Actuellement sur les écrans, vous pouvez découvrir Mammuth, tout droit sorti de l'imagination débordante de deux trublions, Gustave Kervern et Benoît Delépine. Fous et décalés, les auteurs y portent un regard aussi incisif que réaliste sur une société en totale déperdition, la nôtre. L'oeuvre, quant à elle, drôle et nostalgique, réunit ni plus ni moins que Gérard Depardieu, Yolande Moreau, Benoît Poelvoorde ou bien encore Isabelle Adjani.
Véritable genre à part entière, le cinéma Grolandais n'en finit donc plus de s'imposer.
Mais qu'est-ce que le Groland ?
Avant d'entrer plus en détail dans l'univers cinématographique Grolandais, il convient de rappeler ce qu'est le Groland. A l'origine, il s'agit d'un pays de pure fiction, imaginée au début des années 90 par une drôle d'équipe officiant sur la chaîne Canal +. Le nom de cette « Présipauté » servait alors de base à diverses émissions parodiques, parmi lesquelles Les Nouvelles, Les Nouvelles Neuves, Canal International, Le 20H20, Groland Sat, 7 jours au Groland, Bienvenue au Groland, et aujourd'hui Groland Magzine. L'objectif de ces différents programmes repose encore et toujours sur une caricature de l'actualité française mais également internationale. Par exemple, le Président du Groland, Christophe Salengro, se moque allègrement de son homologue français. Ainsi, à Groland, tout citoyen est éligible au poste de Président, mais seul le Président Salengro a le droit de vote.
Parmi les journalistes intervenant régulièrement au sein de ces émissions, citons Jules-Edouard Moustic (le présentateur officiel), Michael Kael ou bien encore Francis Kuntz.
Les films Grolandais
Succès oblige, le peuple Grolandais intrigue au plus haut point, et particulièrement le Septième Art qui décide en 1997 de porter à l'écran les mésaventures de ces piètres reporters. Le plus célèbre d'entre eux, Michael Kael, a donc l'honneur de devenir le héros d'un premier long métrage. Celui-ci, intitulé Michael Kael contre la World News Company, se retrouve curieusement mis en scène par un illustre inconnu, Christophe Smith. Dans ce film, très librement adapté du programme télévisé, Michael Kael apparaît comme le correspondant parisien d'une grande chaîne d'information américaine, la World News Company. Un jour, il est envoyé en Afrique pour couvrir un festival de danse. Il ignore alors qu'il est l'un des pions d'une gigantesque manipulation médiatique mondiale visant à la réélection du président des Etats-Unis. C'était sans compter son incompétence, allant jusqu'à faire rater toute l'opération... Bien que le script soit écrit par Benoît Delépine lui-même, le projet semble quelque peu échapper à la bande du Groland. L'énormité de la production s'éloigne de la simplicité propre à leurs émissions. Quant à leur humour grossier et délirant, il est ici totalement évincé. Ne reste finalement qu'une simple satire de l'information et de ses nombreuses dérives. Sympathique donc, mais sans plus. Groland a perdu de sa vivacité et l'on croyait alors que leur expérience cinématographiqe s'arrêterait là.
Que nenni. Benoît Delépine et Gustave Kervern sont de vrais passionnés. En 2004, les deux compères reprennent donc les choses en main. Aaltra se présente alors comme le premier film Grolandais écrit, réalisé et interprété par leurs propres soins. Quelques amis triés sur le volet viennent saluer au détour d'une séquence. Parmi eux, Bouli Lanners ou bien encore Benoît Poelvoorde. A noter aussi la participation de Aki Kaurismäki, célèbre metteur en scène finlandais, auquel les auteurs rendent ici un brillant hommage. L'histoire est celle de deux voisins qui se détestent. Mais suite à un improbable accident (une benne agricole s'écrase brusquement sur eux), les voilà partis réclamer des indemnités au constructeur de ce même matériel qui se trouve en Finlande. c'est le début d'un véritable parcours initiatique, reposant sur la découverte de son voisin. On retrouve dans ce film tout ce qui a fait le succès et la qualité de leur journal télévisé : humour noir, petit budget... Mais bien plus qu'un simple délire entre potes, Aaltra se démarque par un incroyable sens artistique. L'image est en noir et blanc, les dialogues se font rares, certains sous-titres n'apparaissent pas et le rythme n'a absolument rien de transcendant, au contraire. Si le long métrage ne remporte pas un immense succès lors de sa sortie en salles, il ne laisse pas indifférent. Les critiques en soulignent les nombreuses richesses et l'oeuvre enchaîne quelques festivals (Prix FIPRESCI à Londres, Prix Joseph Plateau remis à Benoît Poelvoorde pour sa prestation, puis nommé au Cygne d'Or lors du Festival de Copenhague en 2004). En somme, avec ce road movie particulièrement cynique, l'honneur Grolandais est enfin sauf.

Fort de cette réussite, Delépine et Kervern poursuivent donc dans cette voie. C'est ainsi qu'ils signent deux ans plus tard Avida, l'histoire d'un sourd-muet captif prenant la fuite avant de se retrouver embarqué par deux toxicomanes dans un étrange trafic d'animaux. L'échec de l'enlèvement du chien d'une milliardaire obèse et suicidaire va finalement les lier à elle. Elle en profitera pour les forcer à réaliser ses dernières volontés. Dans la forme, l'oeuvre surfe sur les mêmes principes que la précédente (image en noir et blanc, rythme lent...). Toutefois, le fond se montre beaucoup moins accessible. Les références culturelles augmentent (ici proches de Salvador Dali) et le délire devient de plus en plus égoïste (certaines séquences se révèlent totalement abstraites voire incompréhensibles pour la majeure partie des spectateurs). Présentée au Festival de Cannes 2006 en sélection officielle et hors compétition, cette fable surréaliste avait en outre le mérite de proposer une affiche très originale, axée sur le ventre et l'entre-jambe proéminents du personnage féminin. Une réelle curiosité.
Mais c'est avec Louise-Michel, tourné en 2007, que les deux hommes atteignent leur summum. Tout d'abord, ils se concentrent sur la mise en scène. Seul Gustave Kervern intervient brièvement au sein du film. Ainsi, les têtes d'affiche sont désormais Yolande Moreau et Bouli Lanners. L'une est ouvrière analphabète, l'autre tueur à gages aussi incompétent que lâche. Le couple se forme dans le but d'assassiner un patron, responsable d'une délocalisation d'usine. Drôle, incorrect et même poétique, ce nouveau long métrage est une belle réussite, en opposition totale avec les autres productions françaises. Dénués de toute contraite, les auteurs agissent depuis toujours comme bon leur semble, au risque de se planter. Ce qui n'a pas encore été le cas. Mammuth se situe d'ailleurs dans une parfaite continuité... Mais n'y prêtons pas garde : Delépine et Kervern ne sont pas du genre à s'enfermer dans un cadre. A n'en point douter, leur future réalisation se démarquera une nouvelle fois.
Evoquons également Henry, premier film écrit et réalisé par Kafka, alias Francis Kuntz, l'un des pilliers de Groland (à quand le long métrage de Moustic ??). L'auteur se réserve au passage le premier rôle, face à Elise Larnicol que l'on n'avait pas vu sur les écrans depuis Fool Moon (un bide...). Henry est un truand. Coups tordus, compromissions, mensonges, trahisons sont le quotidien de ce guitariste de bal populaire de province. Et rien ne le répugne : faire interner sa soeur dépressive, spolier la mère éplorée d'un ami décédé ou se compromettre avec un parti d'extrême droite... Passé totalement inaperçu lors de sa sortie en salles, le film souffre de la comparaison avec ses prédécesseurs. Kafka ne possède pas un regard aussi développé que celui de Benoît Delépine ou Gustave Kervern, si bien que son oeuvre frôle généralement l'amateurisme. Acte manqué.
A la conquête du Monde !
Le cinéma Grolandais, c'est aussi un festival organisé annuellement fin septembre depuis 2005. L'idée consiste à projeter un certain nombre de longs métrages (documentaires et fictions), de gauche, anarchistes ou utopistes. On reste donc dans l'esprit de Groland. Trois sections se démarquent : la Compète (films en compétition), le Or Compète (films hors compétition) et la Tri-Trilogie (rétrospective sur trois réalisateurs). Parmi les derniers sélectionnés, La Merditude des choses, Panique au village et J'ai toujours rêvé d'être un gangster.Finalement, l'acc7s au Groland n'est pas uniquement réservé à ses propres créateurs. Pour peu que vous en partagiez l'esprit, la porte vous est grande ouverte !

