Par - publié le 10 juin 2008 à 07h05 ,
MAJ le 25 septembre 2009 à 15h23 - 0 commentaire(s)
Beaucoup ont connu Jörg Buttgereit avec Nekromantik, coup d'essai provocant dans lequel le cinéaste racontait une histoire d’amour nécrophile de manière frontale, en invoquant un romantisme exacerbé qui pouvait fasciner comme laisser sceptique. Depuis, pour des raisons injustes (on lui reproche une certaine prétention et on résume trop souvent sa carrière au très naïf et donc très maladroit Nekromantik), Buttgereit reste ostracisé du circuit. Le paradoxe veut d'ailleurs qu’il soit détesté par les amateurs du genre. On ne lui pardonne pas beaucoup sa volonté d'utiliser une substance horrifique pour la développer des velléités auteurisantes. Faux débat, extrêmement réducteur. Pour peu qu'on accepte de voir ses autres films, on découvre un cinéma viscéral et abrasif, à la lisière de l'expérimental, qui essaye de communiquer des sentiments d'autiste. Intraduisibles autrement que par la fureur, toujours accompagnée d'une incertitude et d'un pessimisme. C'est le moment de lui donner une seconde chance. Avec Schramm, portrait plus que fréquentable d’un tueur en série esseulé confronté à deux misères (la chair et le sang), Der Todesking, son second long métrage, réalisé entre les deux Nekromantik, s’impose comme l’un de ses objets filmiques les plus stimulants. Comme il le dit si bien, cette expérimentation n’a pas de message, juste l'expression d'un désir de cinéaste toqué: broder autour du thème le plus révulsif et si cher à ses yeux (la mort). Voyez, jugez mais si vous n’aimez pas ça, ne dégoûtez pas les autres.


"De manière ironique, Jorg Buttgereit répond à la création du tout puissant avec un univers sinistré où les humains agonisent silencieusement dans une inertie collective. C’est sa manière à lui de raconter la fin du monde."

Sept chroniques d’une mort annoncée pour le plus grand plaisir des masochistes neurasthéniques. A priori, programme peu voire pas alléchant du tout, sauf peut-être pour une poignée de cinéphiles déviants. Et pourtant… En dépit de son caractère rédhibitoire, Der Todesking fait montre d’une audace et d’une invention dont sont dépourvus la majorité des films d’horreur actuels. Sans surprise, la description de l’humanité paraît si sombre qu’elle ne laisse apparaître aucun espoir dans la profondeur de champ. Dans chaque film du père Jorg, on y retrouve des thèmes cruciaux comme la solitude, la suicide, le meurtre, les pulsions inavouables. Produit par Manfred O. Jelinski, Der Todesking (le «roi des morts» en français) prend les atours d'un concentré asphixiant. Avec une froideur impassible et une rigueur obstétricale, le réalisateur allemand épouse les solitudes anxieuses de personnages différents sur sept jours mortifères. Ils sont tous contaminés par le même «Todesking» (malédiction qui pousse au suicide), reliés par une lettre mystérieuse (écrite par Dieu?) responsable de ces désastres individuels. Sans en avoir la dimension théorique et sociologique, sans le vernis dénonciateur de la violence au cinéma (au contraire, il en jouit de cette violence), le résultat peut évoquer les petits jeux des fragments du hasard si chers à un certain Michael Haneke.


Logiquement, on part du lundi pour remonter jusqu’au dimanche. Chaque jour est déterminé par la même issue fatale. Dans le premier sketch (celui du lundi), un quidam rentre chez lui, téléphone à son boss pour démissionner, rédige des lettres mystérieuses, dépoussière son appartement et se suicide en prenant un bain. Son poisson, seule présence de cette débâcle existentielle, meurt simultanément. Dans le second (mardi), un homme loue un film dans une vidéothèque remplie de références horrifiques plus imposantes les unes que les autres. Par hasard (ou presque), il tombe sur une vidéo anonyme où l'on peut voir des soldats torturant un prisonnier dans un camp de concentration et peignant une croix gammée sur sa poitrine. Quand sa copine revient des courses, il la bute. Dans le troisième (mercredi), un homme et une fille se rencontrent dans un parc sous la pluie. L’homme raconte à la fille sa vie sexuelle catastrophique qui l'a amené à tuer sa femme. La fille sort un revolver pour le tuer mais l’homme le lui prend et se tue aussi sec d'une balle dans la bouche. Dans le quatrième (jeudi), des noms de suicidés défilent sur un pont d'autoroute. Dans le cinquième (vendredi), une femme, seule dans son appartement, observe un jeune couple dans un appartement voisin. Suite à un rêve étrange, le couple meurt. Dans le sixième (samedi), une jeune femme prend une caméra et un fusil pour fomenter un documentaire sur l’assassinat de spectateurs lors d’un concert rock. Dans le septième (dimanche), un homme seul dans un lit se cogne plusieurs fois la tête contre un mur, avec l'intention de se tuer. Un corps en décomposition sert de lien morbide entre les sketchs. Histoire d’ausculter le cadavre de l’humanité? Oui.


Friands de gaudriole, soyez-en sûrs, Buttgereit n’œuvre pas pour vous. Mais pour qui au fond? Ceux qui aiment les propositions extrêmes. Cible limitée? Oui, et alors? Dans happy-few, il y a "happy". Comme souvent dans ce genre d’exercice casse-gueule, la qualité des segments reste on ne peut plus variable. Différents les uns des autres dans le traitement (narratif et visuel), ils ont au moins le mérite d'être pourvus de la même intensité duraille. Le fait que le film, tourné trois ans après la premier épisode des Nekromantik soit divisé en sept jours suicidaires n’est pas anodin. Il renvoie aux sept jours nécessaires à Dieu pour créer le monde. De manière ironique, Jorg Buttgereit répond à la création du tout puissant par un univers sinistré où les humains agonisent silencieusement dans une inertie collective. C’est sa manière à lui de raconter la fin du monde. Des personnages épisodiques dans des histoires a priori anecdotiques, certes. Mais il ne faut pas traduire la lenteur ou le refus du bavardage comme des effets de style: ils laissent le temps à tous les personnages de vivre une dernière fois avec leurs griefs et leurs sensibilités. Pour ceux qui reprochent une mise en scène trop ascétique, la scène du concert de rock qui vire au carnage reste impressionnante pour sa gestion des effets illustratifs. Rien que cette scène-là, brute et sans concession, résume la radicalité jamais aimable du cinéma de Buttgereit. Elle interdit les débordements gores inutiles pour séduire le teenager geek et préfère un malaise mille fois plus persistant. Et en ce sens plus efficace. C’est dans l'attente (l'imprévisibilité des personnages, la peur qui surgit au détour du plan suivant, la tension qui astreint) que réside tout l’art de Buttgereit, auteur intransigeant, fâché avec tout ce qui peut ressembler aux normes. Avec le monde entier aussi, sans doute. Mais peu importe: Der Todesking nous inocule la rage de ce monde.


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