Par - publié le 10 juillet 2007 à 00h00 ,
MAJ le 24 septembre 2009 à 19h05 - 0 commentaire(s)
Au gré de ses fictions (qui ressemblent à des documentaires) et de ses documentaires (qui ressemblent à des fictions), Ulrich Seidl, réalisateur émérite qui avec Michael Haneke aide à ne pas désespérer du cinéma autrichien, a réalisé bien avant ses épatants Dog Days et Import / Export, des œuvres intenses qui radiographient une foule de bipèdes anonymes confrontés à des manques qui consument du dedans et à ce fichu monde qui fait très mal. Parmi elles, Animal Love, récit d’amours chiennes à la première personne, qui impressionne rudement les mirettes et l’esprit. Salutaire, et plus si affinités.

"Avec le foudroyant Animal Love, Ulrich Seidl montre des quidams qui reportent leur amour mort sur des bébêtes en les caressant avec une frénésie douteuse ou en leur faisant des papouilles. Obéissant ainsi à l’idée selon laquelle plus on connaît l’être humain, plus on aime les bêtes."


Avec un style impassible et clinique (ses cadres précis et obstétricaux) qui assure à la fois l’objectivité de ce qu’il filme et en même temps une absence de complaisance (pas de putasserie avec de la musique mélodramatisante), Ulrich Seidl est un artiste autrichien qui depuis des dizaines d’années donne l’impression d’être fâché avec les us et coutumes de son pays. En réalité, ses fictions sont plus universelles que confinées à la critique d’un pays détesté. En piochant dans l’intimité de cas sociaux, il en dit long sur le désespoir d’une poignée de marginaux rongés par la misère sexuelle et affective. Comme dans Jésus tu sais, stupéfiant métrage qu’il a tourné entre Dog Days et Import / Export, dans lequel des hommes et des femmes de tous âges se flagellent moralement dans une église en confessant tous leurs péchés faussement honteux en quête d'une lumière divine rédemptrice qui viendra les tirer de leur marasme existentiel. Si Jésus est sensé savoir, l’homme, lui, ignore. A en juger les réactions extrêmes que ses films génèrent en festival (seul moyen de découvrir ses œuvres). Avec le foudroyant Animal Love, Ulrich Seidl montre des quidams qui reportent leur amour mort sur des bébêtes en les caressant avec une frénésie douteuse ou en leur faisant des papouilles. Obéissant ainsi à l’idée selon laquelle plus on connaît l’être humain, plus on aime les bêtes. Ainsi, cet homme retrouvé dans des immondices à sa naissance qui vit dans un taudis avec son pote et arpente les bas-fonds du métro pour récolter du pognon avec un lapin dans ses bras; ainsi, cette poupée brisée de quarante piges qui lit toutes les lettres d’amour de ses anciens amoureux éphémères avant de se tourner vers son chien pour lui confesser son amour éternel; ainsi, ce couple qui s’amuse avec leur animal pour compenser l’absence d’une petite fille prématurément disparue; ainsi, ce couple de vieux garçons qui se servent dans leur bestiole pour agresser les consciences voisines; ainsi, cet homme qui mate un porno et appelle une opératrice de téléphone rose pour simuler une chaleur sexuelle dans son appartement glacial. Oui, l’énumération laisse craindre le pire dans le précipité maso-misérabiliste, l’inflation glauque et ses trémolos de rigueur. Mais Seidl ne montre que du réel, en tapant le poing sur sa caméra objective, spectatrice, témoine.


En contrepoint à cette galerie, Seidl donne de l’importance à un jeune couple échangiste qui a priori n’entretient aucun rapport avec les bêtes. Mais il suffit de voir le copain prendre sauvagement sa nana face caméra pour comprendre qu’ils se comportent comme des bêtes sexuelles. Les hommes sont des bêtes; les bêtes, des hommes exploitables (le lévrier afghan sportif qui s’entraîne sur un tapis). En auscultant un malaise contemporain, Seidl montre des tranches de vie dépressives où les amours sont devenues chiennes. Rétrospectivement, l’insistance avec laquelle il filme les vieux agonisants à l’hôpital préfigure l’horreur de Import / Export. Les situations sont suffisamment choquantes pour provoquer le rire, arme idéale pour combattre le réel. Mais on peut aussi prendre le choix de s’en émouvoir. Profondément. Il arrive qu’au détour d’une phrase ou d’un regard (les larmes discrètes de la quadra fanée désormais branchée zoophilie) le masque du spectateur tombe, s’effrite et se brise en mille morceaux inconsolables. A ceux qui pensent que le réalisateur autrichien répand sa bile et sa misanthropie à travers des pétards mouillés pour festivaliers bobos, rétorquons-leur que l’homme ne cherche pas à provoquer gratuitement; mais, ouvertement, il sonde l’envers inavouable d’une société malade où la frontière morale est bannie depuis des lustres. Ulrich Seidl est un humaniste cruel qui constate, le cœur crevé. Son montage astucieux et son regard distancié évitent le pathos neurasthénique. Mais il ne faut pas s’y tromper: ce qui peut passer pour de l’humour n’est que l’illustration d’une réalité flippante, pas souvent montrée, pas souvent acceptable. C’est du Haneke, avec la même détresse, le même vernis déshumanisé, la même ambition de scruter de vilaines névroses communes, sans le côté dissertation antispectacle ni les prétentions philosophiques qui peuvent irriter les scrogneugneux. Maintenant, celui qui refuse de voir cette détresse peut toujours continuer à considérer ça comme de la provoc glacée et retourner à ses chefs-d'oeuvre de camomille. Libre à lui mais libre à nous d’y voir une obligation nécessaire et pas inutile d’ouvrir l’œil du citoyen aveugle. En substance, on retient de cet uppercut que la souffrance hurle silencieusement à deux pas de chez nous. Et pas qu’en Autriche. Un constat qui brise le coeur.



INTERVIEW ULRICH SEIDL
Avec Animal Love, Ulrich Seidl confirmait déjà avant Dog Days et Import/Export, une faculté à brouiller la frontière ténue entre docu et fiction. Mais pourquoi est-il aussi méchant?
(C) ROMAIN LE VERN

Comment est née l’inspiration de vos premiers films ?
Il s'agissait de premiers films d’école. Je les considérais comme des exercices. A l’époque, la production les imposait. L’idée de mon premier film Einsvierzig, réalisé en 1980, consistait à faire un film sur un nain. Le Bal, celui qui a suivi, était une histoire tout à fait personnelle car je l'ai tourné dans ma propre école. J’ai fait mes années de lycée là-bas. Moi-même, je fréquentais assidûment ce bal. En revanche, l’idée de faire danser les personnages sur la danse des canards est un fruit de mon imagination. Cette chanson était dans le répertoire du groupe. J’ai simplement proposé qu’il la rejoue plusieurs fois pour que je puisse travailler en même temps le placement de la caméra. Cela apporte un nouveau point de vue et donc un nouveau regard sur la scène. En ce qui concerne l’histoire de Einsvierzig, je cherchais un homme à travers des petites annonces. A l'époque, je tenais envers et contre tous à faire un documentaire sur un nain singulier. Je l’ai trouvé dans un club pour personnes handicapées.

Einsvierzig évoque beaucoup le cinéma de Werner Herzog, notamment Les nains aussi ont commencé petits.
Ce film fut un traumatisme. De manière générale, Herzog a toujours constitué une influence fondamentale sur mon cinéma. Au moment de tourner Einsvierzig, j’avais vu tout ce qu’il avait fait. Par la suite, la carrière de Herzog est tout aussi exemplaire. Notamment parce qu’il travaille la même substance que moi en alternant des documentaires et des fictions en cherchant à chaque fois une vérité exacte. Dans mes influences, j’étais un inconditionnel de Jean Eustache à qui j’ai dédié Le Bal. Il a été réalisé au moment de sa mort.


Dans Animal Love, vous montrez la réalité de façon brute et dérangeante. Mais avez-vous conscience que cela peut être perçu comme une volonté de provoquer?
A mon avis, les spectateurs qui voient ce film comprennent que je cherche à filmer une vérité et donc un événement authentique. Après, on peut très bien détourner le regard et ne pas avoir envie de voir cette réalité. En tant que réalisateur, cela signifie donc que je ne devrais pas rendre compte de cette réalité? Le pire que l'on puisse faire avec un sujet pareil serait de l’embellir. Prenons l'exemple de Import/Export. Quand vous allez dans un hôpital en Ukraine pour tourner des scènes dans des hôpitaux insalubres et que vous voyez ce qui s’y passe réellement, vous vous rendrez compte que ce que vous retenez dans Import/Export est loin de ce que vous pouvez imaginer. Il s'y passe des choses invraisemblables et inadmissibles.

Avez-vous des limites?
Je ne peux pas répondre à cette question. Je dois voir la situation et à ce moment-là, je décide. Je suis responsable de ce que je considère comme bon à montrer. Je dois avouer que la scène avec l’enfant dans Import/Export est l'une des plus atroces que j’ai eu à filmer. Moi-même, je ne pouvais plus la regarder. Pour répondre partiellement à votre question, je dirai qu'il s'agit presque d'une limite mais cette limite est nécessaire.

Le coin du cinéphile : la petite boutique des horreurs de Romain Le Vern


  • Donnie Darko (Richard Kelly)
  • Schizophrenia (Gerald Kargl)
  • Ne vous retournez pas (Nicolas Roeg) & Le cercle infernal (Richard Loncraine)
  • L'échelle de Jacob (Adrian Lyne)
  • Epidemic (Lars Von Trier)
  • Cruising (William Friedkin)
  • Croix de fer (Sam Peckinpah)
  • La clepsydre (Wojciech Has)
  • Moi Zombie, chronique d'une douleur (Andrew Parkinson)
  • Dellamorte Dellamore (Michele Soavi)
  • Braindead (Peter Jackson)
  • Carnival of Souls (Herk Harvey)
  • Ebola Syndrom (Herman Yau Lai-to)
  • A snake of June & Vital (Shinya Tsukamoto)
  • Tras el Crystal (Agustin Villaronga)
  • Cannibal Holocaust (Ruggero Deodato)
  • La double vie de Véronique (Kieslowski)
  • The Baby (Ted Post)
  • Poison (Todd Haynes)
  • L'île (Kim Ki-Duk)
  • Subconscious Cruelty (Karim Hussain)
  • Le baiser de la femme-araignée (Hector Babenco)
  • Zombie (George Romero)
  • Le quatrième homme (Paul Verhoeven)
  • Les jours et les nuits de China Blue (Ken Russell)
  • Defiance of Good (Armand Weston)
  • Maîtresse (Barbet Schroeder)
  • Les chevaux de feu (Serguei Paradjanov)
  • La grande bouffe (Marco Ferreri)
  • Contes immoraux & La bête (Walerian Borowczyk)
  • Dans ma peau (Marina de Van)
  • Bad Boy Bubby (Rolf de Heer)
  • Requiem pour un massacre - Come and see (Elem Klimov)
  • I Want You (Michael Winterbottom)
  • Miracle Mile (Steve de Jarnatt)
  • Kissed (Lynne Stopkewich)
  • Un chant d'amour (Jean Genet)
  • The Baby of Mâcon (Peter Greenaway)
  • Santa Sangre (Alejandro Jodorowsky)
  • Possession (Andrzej Zulawski)
  • Les Révoltés de l'an 2000 (Chicho Ibanez-Serrador)
  • Mulholland Drive (David Lynch)
  • Pig (Rozz Williams & Nico B.)
  • Hustler White (Bruce La Bruce)
  • Hardcore (Paul Schrader)
  • Gummo (Harmony Korine)
  • Seconds (John Frankenheimer)
  • Mais ne nous délivrez pas du mal (Joel Séria)
  • Les prédateurs (Tony Scott)
  • Les nains aussi ont commencé petits (Werner Herzog)
  • Maladolescenza (Pier Giuseppe Murgia)
  • La clé (Tinto Brass)
  • Le sexe noir / Café Flesh (Joe d'amato & Stephen Sayadian)
  • Les fruits de la passion (Shuji Terayama)
  • Frankenhooker & Brain Damage (Frank Henenlotter)
  • Crash (David Cronenberg)
  • Léolo (Jean-Claude Lauzon)
  • J'irai comme un cheval fou (Fernando Arrabal)
  • L'Autre (Robert Mulligan) & Chaque soir à neuf heures (Jack Clayton)
  • Kamikaze Taxi (Masato Harada)
  • Hardware (Richard Stanley)
  • L´esprit de la ruche (Victor Erice)
  • Dancing (Patrick Mario Bernard, Xavier Brillat et Pierre Trvidic)
  • L'Inferno (Francesco Bertolini, Adolfo Padovan et Giuseppe De Liguoro)
  • Superstar: The Karen Carpenter story (Todd Haynes)
  • Electra Glide in Blue (James William Guercio)
  • Le Locataire (Roman Polanski)
  • Paprika (Tinto Brass)
  • Candyman (Bernard Rose)
  • Sweet Movie (Dusan Makavejev)
  • Schramm (Jorg Buttgereit)
  • L'aventure de Madame Muir (Joseph L. Mankiewicz)
  • Paperhouse (Bernard Rose)
  • Hallucinations of a deranged mind (José Mojica Marins)
  • Faust (Jan Svankmajer)
  • Abattoir 5 (George Roy Hill)
  • Amateur (Hal Hartley)
  • Venus in Furs (Victor Nieuwenhuijs et Maart Je Seyferth)
  • Tenderness of Wolves (Ulli Lommel)
  • Eating Raoul (Paul Bartel)
  • L'enfant-miroir (Philip Ridley)
  • L'écureuil rouge (Julio Medem)
  • Begotten (Elias Merhige)
  • Des anges et des insectes
  • L'homme à la caméra (Dziga Vertov)
  • Scorpio Rising (Kenneth Anger)
  • Dans les ténèbres (Pédro Almodovar)
  • The Doom Generation & Nowhere (Gregg Araki)
  • Gods and Monsters (Bill Condon)
  • Cérémonie secrète (Joseph Losey)
  • La traque (Serge Leroy)
  • Fantasmes (Jang Sun-woo)
  • Singapore Sling (Nikos Nikolaidis)
  • La créature (Eloy de la Iglesia)
  • Jambon Jambon (Bigas Luna)
  • Clean, Shaven (Lodge Kerrigan)
  • Six string Samurai (Lance Mungia)
  • Des Monstres et des hommes (Andreï Balabanov)
  • Orlando (Sally Potter)
  • Vase de noces (Thierry Zeno)
  • Forbidden Zone (Richard Elfman)
  • Animal Love (Ulrich Seidl)
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