Si vous recherchez une expérience de cinéma nourrie d’images qui restent coincées dans votre cerveau, plus de doute possible : c’est
Begotten, premier long-métrage expérimental de Elias Merhige, qu’il vous faut. Un film très étrange et opaque, dont les images s’insinuent en nous pour longtemps. Mais, relativisons : l’absence de fil conducteur et de balise fictionnelle le prive carrément à un public rétif aux expériences d’outre-tombe. Pas facile, non, mais pas commun.
"Maintenant, chacun possède sa propre vision des événements et chacun s’évertuera aussi à comprendre le pourquoi du comment. Mais impossible de trouver deux personnes qui ressentent l’objet tortueux de la même manière."Imaginez Jonas Mekas paumé dans l’univers de William Blake et vous obtenez cet objet totalement hermétique et insaisissable qui se fait une haute idée du cinéma mais possède cette farouche détermination, pas courante du tout, qui consiste à vouloir à tout prix habiter le spectateur longtemps après la projection. L’ambition est si noble qu’elle donne envie d’adhérer fissa. Pendant plus d’une heure, on entend des cris, des murmures et des soupirs dans ce qui s’apparente à une odyssée macabre et primitive qui n’a pas froid aux yeux. Réalisé en quatre ans (ce qui souligne la précision du cinéaste dans ce chaos d’images), le résultat, organique et mortifère, provoque une étrange poésie satanique empreinte de symboles religieux dont les codes abstraits renvoient à la tragédie grecque. Pour le mettre en scène, Merhige avoue avoir été influencé par les cérémonies sacrées des peuples africains et océaniens et plus globalement l’art primitif et tribal. Le cinéaste retourne aux sources du langage pour montrer sa pauvreté en puisant dans la mythologie indo-européenne.

L’histoire qui s’affranchit de toute logique narrative prête à plusieurs interprétations – c’est au spectateur de rassembler les morceaux pour donner une cohérence. Sommairement, il est question de renaissance ou, à l’image du film brumeux, de personnages qui renaissent de leurs cendres pour subir un calvaire sempiternellement perpétré par des tribus différentes, aussi agressives les unes que les autres. Les deux victimes difformes (une mère et son fils), torturés et dissous, ressemblent à des Sisyphes paumés chez Bosch, voués à la destruction, à une souffrance continue et à l’impossible rédemption de leur âme. On peut faire fi de l’analyse pour profiter de la beauté esthétique de ce film en putréfaction à la recherche d’une innocence et d’une naïveté inaccessibles en ce bas monde des ténèbres. C’est la représentation littérale et visuelle d’un enfer dépourvu de toute spiritualité où les hommes, anonymes car masqués, cherchent à se détruire entre eux. L’illustration de la dégradation de l’homme par l’homme et peut-être d’une existence cyclique où la quiétude paraît impossible.

Maintenant, chacun possède sa propre vision des événements. Chacun s’évertuera aussi à comprendre le pourquoi du comment. Mais impossible de trouver deux personnes qui ressentent l’objet tortueux de la même manière. C’est la richesse de
Begotten (promesses de discussions fiévreuses) et peut-être sa limite (autisme volontariste et arrogant). Cela étant, la puissance hypnotique des images fait qu’on reste happé d’un bout à l’autre. Doté de grandes références picturales (logique pour un cinéaste qui a commencé à fréquenter l’art en tant que peintre), toqué de Kirsanov et de Eisenstein, Merhige organise des images viscérales, les enchaîne comme tant de tableaux apocalyptiques où tout repère rassurant semble ostensiblement bafoué et instille l’angoisse sourde dans nos cerveaux captifs. A cette nébuleuse, il greffe des allusions mystiques voire mythologiques afin de rattacher des individus réduits à des ombres planantes dont on distingue mal les visages (torturés ou masqués, c’est selon) aux archétypes d’une narration disloquée.
L’image en noir et blanc et les bidouillages formels torturant toute notion de propreté et d’hygiène tentent d’apporter le contraste manichéen qui manque à ce précipité très ambigu où les notions de bien et de mal ont depuis longtemps été annihilées. Le travail sur le pellicule et le grain renvoient au travail de Bill Morrison (
Decasia), donnant l’impression d’un travail qui se délite tout seul. Naturellement, face à tant d’énigmes, quelques références ciné ou picturales abondent: on pense beaucoup au Lynch de l’époque d’
Eraserhead perdu dans un tableau de Munch qui colmaterait les restes du
Septième sceau de Bergman avec une prédilection désormais très contemporaine pour la déstructuration voire de la destruction et la laideur érigées en modèles esthétiques. Ce qui fait peur ici – parce que, oui,
Begotten glace l’échine – vient de ce qu’on ne voit pas et de ce qu’on suppute. Certaines images sont suffisamment intenses pour conforter les soupçons et laisser imaginer le pire. C’est à la fois brillant, répugnant, addictif et insoutenable. Traumatisant peut-être aussi, un peu comme un cauchemar dont on n’a pas envie de se souvenir. Mes ces images qui giflent le visage restent. Imperturbables…
Begotten se hasarde dans le registre de l’expérimentation radicale dont on saisit plus les intentions louables (chercher la novation, déranger la conscience endormie, stimuler les affects) que le réel sens (aléatoire, illogique, métaphorique). En tout cas, Merhige a visiblement cherché à créer un impact aussi puissant que
Le chien Andalou, co-réalisation de Luis Buñuel et Salvador Dali. Sans y parvenir. La raison? Le film était déjà daté à sa sortie, en 1991. A l’heure d’aujourd’hui où toutes les transgressions ont été déjà opérées, il ne reste plus de grande place pour les marginaux et les talents singuliers qui passent au mieux pour des esthètes illuminés et des provocateurs inoffensifs. Imaginez le film datant des années 30 et sur ce coup, assurément, Merhige, par son audace et son courage, aurait vu son patronyme associé à celui de Tod Browning.
Dans les années 90, ce bug est devenu un hamburger pour festivaliers zozos, un courant d’air perdu dans la masse uniforme des objets de consommation. L’absence de reconnaissance est d’autant plus injuste que Merhige s’est depuis moulé dans les normes cinématographiques. Sans doute par désespoir. Près de dix ans après ce coup d’essai, il a réalisé
L’ombre du Vampire, un film de cinéphile terriblement conventionnel - même avec Udo Kier - autour du tournage de
Nosferatu de Murnau. Avec le recul, on peut se demander s’il ne s’agissait pas d’une marque de nostalgie et de jalousie envers une époque où les expérimentations filmiques avaient un sens et à laquelle il aurait sans doute aimé appartenir.
Le coin du cinéphile : la petite boutique des horreurs de Romain Le Vern Bilan coin du cinéphile 2005-2006 Hallucinations of a deranged mind (José Mojica Marins) Faust (Jan Svankmajer) Abattoir 5 (George Roy Hill) Amateur (Hal Hartley) Venus in Furs (Victor Nieuwenhuijs et Maart Je Seyferth) Tenderness of Wolves (Ulli Lommel) Eating Raoul (Paul Bartel) L'enfant-miroir (Philip Ridley) L'écureuil rouge (Julio Medem)