Cinéaste des bas-fonds new-yorkais et des zones interlopes magnifiées par un esthétisme bleuté très eighties, Frank Henenlotter demeure le cinéaste de trois films cultes:
Basket Case (1981),
Brain Damage (1987) et
Frankenhooker (1989). Des délices de série B avec des idées gores qui tachent, des personnages cintrés et des scenarii faussement inoffensifs et véritablement barrés.
Autant John Waters a son Baltimore, Frank Henenlotter, lui, s’est fait une spécialité de scruter les nuits New-yorkaises au scalpel pour en révéler l’envers drôle, sordide et dérangeant. Et érige logiquement le mauvais goût en art premier.
Quand on demande à un cinéphile de citer un cinéaste qui a œuvré dans la bonne grosse série B des années 80, quelques patronymes viennent en tête, dont celui de Frank Henenlotter, artisan qui barbouille ses images de sang, de délire psychotrope, de cervelle, de sexe et de vomi. La raison pour laquelle ses films marquent plus profondément que ceux de ses confrères vient du fait que le style Henenlotter possède une identité esthétique propre avec autant d’écarts licencieux que de rebondissements improbables. Le bonhomme est presque aussi phénoménal que ses films: il a toujours aimé à se considérer comme le Jess Franco américain pour avoir commencé par la réalisation de courts métrages en super 8 dont le potentiellement passionnant
La dernière fois que j’ai vu maman, elle brûlait dans le salon. Soulignons par ailleurs que son court métrage
Slash of Knife a été jugé trop violent pour être programmé en première partie d'un film de John Waters. Mais, loin de calmer ses ardeurs, Frank Henenlotter, qui a visiblement des comptes à régler, signe en 1981 son premier long-métrage
Basket Case (traduit chez nous par
Frères de Sang), avec l’aide de Jim Muro, le réalisateur de
Street Trash, un budget dérisoire (33 000 dollars) et du grain sur la pelloche et dans la tête. L’histoire s’intéresse à l’itinéraire sanguinolent de deux frères siamois, séparés à la naissance, dont l’un a la tête et les bras de l’autre dans un panier en osier et part à la recherche des chirurgiens responsables de cette séparation douloureuse.
On compare souvent ce film au
Driller Killer, d’Abel Ferrara pour ses conditions dantesques de tournage (les techniciens devaient surveiller en permanence le matériel pour ne pas se le faire voler) mais également pour ce qu’il révèle sur le milieu underground new-yorkais au début des années 80. Quoi qu’il en soit, l'opus reste ce qu’il est: une œuvre délirante, mal branlée et très violente qui repousse les limites du bon goût et se contrefout de toute bienséance morale. Autant John Waters a son Baltimore, Frank Henenlotter, lui, s’est fait une spécialité de scruter les nuits New-yorkaises au scalpel pour en révéler l’envers drôle, sordide et dérangeant. Et érige logiquement le mauvais goût en art premier.
Six ans plus tard, il donne naissance à son second massacre pelliculé:
Brain Damage, connu dans l’Hexagone sous le titre
Elmer, le remue-méninges, métaphore sur l’addiction, qu’il a sensiblement écrit sous deux influences paradoxales:
The Tingler de William Castle et
The Trip de Roger Corman. Certains y ont vu une ode à la culture LSD; d’autres, un témoignage sur les ravages de la drogue. On doit surtout voir un film qui revendique pas grand-chose d’autre que le fun et le rire gras, sans doute parce qu'on dénote déjà une propension à aller vers la parodie. Le Elmer du film est un vers mutant, parasite et dégueulasse, étonnamment rigolard et détendu, loquace et terrifiant, qui représente la tentation des paradis artificiels. D’un côté, il promet le nirvana («Je te montrerai un monde fabuleux, et d’ailleurs tu n’auras même plus besoin de penser»); de l’autre, il séduit sa proie pour mieux la triturer. Cette bestiole existe depuis des siècles et tout le monde la convoite pour son venin qui est une drogue puissante. Le problème, c’est que pour récolter ses substances narcotiques, il faut le nourrir en cervelle humaine.

Elmer fait des trous dans la nuque de ceux qui le trimbalent et leur injecte les fameuses substances qui modifient la perception, agressent le corps, zigouillent la raison. Sa nouvelle victime se prénomme Brian, un jeune mec a priori accordé avec l’existence, qui voit sa vie changer radicalement et déchante progressivement lorsqu’il se rend compte que tout devient affaire de dépendance. Tout n'est qu'un prétexte pour s'amuser et admirer les effets spéciaux impressionnants pour l’époque (Gabe Bartalos, spécialiste des créatures en latex et du maquillage, s’est occupé de donner forme au parasite phallique). Le talent de Henenlotter s'illustre dans quelques scènes comme celle de la discothèque où le vers contrôle sa victime, l’emmène danser pour draguer afin que la première nana venue lui prodigue une fellation et qu’ainsi Elmer serve de Popol géant en suçant la cervelle de la demoiselle. L’atmosphère, elle, a ce quelque chose d’unique qu’on ne retrouvera que dans le Gregg Araki des années 90 même si le trash trouve sa satisfaction ailleurs et la morale se révèle tout aussi peu sauve. Avant d’être le réalisateur de
Street Trash un an plus tard et avant d’être repéré par James Cameron, Jim Muro rempile ici avec son pote Henenlotter et assure les fonctions de steadycamer.
Fort de la réussite formelle de
Brain Damage, Frank Henenlotter récidive dans le même registre avec
Frankenhooker (littéralement
Frankenpute) où il revisite de manière habile le mythe de Frankenstein en étant toutefois un chouia plus soft que sur ses deux précédents films. Malgré tout, certaines séquences demeurent mémorables comme la longue scène d’orgie poilante qui se mue en un carnage terrifiant. En filigrane, le cinéaste continue son autopsie des psychotropes avec cette fois-ci au programme les ravages du crack au début des années 90. L'argument génialement échevelé, comme toujours chez Henenlotter, se suffit à lui-même: Jeffrey Kranken, scientifique fou, perd sa fiancée dans des conditions tragiques: elle est déchiquetée par une tondeuse a gazon. Son but désormais: pouvoir la reconstituer grâce a une drogue de son invention, une perceuse et des morceaux épars des prostituées de la quarante-deuxième rue. Fruit de ces expérimentations, une créature aux cheveux violets et aux coutures encore apparentes, hypersexuée et pourvue d’une mini-jupe sexy en diable, prend forme. En dépit d’une jubilation certaine, le cinéaste ne retrouve pas la folie originelle de ses premiers films et signe une œuvre en demi-teintes qui reste cependant parfaitement fréquentable pour le délire qu’elle occasionne.

Ce sera pourtant le début de la fin pour Henenlotter qui n’aura pas survécu aux années 80: il donne deux suites ineptes à
Basket Case qui incidemment tuent le culte du premier (
Basket Case 2 réalisé en 1990, et
Basket Case 3, The Progeny réalisé en 1992). Depuis près de 15 ans maintenant, il semble s’être définitivement absenté du milieu. Aujourd’hui, il ne fait que dénicher des séries B rarissimes pour un éditeur de DVD. Certaines rumeurs parlent d’un possible retour avec un nouveau long métrage:
Sick, in the Head, mais bizarrement, il semble improbable qu’un jour, l’artiste qui galère aujourd’hui daigne revenir aux sources d’un cinéma aujourd’hui plus ou moins révolu de gore-arty-eighties qui combine l’horreur et le cinéma indie dans un tourbillon de folie insouciante.
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