Par - publié le 11 décembre 2007 à 12h04 ,
MAJ le 26 février 2010 à 11h45 - 2 commentaire(s)
Des sœurs aux noms impossibles ("Sœur perdue", "Sœur maltraitée"). Un tigre en cerbère dans ce couvent ténébreux. Deux femmes qui se dévorent du regard et se manipulent. Une drôlerie instantanée, une fantaisie délirante, une mélancolie tenace et peut-être une tristesse inconsolable. Tout ça, c’est Dans Les ténèbres, peut-être le meilleur Almodovar avec En chair et en os et Parle avec elle.

"Il n’y a rien de plus beau que les histoires d'amour manquées. Ce qui déchire dans ces ténèbres (synonymes ici de souffle érotique) vient justement de ce qui n’a pas eu lieu. De ce qu’il aurait pu y avoir. De ce qu’on ressent intérieurement."



Aujourd’hui, Pédro Almodovar a tendance à agacer ceux qui n’en peuvent plus de ses mélos flamboyants à l’eau de rose fomentés depuis La fleur de mon secret avec une bonne lampée de Douglas Sirk et d’obsessions rabâchées (enfance martyrisée, homosexualité, quête des origines etc.). Virage cinématographique qui pour beaucoup rime avec rédhibition. Selon les plus bornés, il faut même remonter à Talons Aiguilles et sa prédilection pour le mainstream soft pour mettre à mal le système Almodovar. Pourtant, à bien des égards, toute cette filmographie qui colle à l’identité morcelée de l’enfant terrible de la Movida vaut bien mieux qu’une simple réduction de genres. Que Pédro mette de l’eau dans son vin au fil des années n’est qu’une traduction logique de la maturité d’un cinéaste naguère excentrique et survolté, aujourd’hui rongé par la nostalgie, affaibli par les conséquences de l’amour et de la vie. Pourquoi le lui reprocher ? Qu’il trousse des comédies échevelées aux accents policiers où l’humour devient habit poli du désespoir (Matador), propose des audaces stylistiques (L'amant qui rétrécissait dans Parle avec elle, le voyage sous-marin entre les cuisses de Victoria Abril dans Attache-moi, les scènes d’amour muy caliente dans En chair et en os, la semence du violeur sur le visage de Kika dans le film homonyme), s’essaye à des sujets gonflés avec outrance (Kika) ou alors signe des écheveaux follement romantiques (En chair et en os, Attache-moi), Almodovar n’a cessé au fil des années de signer des opus inventifs, originaux et hautement stimulants qui ne ressemblent qu’à eux-mêmes. Injustement méconnu, Dans les ténèbres, second long métrage de l’artiste, ancré dans sa période trash, s’empare d’un argument scénaristique simple pour créer un charivari de cinéma où tout ce qui bouleverse n’apparaît qu’en filigrane, sous le déluge provocateur, sous les éclats de rire.



Le couvent, action principale du récit, se mue en labyrinthe des passions régi par la loi du désir. L’arrivée d’une femme fait tout chavirer et court-circuite les conventions spirituelles d’usage: Yolanda, une chanteuse de cabaret portée sur la drogue, qui a assisté à la mort de son ami, victime d’une overdose d’héroïne mélangée à de la strychnine. Perturbée, elle trouve refuge dans un couvent où des jeunes filles perdues sont remises sur le droit chemin par des sœurs exubérantes (une écrit des romans policiers, l’autre élève un tigre etc.) et surtout une mère supérieure qui cherche par tous les moyens à renflouer les caisses de son couvent à la dérive (elle n’hésitera pas à servir d’intermédiaire dans un trafic de drogue avec la Thaïlande). Au gré d’états d’âme ambivalents, le cinéaste ausculte un couvent bouleversé par l’arrivée d’une fleur fatale, héroïne déglinguée de film noir. Entre désir cru refoulé et pulsions d’amour et de mort, Almodovar filme des nonnes démoniaques (pas nécessairement dans le mauvais sens, comme le souligne Almodovar). Juste névrosées, fragiles, un rien déviantes et pourtant incroyablement vaillantes. Que l’on rassure ceux qui s’attendent à une énième comédie pétaradante et hystérique: tout ça, c’est de la surface, de la présentation, de l’introduction. Là où le film puise sa force, c’est dans la suggestion, le non-dit, l’équivoque. Sa mise en scène fluide et énergique dessine des lignes de fuite vitales aux fantasmes des bonnes sœurs.


Difficile dans de pareilles conditions de ne pas penser au goût prononcé pour les volutes esthétiques de Michael Powell ou même le mélodrame déchirant façon Douglas Sirk. Démentant ainsi une prédilection tardive et consensuelle pour l’émotivité emphatique. Le cœur névralgique sensible battait dès lors sous la carapace acide. On peut se faire la même remarque au sujet du cinéma de François Ozon que l’on aime tant dissocier en deux parties : période trash avec Marina de Van, période mainstream avec Charlotte Rampling. Or, le simple visionnage de La petite mort, court métrage du brûlot français, réalisé bien avant les gouttes d’eau sur pierres brûlantes et autres amants criminels, affirmait déjà une sensibilité rugueuse, une tristesse viscéralement mélancolique dissimulée sous les sulfureuses situations.



A l’heure où tout le monde s’extasie sur Volver, œuvre nullement dépourvue de qualités à condition d’opposer la narration poussive et acidulée aux interprétations bouleversantes de Penelope Cruz et Carma Maura, il serait intéressant de voir les réactions des aficionados récents d’Almodovar découvrant Dans les ténèbres qui contient mille fois plus de brio. Que ce soit dans les dialogues salés sucrés ou la caractérisation des caractères, Almodovar orchestre son monde cintré avec la précision d’un orfèvre, en ayant le don pour générer des dérapages, privilégier les prises de risque. A l’instar de la grande scène de la fête pour la mère supérieure qui se transforme en cabaret érotisant où trois bonnes sœurs guillerettes assurent les chœurs et dans laquelle les tam-tams rythment les battements du cœur, les ferments d’un amour et les échanges de regards interdits entre une mère supérieure troublée et une jeune intrigante à la tenue sexy. Une parenthèse musicale divine et euphorisante en forme de mise en abyme théâtrale comme Almodovar les affectionne (Talons Aiguilles et ses prisonnières qui succombent aux tentations musicales, Qu’est-ce que j’ai fait pour mériter ça? avec Almodovar lui-même qui s’adonne à la chansonnette, Parle avec elle sur fond de cucurrucucu paloma chuchoté). Pléthore de scènes de ce calibre se succèdent avec la même intensité. Jusqu’au final, déchirant, où la mère supérieure laissée seule face à sa détresse nue laisse éclater les sanglots d’un amour impossible, d’un tumulte trop longtemps intérieure, d’une frustration et d’un désir qui explosent enfin. Il n’y a rien de plus beau que les histoires d'amour manquées. Ce qui déchire dans ces ténèbres (synonymes ici de souffle érotique) vient justement de ce qui n’a pas eu lieu. De ce qu’il aurait pu y avoir. De ce qu’on ressent intérieurement.



Avec une grâce inouïe qu’il a toujours retrouvée par le futur jusque dans Volver (scène finale sublimissime où un fantôme ne peut pas pleurer, renvoyant incidemment au Fantôme de Madame Muir), Almodovar résume cette histoire d’amour loupée avec un plan fixe et un travelling arrière où retentissent des pleurs de douleur. On ne pense même plus à Sirk, à Powell ni même à Mankiewicz, peut-être la vraie grande inspiration d’Almodovar (Tout sur ma mère en était déjà très marqué), mais à un réalisateur espagnol qui aime faire faire de jolies choses aux jolies femmes. "Aux moches aussi", ajouterait sans doute Almodovar. Aujourd’hui encore, Dans les ténèbres constitue certainement l’une des choses que le réalisateur a fait de mieux. De plus intense. De plus miraculeux.

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