Louis Leterrier nous a reçu avec la gentillesse et le professionnalisme qui le caractérisent. Rencontre avec un frenchie qui est en train de se faire une place au soleil de Hollywood

Par Arnaud BORDAS - publié le 01 avril 2010 à 16h08
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Arrivé la veille de Los Angeles, où il mettait la dernière main au tirage 3D du Choc des Titans, et avant de partir à Londres le lendemain, pour l'avant-première mondiale du film, Louis Leterrier nous a reçu avec la gentillesse et le professionnalisme qui le caractérisent. Rencontre avec un frenchie qui est en train, tout doucement, de se faire une place au soleil de Hollywood.
 
Quel était l'intérêt de tourner le remake d'un tel film ?
Les remakes sont assez mal vus en général, surtout en France. Donc, quand on m'a proposé le film, je me suis dit « aïe aïe aïe, encore un remake ». Et puis finalement, vu que j'adorais le matériau de base, la mythologie grecque, j'ai pensé qu'il était possible de faire quelque chose de vraiment original avec ça et que l'on pouvait largement s'affranchir du premier film. On avait de quoi faire, vu la richesse du sujet. Le pied, en fait, c'était de faire à la fois un film historique et un film de monstres.

 

Le Choc des Titans de Louis Leterrier
 
Il s'est passé beaucoup de choses depuis Le Transporteur...
Je comprends qu'on critique mes premiers films mais d'un autre côté, je serai toujours redevable à Luc Besson d'avoir choisi au dernier moment ce petit assistant à la réalisation que j'étais à l'époque pour remplacer le réalisateur démissionnaire du Transporteur. Maintenant, c'était peut-être moins évident sur L'Incroyable Hulk parce que c'était une première fois, mais c'est vraiment à Hollywood que je suis en train de devenir moi-même. Et c'est assez drôle finalement, parce que je ne suis pas quelqu'un qui se met en avant en tant que réalisateur. C'est une volonté de ma part : je ne cours pas après la célébrité, je ne quémande pas d'avoir mon nom en gros sur l'affiche. Déjà, phonétiquement, j'ai un nom assez ridicule pour les gens de là-bas, ça ne fait pas très réalisateur de films d'action et en plus, ils ne savent jamais comment le prononcer. Ils me disent tout le temps « comme le chien ? » et je réponds oui. (rires) Bref, les gens, en France, ne comprennent pas forcément mon attitude de réalisateur, mais à un moment il faut prendre conscience que tout le monde ne peut pas être François Truffaut et qu'il y a plein d'autres façons de faire du cinéma. Moi, ce que j'aime dans le cinéma hollywoodien, c'est cette expérience de travail collectif. Par exemple, si on m'offre l'opportunité de faire le gros film Marvel Les Vengeurs, j'aimerais carrément le co-réaliser avec Joe Johnston, Jon Favreau, Kenneth Branagh, etc. Bref, avec les autres réalisateurs de la franchise. Le syndicat des réalisateurs ne me le permettra pas mais j'adorerais faire ça. Diriger un gros film de studio, c'est une aventure, c'est un dialogue continuel. Quant on veut quelque chose, on est obligé d'offrir une concession en retour. C'est la règle, il faut savoir cela pour travailler là-bas et en tenir compte lorsqu'on souhaite parvenir à ses fins. Et puis, il y a le gigantisme de la chose. Ça aussi, il faut pouvoir l'accepter et l'apprécier. Moi, j'adore ça. Et ce que j'espère, avec ce film, c'est que les gens vont commencer à voir ça, à comprendre le cinéma que j'aime faire. J'aime les acteurs, les personnages, j'aime travailler toute cette matière narrative et ne pas me limiter à juste remplir mon film d'explosions.
 
C'est ce qu'on vous demandait en priorité à vos débuts à Hollywood, non ?
Oui, au début, j'attirais les producteurs hollywoodiens parce que j'étais le petit Français qui ne coûtait pas cher. On me proposait des sous Transporteur et je refusais systématiquement. Je me suis battu pour obtenir une crédibilité professionnelle et me retrouver aux commandes de projets qui me passionnaient réellement. Mais maintenant, c'est en train de changer. On me reconnaît professionnellement pour ce que j'ai fait. Certains veulent travailler avec le réalisateur de Hulk ou du Choc des Titans.
 
 « Personnellement, je ne voulais pas faire un truc définitif. Je voulais garder des réserves, histoire de pouvoir élargir l'univers en cas de suite. »
 
A la base, Le Choc des Titans devait être plus long, non ?
Oui, sur le papier, le film était beaucoup plus long, on passait beaucoup plus de temps dans le monde des dieux et des titans. C'est ce que je voulais faire au départ, mais quand je leur ai présenté le script, les responsables du studio m'ont dit que ça coûterait beaucoup trop cher. Et puis bon, je voulais vraiment raconter avant tout une histoire humaine, je ne voulais pas que le spectacle prenne le pas sur l'histoire. Du coup, j'ai synthétisé toute l'histoire du combat entre les titans et les dieux dans la scène d'ouverture, avec ce ballet des constellations qui était aussi une manière de commencer le film de la même manière que l'original se terminait. Avec les scénaristes, on a construit une trame ouverte sur ce qui s'est passé avant et après l'histoire, parce qu'il fallait donner de l'ampleur à tout ça. De plus, ça ne sert à rien de vouloir tout mettre dans un seul film. Personnellement, je ne voulais pas faire un truc définitif. Je voulais garder des réserves, histoire de pouvoir élargir l'univers en cas de suite. Du coup, par rapport à ce que je voulais faire initialement, j'acceptais de mettre certaines choses de côté, je n'avais pas de problème avec ça.

 

Le Choc des Titans de Louis Leterrier
 
Sur le scénario, qui a fait quoi exactement ?
Le développement du film a duré 12 ans et plusieurs scénaristes se sont succédés sur le projet. Lawrence Kasdan avait rédigé un script très proche du film original, dont on a d'ailleurs gardé certaines idées. Les scénaristes du thriller d'action L'œil du mal avaient ensuite signé une version très différente, dans laquelle on ne voyait pas les dieux et dont on n'a pratiquement rien gardé. Puis, Travis Beacham a refondu tout ça et a apporté beaucoup de choses. C'est un mec brillant, qui a notamment écrit un scénario extraordinaire, Killing on Carnival Row, une histoire étonnante, un thriller noir et surréaliste sur un flic qui pourchasse un tueur de fées. Le script de Travis pour Le Choc des Titans était d'une richesse pas possible, il adore les monstres et il en avait mis quasiment partout ! Par exemple, les Djinns, les géants en bois qui s'allient à Persée, c'est lui qui les a inventés. Mais son scénario était évidemment trop cher, impossible à tourner. Et puis, j'ai ensuite travaillé avec Phil Hay et Matt Manfredi, deux jeunes scénaristes pleins de talent mais qui n'ont pas vraiment eu l'occasion d'en faire la preuve jusqu'ici puisqu'ils avaient signé deux commandes comme Le Smoking et Æon Flux. Mais bon, le réalisateur du Transporteur que j'étais n'allait pas leur jeter la pierre ! (rires) Donc, on a travaillé ensemble et j'ai découvert deux gars bourrés d'idées passionnantes. C'est vraiment grâce à eux que le film est ce qu'il est aujourd'hui. Et puis, au moment des retakes, on a eu un petit coup de main de la part de Simon Beaufoy (The Full Monty, Slumdog Millionaire) et Greg Berlanti, qui venait de la télé et qui vient d'écrire le scénario du film de super-héros Green Lantern. Et moi, j'ai supervisé tout ça, notamment en scénarisant les scènes d'action.
 
Comment dirige-t-on les acteurs sur un film pareil ?
Avec les acteurs qui interprètent les membres du commando de Persée, on s'est enfermés pendant trois semaines pour lire le scénario, répéter et nourrir les personnages, quitte à réécrire certains dialogues. Un peu comme pour une pièce de théâtre. C'est un truc qu'on ne voit jamais en France, mais c'est super agréable à faire et ça permet aux acteurs de mieux cerner leur rôle. Et puis ça a soudé tout le monde. Après ça, nous souhaitions tous nous donner à fond pour faire un bon film et pas juste un produit de studio. Lorsque nous tournions à Londres ou dans les îles Canaries, nous étions une équipe de personnes venues d'un peu partout et qui se retrouvaient dans un endroit, loin de Hollywood et du studio, et ça nous aidait à ne pas perdre de vue cet objectif.
 
Et Sam Worthington ?
Sam Worthington, tu ne le diriges pas comme tu diriges William Hurt, en lui suggérant d'aller chercher des choses dans son subconscient, de repenser à sa mère ou je ne sais quoi d'autre. Sam, il a la même culture que moi, en fait. Par exemple, au début du tournage, j'étais en train de le diriger de manière plus classique pour lui dire de faire quelque chose et il m'a sorti « Ah ouais, comme dans L'Arme fatale 2 quoi ! ». Et du coup, après, on a fonctionné comme ça, c'était génial. On est de la même génération, on regarde tout le temps des films, on joue aux jeux vidéo, bref on a le même ADN culturel. Le film préféré de Sam, c'est Mad Max, et justement, durant les répétitions, on a clairement orienté le personnage dans cette direction, ce qui a donné au film cet aspect de film de vengeance. Et en même temps, ça permettait d'approfondir le personnage et de ne pas en faire un bourrin qui hurle « Je vais tuer le Kraken ! » toutes les 5 minutes. On a coupé pas mal de répliques de ce style-là parce qu'on préférait rendre la colère de Persée plus souterraine. Avec Sam, c'est vrai qu'on voulait un film peut-être plus sec et direct, moins ample que les films épiques habituels parce qu'on voulait maintenir la tension. Et maintenir la tension sur 3 heures, c'est très difficile. Les héros sont confrontés à l'ultimatum de Hadès, et à partir de là, il y a urgence, il faut agir vite.
 
 « En fait, mes films sont plus connus que moi. Ce qui me plaît beaucoup d'ailleurs... »
 
Ça fait quoi d'être le réalisateur français qui a le mieux réussi à Hollywood ?
Le réalisateur français le plus connu à Hollywood, en ce moment, c'est Pierre Morel. Après le carton de Taken, on ne parle que de lui. Moi, à côté, je suis quasiment inconnu. Vraiment, je ne suis pas encore très connu là-bas. Comme je le disais, ils ont du mal à retenir mon nom. En fait, mes films sont plus connus que moi. Ce qui me plaît beaucoup d'ailleurs... Après, je crois que les gens des studios m'apprécient parce que j'essaie toujours d'optimiser ce qu'on me donne. A mes débuts en France, on m'appelait Monsieur Plus. J'essayais toujours d'avoir un peu plus que ce qui était prévu de la part de mes collaborateurs, je les poussais constamment à se donner davantage. J'allais voir les gars des effets spéciaux et je leur disais « allez les mecs, faites-moi ce plan en plus gratuitement ! ». Ce qui me permettait d'avoir des films qui semblaient coûter davantage que leur budget réel.

 

Le Choc des Titans de Louis Leterrier
 
Quelle est la différence majeure entre le système français et le système américain ?
En France, le cinéma est géré par la télé. Aux Etats-Unis, c'est un conglomérat gigantesque, qui englobe la télé et tous les autres médias, et qui s'adresse au monde entier. Ce n'est absolument pas la même échelle. Et c'est ce système qui permet de faire des films comme L'Incroyable Hulk ou Le Choc des Titans. En France, je n'ai pas la possibilité de faire ces films, j'aimerais beaucoup mais ce n'est pas le cas. Et puis, c'est assez grisant pour un cinéaste : rien que pour faire la promo, on vient en Europe, on part au Japon puis on retourne à Los Angeles. On réalise assez vite qu'on présente notre film à toute la planète. C'est réellement impressionnant, la puissance de feu des studios américains. Tout prend des proportions démesurées en Amérique. Rien que la taille des affiches dans les rues de Los Angeles, c'est du délire. Je me suis installé à Los Angeles, avec ma famille. Je travaille là-bas désormais, donc je vis là-bas. Je crois que ce qui me plaît le plus aux Etats-Unis, c'est la qualité des salles de cinéma. Il n'y a presque pas de pubs avant le film, les fauteuils, la taille de l'écran, le son, tout est énorme. Et en même temps, c'est tellement dingue de travailler dans ce pays et de se frotter aux mœurs hollywoodiennes. J'ai vécu certaines situations que l'on pourrait croire extraites de la série Entourage. Par exemple, j'ai rencontré des agents qui me sortaient tout de go : « Apple est une marque, Mercedes est une marque, je vais faire de ton nom une marque. La marque Louis Leterrier ! ». (rires)
 
Comment vois-tu ton avenir ?
Je veux garder la saveur de ce que je fais. Si Le Choc des Titans est un succès et qu'on me demande une suite, je le ferai avec plaisir, mais avant, j'aimerais bien faire un ou deux autres films, histoire de varier les plaisirs, de ne pas me lasser. Je n'exclue pas de revenir en France faire un film, si l'occasion se présente. Par exemple, sur le mode du film à sketchs Paris, I love you, on comptait faire, avec quelques autres réalisateurs américains et français tous issus du cinéma de genre, un film intitulé Paris, I kill you
 


Propos recueillis par Arnaud BORDAS


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