Par - publié le 09 octobre 2007 à 00h00 ,
MAJ le 25 septembre 2009 à 10h43 - 2 commentaire(s)
Cinéaste excessif qui compte dans sa filmographie d’indiscutables réussites (ses meilleurs opus restent Tenue de soirée, Merci la vie et Buffet Froid) et de vraies ratages (toute la partie post-Les Acteurs), Bertrand Blier a pris l’habitude de mitonner des dialogues aux petits oignons avec des répliques d’une riche verdeur, avec une vacherie d’une impolitesse de branleur. Toujours un peu honteux, il présente ce film poubelle et anti-MLF, réalisé entre Les valseuses et Préparez vos mouchoirs comme «la plus grosse connerie de sa carrière». Oui mais Calmos, pamphlet fomenté en réaction au féminisme galopant des années 70, fiasco financier sans précédent, ne connaît pas le calme et fonctionne à l’ivresse. L’ivresse de se casser la gueule. C’est sur le fil du rasoir. Ça passe ou ça casse. Ce n’est pas fait pour plaire. Et un sens, c’est tant mieux.

"Ce Calmos n’a jamais été réhabilité à sa juste valeur: celle de bizarrerie iconoclaste qui avait le mérite d’aller au bout de son délire. Jamais on sent Blier en train de se dire qu’il va trop loin. Jamais on sent la retenue. Toujours on sent cet instinct suicidaire à aller dans le nonsensique et le graveleux."


Première scène: le gynéco Marielle bouffe avec une mine dégoûtée son sandwich au pâté en examinant les moindres recoins d’une femme, les jambes écartées, impatiente, prompte à être examinée, se grattant les poils pubiens. Et là, monologue du vagin: le mec en a marre. Généreusement misogyne, Calmos témoigne de l’évolution intéressante du statut de la femme dans la société et surtout dans le cinéma de Blier fils (Bellucci dans Combien tu m’aimes? pouvait être vue comme une hybride de l’hystéro – genre Miou-Miou dans Les Valseuses et Tenue de soirée –, de la sentimentale – Carole Laure dans Préparez vos mouchoirs – et de la mystérieuse – Carole Bouquet dans Buffet Froid et Trop belle pour toi). A travers les pérégrinations hasardeuses de deux mecs peinards qui veulent vivre au plein air, à la fraîche, décontractés du gland. Ils se barrent loin de tout, tombent sur un curé ubuesque (Blier père) qui les convie aux plaisirs simples de la bonne bouffe et accessoirement de la bonne chair. Dans leur périple, ils sont rejoints par des tonnes d’autres mecs tout autant dépassés par les femmes de plus en plus agressives et incontrôlables. Elles sont libres, belliqueuses, grandes gueules et ça bouscule leur quotidien pépère. Fini donc le temps où les femmes étaient belles lorsqu’elles repassaient les slips.


Finis les soliloques enflammés d’un Marielle extasié devant le cul de sa bonne femme dans Les galettes de Pont Aven, de Joël Séria. Les beaufs sont déboussolés. Les deux antihéros ne sont pas au bout de leur peine lorsqu’ils tombent sur une tribu d’amazones nymphomanes qui veulent les utiliser dans une clinique pour la procréation. Les femmes élèvent les bébés, seules; les mecs sont réduits à leurs sexes turgescents. Et ils doivent se taper de tout: de la belle, de la moche. Voilà un film qui suinte la misogynie par tous les pores (porcs?) mais tellement franc du collier, tellement sans gêne, tellement moins académique que le Blier faussement provoc d’aujourd’hui qu’on pardonne les outrances et qu’on rit des situations décalées et surréalistes. Et comme on n’est jamais à l’abri d’une (mauvaise) surprise, on se surprend à halluciner lors des scènes finales où les deux mecs finissent en morpions chatouilleux dans le sexe géant d’une beauté allongée sur une plage. Cette zone secrète qui reste le plus grand mystère masculin, visité par les deux zouaves lilliputiens. Mieux vaut voir cette situation à l’écran, ouvertement tournée en ridicule et suffisamment kitsch et déplacée pour réellement choquer le petit bourgeois qui n’ose pas toucher à un exemplaire de Hara Kiri (Choron et ses joyeux sbires sont allés souvent plus loin dans la provocation macho).


Pour se dédouaner, Blier cite souvent Bukowski comme référence majeure pour ce dénouement, une nouvelle des Contes de la folie ordinaire où un homme devenu minuscule se réfugie dans un utérus. La dernière fois qu’on a vu ça au cinéma, c’était dans Parle avec elle, de Pédro Almodovar, lors de l’interlude en noir et blanc – traité avec plus de style et de poésie néanmoins. Avec Calmos, Bertrand Blier a failli dilapider toute crédibilité avant de se racheter avec tout plein de films lyriques, drôles, touchants, surprenants avec du Dewaere transfiguré, du Gégé pédé, du Serrault poignardé. Ce Calmos n’a jamais été réhabilité à sa juste valeur: celle de bizarrerie iconoclaste qui avait le mérite d’aller au bout de son délire. Jamais on sent Blier en train de se dire qu’il va trop loin. Jamais on sent la retenue. Toujours on sent cet instinct suicidaire à aller dans le nonsensique et le graveleux. Comprendre donc que si la petite histoire veut que Giscard D’Estaing se soit barré au bout d’un quart d’heure des Valseuses, il ne serait certainement pas restés plus d’une minute devant Calmos qui dépasse en grivoiserie, en mauvais goût et en misanthropie tout ce que Blier a pu réalisé jusqu’ici.


Un nanar certes. Mais un nanar singulier. Qui reste infiniment plus touchant que la dernière tentative foirée d’un Jean-Jacques Annaud philosophe. Blier confie: «Je pense que c’est une énorme connerie de l’avoir fait. Contrairement aux apparences, le film n’est pas très marrant parce qu’on avait un scénario extraordinaire qu’on n’a tourné qu’à moitié, mais je n’étais sans doute pas suffisamment prêt pour le faire. Ça manquait d’épaisseur. Mon producteur de l’époque et moi-même étions jeunes tous les deux, on s’est lancé un peu n’importe comment, d’autant que c’était après Les Valseuses. Toutes les portes étaient ouvertes de manière royale. Et on s’est planté. C’est un film dans lequel il y a des scènes réjouissantes puis d’autres très mauvaises. Aujourd’hui, à voir, il doit être sympa. Avec le recul, c’est un truc de malade, on n’a jamais vu ça, hormis chez Fellini. D’ailleurs, il a connu le même bide que moi avec La Cité des femmes. Ce n’est pas tout à fait le même sujet mais ce n’est pas loin. Il faut savoir quand même qu’on l’a fait pour l’année de la femme.» Inexistante en DVD («les droits sont bloqués. Il passe quelques rares fois sur le câble. C’est devenu un film culte aujourd’hui. On est en conflit avec Canal pour des histoires de droits. C’est des chiens ! Si bien que désormais j’ai une politique : je préfère qu’on ne voit plus les films. Il n’y a aucune raison d’être incriminé avec des pourboires trente ans après. De toute façon, on récupère les droits après trente ans parce qu’ils ne peuvent plus être exploités»), cette vraie curiosité hexagonale qui ressemble à la revoyure à une succession de sketchs inégaux mériterait d’être (re)découverte rien que pour se rendre compte de l’ampleur du «film aveugle», mû par la «colère saine» et le «rire régressif». De l’anti-Catherine Breillat en somme. De l’antéchrist, aussi.

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