Au gré de ses fictions (qui ressemblent à des documentaires) et de ses documentaires (qui ressemblent à des fictions), Ulrich Seidl, réalisateur émérite qui avec Michael Haneke aide à ne pas désespérer du cinéma autrichien, a réalisé bien avant ses épatants
Dog Days et
Import / Export, des œuvres intenses qui radiographient une foule de bipèdes anonymes confrontés à des manques qui consument du dedans et à ce fichu monde qui fait très mal. Parmi elles,
Animal Love, récit d’amours chiennes à la première personne, qui impressionne rudement les mirettes et l’esprit. Salutaire, et plus si affinités.
"Avec le foudroyant Animal Love, Ulrich Seidl montre des quidams qui reportent leur amour mort sur des bébêtes en les caressant avec une frénésie douteuse ou en leur faisant des papouilles. Obéissant ainsi à l’idée selon laquelle plus on connaît l’être humain, plus on aime les bêtes." Avec un style impassible et clinique (ses cadres précis et obstétricaux) qui assure à la fois l’objectivité de ce qu’il filme et en même temps une absence de complaisance (pas de putasserie avec de la musique mélodramatisante), Ulrich Seidl est un artiste autrichien qui depuis des dizaines d’années donne l’impression d’être fâché avec les us et coutumes de son pays. En réalité, ses fictions sont plus universelles que confinées à la critique d’un pays détesté. En piochant dans l’intimité de cas sociaux, il en dit long sur le désespoir d’une poignée de marginaux rongés par la misère sexuelle et affective. Comme dans
Jésus tu sais, stupéfiant métrage qu’il a tourné entre
Dog Days et
Import / Export, dans lequel des hommes et des femmes de tous âges se flagellent moralement dans une église en confessant tous leurs péchés faussement honteux en quête d'une lumière divine rédemptrice qui viendra les tirer de leur marasme existentiel. Si Jésus est sensé savoir, l’homme, lui, ignore. A en juger les réactions extrêmes que ses films génèrent en festival (seul moyen de découvrir ses œuvres). Avec le foudroyant
Animal Love, Ulrich Seidl montre des quidams qui reportent leur amour mort sur des bébêtes en les caressant avec une frénésie douteuse ou en leur faisant des papouilles. Obéissant ainsi à l’idée selon laquelle plus on connaît l’être humain, plus on aime les bêtes. Ainsi, cet homme retrouvé dans des immondices à sa naissance qui vit dans un taudis avec son pote et arpente les bas-fonds du métro pour récolter du pognon avec un lapin dans ses bras; ainsi, cette poupée brisée de quarante piges qui lit toutes les lettres d’amour de ses anciens amoureux éphémères avant de se tourner vers son chien pour lui confesser son amour éternel; ainsi, ce couple qui s’amuse avec leur animal pour compenser l’absence d’une petite fille prématurément disparue; ainsi, ce couple de vieux garçons qui se servent dans leur bestiole pour agresser les consciences voisines; ainsi, cet homme qui mate un porno et appelle une opératrice de téléphone rose pour simuler une chaleur sexuelle dans son appartement glacial. Oui, l’énumération laisse craindre le pire dans le précipité maso-misérabiliste, l’inflation glauque et ses trémolos de rigueur. Mais Seidl ne montre que du réel, en tapant le poing sur sa caméra objective, spectatrice, témoine.
En contrepoint à cette galerie, Seidl donne de l’importance à un jeune couple échangiste qui a priori n’entretient aucun rapport avec les bêtes. Mais il suffit de voir le copain prendre sauvagement sa nana face caméra pour comprendre qu’ils se comportent comme des bêtes sexuelles. Les hommes sont des bêtes; les bêtes, des hommes exploitables (le lévrier afghan sportif qui s’entraîne sur un tapis). En auscultant un malaise contemporain, Seidl montre des tranches de vie dépressives où les amours sont devenues chiennes. Rétrospectivement, l’insistance avec laquelle il filme les vieux agonisants à l’hôpital préfigure l’horreur de
Import / Export. Les situations sont suffisamment choquantes pour provoquer le rire, arme idéale pour combattre le réel. Mais on peut aussi prendre le choix de s’en émouvoir. Profondément. Il arrive qu’au détour d’une phrase ou d’un regard (les larmes discrètes de la quadra fanée désormais branchée zoophilie) le masque du spectateur tombe, s’effrite et se brise en mille morceaux inconsolables. A ceux qui pensent que le réalisateur autrichien répand sa bile et sa misanthropie à travers des pétards mouillés pour festivaliers bobos, rétorquons-leur que l’homme ne cherche pas à provoquer gratuitement; mais, ouvertement, il sonde l’envers inavouable d’une société malade où la frontière morale est bannie depuis des lustres. Ulrich Seidl est un humaniste cruel qui constate, le cœur crevé. Son montage astucieux et son regard distancié évitent le pathos neurasthénique. Mais il ne faut pas s’y tromper: ce qui peut passer pour de l’humour n’est que l’illustration d’une réalité flippante, pas souvent montrée, pas souvent acceptable. C’est du Haneke, avec la même détresse, le même vernis déshumanisé, la même ambition de scruter de vilaines névroses communes, sans le côté dissertation antispectacle ni les prétentions philosophiques qui peuvent irriter les scrogneugneux. Maintenant, celui qui refuse de voir cette détresse peut toujours continuer à considérer ça comme de la provoc glacée et retourner à ses chefs-d'oeuvre de camomille. Libre à lui mais libre à nous d’y voir une obligation nécessaire et pas inutile d’ouvrir l’œil du citoyen aveugle. En substance, on retient de cet uppercut que la souffrance hurle silencieusement à deux pas de chez nous. Et pas qu’en Autriche. Un constat qui brise le coeur.

, une faculté à brouiller la frontière ténue entre docu et fiction. Mais pourquoi est-il aussi méchant?
Il s'agissait de premiers films d’école. Je les considérais comme des exercices. A l’époque, la production les imposait. L’idée de mon premier film
, réalisé en 1980, consistait à faire un film sur un nain.
, celui qui a suivi, était une histoire tout à fait personnelle car je l'ai tourné dans ma propre école. J’ai fait mes années de lycée là-bas. Moi-même, je fréquentais assidûment ce bal. En revanche, l’idée de faire danser les personnages sur la danse des canards est un fruit de mon imagination. Cette chanson était dans le répertoire du groupe. J’ai simplement proposé qu’il la rejoue plusieurs fois pour que je puisse travailler en même temps le placement de la caméra. Cela apporte un nouveau point de vue et donc un nouveau regard sur la scène. En ce qui concerne l’histoire de
, je cherchais un homme à travers des petites annonces. A l'époque, je tenais envers et contre tous à faire un documentaire sur un nain singulier. Je l’ai trouvé dans un club pour personnes handicapées.
Ce film fut un traumatisme. De manière générale, Herzog a toujours constitué une influence fondamentale sur mon cinéma. Au moment de tourner
, j’avais vu tout ce qu’il avait fait. Par la suite, la carrière de Herzog est tout aussi exemplaire. Notamment parce qu’il travaille la même substance que moi en alternant des documentaires et des fictions en cherchant à chaque fois une vérité exacte. Dans mes influences, j’étais un inconditionnel de Jean Eustache à qui j’ai dédié
. Il a été réalisé au moment de sa mort.
A mon avis, les spectateurs qui voient ce film comprennent que je cherche à filmer une vérité et donc un événement authentique. Après, on peut très bien détourner le regard et ne pas avoir envie de voir cette réalité. En tant que réalisateur, cela signifie donc que je ne devrais pas rendre compte de cette réalité? Le pire que l'on puisse faire avec un sujet pareil serait de l’embellir. Prenons l'exemple de
. Quand vous allez dans un hôpital en Ukraine pour tourner des scènes dans des hôpitaux insalubres et que vous voyez ce qui s’y passe réellement, vous vous rendrez compte que ce que vous retenez dans
est loin de ce que vous pouvez imaginer. Il s'y passe des choses invraisemblables et inadmissibles.
Je ne peux pas répondre à cette question. Je dois voir la situation et à ce moment-là, je décide. Je suis responsable de ce que je considère comme bon à montrer. Je dois avouer que la scène avec l’enfant dans
est l'une des plus atroces que j’ai eu à filmer. Moi-même, je ne pouvais plus la regarder. Pour répondre partiellement à votre question, je dirai qu'il s'agit presque d'une limite mais cette limite est nécessaire.