînés d’Alfred Hitchcock. Comme ils n’avaient pas le droit de s’embrasser trop longtemps à l’époque, ils utilisaient un moyen détourné et leurs personnages se parlaient au téléphone. Ce rapport m’a beaucoup troublé, en trouvant ça très évocateur. Si je devais citer une scène dérangeante liée à la sexualité, ce serait
Délivrance de John Boorman, que j’ai vu à 15 ans. J’ai eu un violent rejet pendant la scène de viol. Quelque part, c’est un mal pour un bien puisque ça m’a marqué à vie. La preuve, je m’en souviens encore. Pour être franche, là où moi je suis dérangée avec la nudité au cinéma, c’est quand j’ai l’impression d’être dans la culotte des gens. Mais c’est valable pour tous les niveaux de la société. Les torchons comme
Oops ! et
Closer sont dans la culotte des gens : on fouille dans leurs poubelles, on montre que telle ou telle star a de la cellulite comme nous. Ça me gène beaucoup d’être spectatrice de cette misère. Je me sens comme prise en otage, il y a quelque chose qui me déplaît.
Délivrance, c’est un autre rapport parce que ça reste une scène de cinéma et que quelque part, ça me rend impuissante. Elle est brutale, n’a rien de gratuit mais elle demeure perturbante encore aujourd’hui. A l’époque, je ne regardais que des films avec Jean Marais. Donc, c’est sûr que voir
Délivrance au Ciné-club du coin, ça m’a un peu décoiffé.
Comment assume-t-on une scène de sexe ? C’est forcément difficile. Mais si on n’en fait pas une montagne, alors ça peut se passer dans de bonnes conditions et ça peut même être assez satisfaisant au final. Il ne faut pas oublier que ça reste du travail. Du travail fragile, mais du travail quand même. C’est comme lorsqu’on demande de "jouer le désir" : si on sent que le cinéaste n’y croit pas, qu’il est goguenard ou réclame cette scène avec beaucoup d’agressivité, ça devient plus compliqué. Je me souviens d’une scène de sexe que j’avais tournée dans
Adultère, mode d'emploi, de Christine Pascal. J’avais dû me débrouiller toute seule, sans indication scénique et je n’y arrivais pas. Je me souviens que Christine m’avait dit à ce moment-là une phrase humiliante du genre "bah alors, t’as jamais appris à baiser ou quoi ?". C’était il y a plus de quinze ans maintenant. Dans
Les derniers jours du monde, je me suis lâchée de manière instinctive, sans réfléchir. Mais tout dépend avec qui on tourne la scène de sexe. Ce qui est sûr, c’est qu’on ne la joue pas à 20 ans comme on la joue à 40. Là où c’était plus compliqué paradoxalement, c’était l’explosion sur la place du Capitole à Toulouse. On avait beaucoup répété auparavant : c’est l’une des séquences les plus spectaculaires du film et les frères Larrieu l’ont tournée en une seule prise. Il ne fallait pas se manquer.
A un moment donné, votre personnage dans Les derniers jours du monde dit : "c’est fou ce qu’on baise quand ça ne va pas" C’est une phrase que j’aime bien, d’autant qu’elle arrive de manière totalement légère dans le film. J’aime comment le désir renaît soudain dans le couple, juste en étant dans cette chambre, en voyant un lit défait...
Etes-vous sensible à la dimension contemporaine du film (menace écologique, peur de la fin du monde en 2012, période de crise) ? Je dirais que
Les derniers jours du monde est une histoire d’amour surréaliste et romantique ; et que ces inquiétudes contemporaines la nourrissent. La fin du monde accélère les sentiments, les envies. D’ailleurs, ce que j’aime dans l’idée de fin du monde telle qu’elle est montrée dans le film, c’est que les gens vivent dans l’espoir que ce ne sera pas la fin des temps, que les personnages se retrouveront dans un autre monde. J’aime aussi comment les gens meurent comme si de rien n’était, comme si c’était normal. Cette espèce de vie qui circule, ce cœur qui continue de battre. Lorsque les gens disparaissent d’une scène à l’autre, c’est simplement parce qu’ils meurent de frustration. C’est juste l’amour et le désir qui guident de bout en bout.
Les derniers jours du monde peut se voir comme un film sur la nécessité d’aimer et de faire l’amour. J’ai un ami qui est allé le voir en avant-première. En sortant, il a trouvé que j’osais beaucoup, que je me mettais en danger, que c’était payant puisqu’il avait eu du désir pour mon personnage…