Par - publié le 03 janvier 2008 à 01h01 ,
MAJ le 24 septembre 2009 à 18h34 - 0 commentaire(s)
Elisabeth Taylor, mater dolorosa échappée de Soudain l’été dernier, et Mia Farrow, préfigurant sa Rosemary’s baby enfermée dans Le cercle infernal, se fondent dans un univers anxiogène sous la caméra stylisée de Joseph Losey. En apparence, le pendant féminin de The Servant. En réalité, plus que ça.

" Certaines scènes sont des sommets de perversité (celle du bain où Farrow noie un canard en plastique sachant que Taylor a perdu son enfant par noyade) et comme souvent chez Losey, la violence n’apparaît pas à l’écran mais rumine longtemps à l’intérieur des personnages avant une explosion imminente."



Voilà un film d’un pessimisme et d’une tristesse sans larmes de crocodile qui donne envie de se flinguer. Voilà qu’on vient déjà de vous enlever tout envie de le découvrir. Et pourtant, dieu sait comme cette œuvre où la noirceur n’a jamais été aussi éclatante a des chances de vous parler de manière plus ou moins directe. Déjà, pour peu que vous soyez fan du Cercle Infernal, il faut absolument que vous dégustiez cet élixir malaisant où une prostituée se prend d’amitié (mais une amitié trouble, malsaine) pour une jeune femme en laquelle elle croit reconnaître sa fille, récemment décédée. De la même façon qu’une famille croit reconnaître feu paternel en un gros poisson blanc dans Et là-bas quelle heure est-il?; de la même façon que les parents endeuillés (Sutherland et Cristie) croient être confrontés au fantôme de leur fille dans le dédale méandreux Vénitien de Ne vous retournez pas; de même qu’un homme croit reconnaître son épouse dans l’Obsession, de Brian de Palma (film infiniment plus inspiré de Roeg que de Hitchcock), le personnage d’Elisabeth Taylor fantasme une réincarnation en celui de Mia Farrow dans Cérémonie Secrète, l’une des œuvres les plus redoutables du grand Joseph Losey.



La première scène, forte d’un montage elliptique, précise la caractérisation des personnages (prostituée qui enlève sa perruque de China Blue pour enfiler un cabas et un fichu) et montre les fêlures d’une femme pas remise de la mort de sa fille. Avant, un générique et une musique intrigante amplifieront le caractère fantastique des événements à venir. Dans ce climat mystificateur où on porte des perruques et on se maquille pour fuir la cruauté de ce monde, l’intrigue, placée sous le signe du travestissement, de la falsification et du ludisme, peut dérouler ses méandres: alors qu’elle se recueille sur la tombe de sa fille, une prostituée est abordée par une jeune femme, riche héritière fantasque, qui l’appelle «maman» et l’entraîne dans sa luxueuse demeure. On l’apprend : sa mère est supposée morte. La prostituée entre dans le jeu, endosse les habits de la mère, change de statut social et découvre un univers inconnu. Elle joue la comédie, également pour se consoler de la mort de sa fille.




Tous les personnages, proches de l’univers de Tennessee Williams, sont gouvernés par la culpabilité, la mort et la frustration : Mia Farrow en jeune fille dans un corps adulte hanté par le fantôme d’une maman castratrice et rongée par des désirs sexuels insatiables, est resplendissante. Actrice dont on ne cessera de dire tout le bien (la revoir dans Reflets dans un œil d’or s’impose urgemment), Elisabeth Taylor, digne en toute circonstance, regard violet, chevelure de jais et incarnation généreuse de la force maternelle, est éblouissante dans cette seconde collaboration avec Josey (ils avaient déjà travaillé sur Boom, aux thèmes pas si éloignés). A mi-chemin du récit, apparaît le personnage de Robert Mitchum, second mari de la «maman» de Farrow qui revient d’années d’exil. Un peu comme un mort débarque dans les limbes (le personnage de Christopher Eccleston dans Les autres, d’Alejandro Amenabar en semble presque inspiré). Ce qui n’arrange rien à la situation mais lève le voile sur les ambiguïtés et la psychologie tordue d’une demoiselle mythomane et nymphomane.



Avec ses jeux de miroir psy et ses joutes acides, Joseph Losey, sous influence de tonton Mankiewicz, avait déjà peaufiné ce genre d’atmosphère poisseuse, aux lourds atavismes, aux secrets larvés, dans The Servant, au début des années 60. S’intéressant cette fois-ci à des personnages féminins au bout de leur rouleau existentiel dans un huis clos psychologique marqué par des rapports de domination où aucune d’elle ne doit craquer (les deux femmes essayent de maintenir cette illusion à tout prix pour combler la perte d’une personne et peut-être faire renaître son esprit), cette venimeuse Cérémonie Secrète échappe à la redite du Servant bis par la simple intensité d’une histoire très substantielle, mise en forme de manière virtuose. Certaines scènes sont des sommets de perversité (celle du bain où Farrow noie un canard en plastique sachant que Taylor a perdu son enfant par noyade) ; et, comme souvent chez Losey, la violence n’apparaît pas à l’écran mais rumine longtemps à l’intérieur des personnages avant une explosion imminente.



Le décor baroque et mortifère de la maison bourgeoise devenue musée, remplie de bibelots et d'étoffes appartenant à une morte, pourvue d’escaliers vertigineux symbolisants la chute, et l’hôtel balnéaire donnant l’impression d’être situé dans un cimetière (en écho aux états d’âme intermittents des personnages), en disent long. Les cadrages sublimes et la photo de Gerry Fisher, comme possédée par une entité maléfique, favorisent l’étrangeté de cette œuvre ensorcelante qui cherche, par une magnificence visuelle, par un mouvement ternaire déterminé (fascination, domination, répulsion), à créer un sentiment d’inconfort et une étrange distanciation avec le spectateur. Rien n’est esthétisant ou fait pour flatter un ego esthète. Normal, le deuil est impossible. Mais pire encore, en voulant raviver les morts, les deux femmes ont oublié qu’en étant coincé dans le passé, elles rabâchaient leur culpabilité au risque de sombrer dans la folie. «Elles sont déjà mortes», semble nous dire Losey. D’où cette atmosphère de purgatoire qui tire inexorablement vers les enfers. D’où ce film, à la fois fascinant et inconfortable, placé sous le signe de la fatalité, qui se termine donc plutôt mal.

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