Par Jean-Baptiste Guégan - publié le 21 décembre 2007 à 05h00 ,
MAJ le 25 septembre 2009 à 12h08 - 0 commentaire(s)
La mondialisation dans tous les domaines n’a - semble-t-il - pas que du bon mais s’il en est un où elle bénéficie au spectateur, c’est incontestablement dans le secteur du cinéma. En effet, pour qui en a les moyens et surtout la curiosité, se régaler des apports filmiques de nos amis étrangers est un ravissement véritablement ouvert à tous, depuis quelques années. Se démocratisant peut-être plus que jamais, le cinéma a dans les faits massivement ouvert les écrans de ses salles à des films venus d’ailleurs et pour la plupart de très loin. Que l’on s’en inquiète pour notre passionnant cinéma hexagonal est une chose à part dans la réflexion, mais quoique l’on en pense, on ne peut que se féliciter de cette offre qui pour l’heure, via la salle, le pay perview ou le DVD s’accroît de manière jusqu’alors inégalée depuis la naissance du cinématographe et la commercialisation de ses productions.

Et s’il est une cinématographie qui en tire partie et ne cesse de surprendre depuis quelques années déjà, hors du vivifiant continent asiatique, c’est bien d’Amérique du Sud qu’elle nous vient et plus particulièrement d’Argentine. Terre de contrastes, d’étendues incroyables de beauté, la nation de gauchos est ainsi rapidement devenue l’un des fers de lance de la production cinématographique sud-américaine et continentale.


L’Argentine, une destination d’avenir, une cinématographie audacieuse par ses surprises

Capable d’examiner son passé dictatorial avec un recul froid et acerbe, d’imaginer son avenir en révolutionnaire, susceptible de penser le corps et son rapport au monde avec une verve et une vigueur éblouissante, ce cinéma a de fait séduit les amateurs et plu à tous ceux qui cherchaient à retrouver un certain goût latin pour la démesure et l’engagement, l’ampleur et l’emphase. Répondant ces temps derniers à des attentes trop négligées par chez nous, les films venus de cet autre Outre Atlantique se sont donc imposés comme autant de surprises et d’étonnements cinématographiques en puissance, et cela à mesure qu’ils nous parvenaient chaque année plus nombreux.

Satisfaisant notre appétence insatiable, l’année qui s’achève comme la précédente n’a de fait nullement dérogé à ce constat. Ainsi, nombre de cinéastes albiceleste ont trouvé ou retrouvé avec un certain bonheur, nos salles ou nos platines numériques. Diego Lerman, Adrian Caetano, Fernando Solanas, Carlos Sorin sont autant de contemporains à s’être présentés avec leurs films devant nous : Mientras Tanto, Buenos Aires 1977 et Bolivia, La Dignité du peuple, El Camino de San Diego et Bombon el perro. Mais il y eut aussi d’autres surprises en provenance de cette contrée chère aux Mères de la Place de mai avec la découverte de cinéastes moins connus comme Ana Katz (La Fiancée errante), Diego Rafecas et Marcello Iaccarino (Le Bouddha de Buenos Aires) ou Rodrigo Moreno (El Custodio/ Le Garde du corps).


Quant à la dernière stupéfaction venue d’Argentine à nous être proposée en 2007, elle ne nous laissera pas en reste de ce point de vue puisque le 26 décembre, ce sera au tour Lucia Penzo de nous remuer avec son impressionnant XXY. Précédé d’une flatteuse réputation festivalière (Grand Prix de la Semaine de la Critique au Festival de Cannes 2007), le métrage est aussi inattendu que profondément dérangeant et audacieux. Traitant du rapport à la sexualité et au choix qu’impose l’hermaphrodisme, ce premier film de la belle réalisatrice Argentine marque en effet son spectateur tout en proposant ce que peu de films récents osent encore : parler avec vérité et sincérité du rapport au corps et plus encore à la chair.


Depuis Lucia y el sexo et Shortbus et si l’on excepte les films Japonais des sixties et seventies à nous être parvenus grâce à l’effort louable de Carlotta films en salles et en DVD, peu nombreux sont les métrages à avoir abordé aussi directement ce problème pourtant au cœur de toutes les représentations artistiques humaines.

En effet, de la monstration de la chair aux questions que pose l’exercice d’une sexualité épanouie, le cinéma Argentin offre notamment avec XXY une ouverture différente de celle de cinémas plus habituels, à l’exception peut-être des cinématographies Italiennes et Ibériques et de certains de leurs auteurs (Emanuele Crialese, Federico Fellini, Pier Paolo Pasolini, Pedro Almodovar, Luis Bunuel, Manoel de Oliveira…).


Plus frontaux, moins retenus et moralisés, le rapport du corps à l’image, le soin porté à son filmage ou la volonté de le mettre au centre du cadre sont des intentions qui tendent à ne plus être étouffées par la filmographie de nos amis Argentins. Pour au contraire être mieux assumées. En tous cas, cela l’est plus que dans notre cinéma national, territoire en friche où hormis les obsessions de Christophe Honoré et quelques Corps impatients, ce thème est affaire seulement de plasticien, de photographe (Le Corps sublimé de Jérôme de Missolz), d’expérimentateurs (Destricted), d’auteurs (Gaspar Noé, Bruno Dumont et Flandres, Pascale Ferran et Lady Chatterley, Jacques Nolot) ou d’artistes à la fadeur assumée qui pensent la sexualité et le corps comme objets de morale à exploiter, comme des produits d’appel porteurs car susceptibles d’attirer par le scandale (Catherine Breillat, Vincent Gallo, Emmanuel Mouret).

Par son statut exemplaire mais aussi pour le genre qu’il explore, XXY est de fait une nouvelle et considérable preuve de cette approche Argentine revigorante car décomplexée et voulant représenter de manière contemporaine le corps. Par le choix de son sujet et la subtile densité de son propos tant fictionnel qu’esthétique, on se retrouve ainsi à des années lumière d’une quelconque tentation documentaire ou de quelque chose d’approchant ailleurs.

Images du nouveau monde et manières de représenter qui empruntent à tous sans jamais céder à l’une ou à l’autre de ses influences, le cinéma rayé bleu et blanc impose de fait son identité particulière. Par la liberté du monde latin qui s’exalte en lui malgré son catholicisme et sans toutefois que la pudibonderie protestante de ses voisins du Nord ne vienne le perturber, il cherche ainsi à inscrire sur l’écran, une représentation propre et nationale qui témoigne de sa saine spécificité, un peu à la manière du nouveau cinéma Mexicain de Carlos Reygadas ou Alejandro González Iñárritu. Entre création de nouvelles images, recherche de la carnation et traitement de la chair et de ses plaisirs avec délectation ou réalisme assumé, les dernières productions Argentines portent en elles avec évidence, moins d’entraves intellectuelles que d’autres. Et cependant, dans un mouvement de balancier bien logique, ces dernières osent toujours davantage avec comme souci récurrent, le respect de l’humain en dépit de la crudité et de l’anormalité de ses conduites.


XXY, un exemple de courage

Certains exprimeront des réserves quant au traitement d’un sujet tellement empreint de transgression et de fantasme, d’autres encore reviendront sur la possible faillite formelle de nombre de ces films et sur la tentation esthétisante de XXY mais de toutes ces critiques recevables ou envisageables, il ne faudra toutefois pas occulter le fondement premier de ce cinéma. Et ce fondement n’est autre que le courage et la détermination de mener une réflexion par l’image sur des pans de l’histoire humaine occultés pour des raisons diverses par l’industrie du cinéma. Alors, quoique l’on puisse en penser et souvent à raison, il faut reconnaître au cinéma Argentin, une qualité essentielle, celle de la recherche et d’une approche différenciée des thèmes habituellement rebattus ou oubliés par nos cinématographies occidentales. En effet, si l’on compare le nombre de films réalisés en Argentine, en dépit d’un léger recul et d’une production qui se normalise, on ne peut s’étonner que d’une chose, leur capacité à budgets moindres à réussir des films intrigants, passionnants ou simplement hardis. Ainsi, si l’on osait une bien fallacieuse comparaison, beaucoup aurait à rougir de ne pouvoir proposer face au vivifiant XXY, à l’instable Mientras Tanto ou au malhabile mais composite Buenos Aires 1977, des œuvres équivalentes par leur prise de risque. Et c’est donc avec grand profit que l’on retrouve et accueille avec XXY cette évolution du cinéma mondial et l’Argentinisation de ses écarts les plus heureux.
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