Par - publié le 21 novembre 2007 à 22h02 ,
MAJ le 24 septembre 2009 à 18h28 - 3 commentaire(s)
A travers l'histoire d'un jeune naturaliste sans fortune qui observe les fourmis, le réalisateur Philip Haas étudie tel un entomologiste la société anglaise de l'époque victorienne, son luxe de surface, ses secrets pas glorieux. Un film méconnu qui possède une perversité latente plus proche du Stephen Frears des Liaisons Dangereuses que du cinéma de James Ivory. Les ambitions restent les mêmes : faire pénétrer le désir dans une société corsetée et pointer du doigt la bestialité refoulée des hommes.



"L’idée de cette autopsie de la vie sexuelle des anges qui consiste à sonder les non-dits et révéler les secrets d’une famille trop clean pour être honnête n’est pas nouvelle. En revanche, le traiter de manière aussi classique pour instiller une atmosphère étrange et créer un parallèle troublant avec les insectes se révèle moins commun."

En 1858, en Grande-Bretagne, au plus fort de l’ère victorienne, en pleine révolution darwinienne, un naturaliste sans le sou suite à un naufrage à son retour d’Amazonie est accueilli dans la demeure d’un vieux révérend, aristocrate toqué d’entomologie. La condition modeste de fils de boucher du premier ne l’empêche pas de s’acclimater au climat et de tomber amoureux fou de la fille du révérend, de lui demander sa main et de se marier avec elle. Dans un cadre idyllique, il peut se permettre de poursuivre ses recherches avec une parente pauvre et même de lui faire des enfants tutti quanti. A priori, cellule familiale prospère et aucun souci à l’horizon lointain. Tout faux: les faux-semblants se délitent et laissent apparaître la pourriture qui entoure une famille aux lourds atavismes. Pour le naturaliste, les découvertes saumâtres surabondent et il constate à l’œil nu, débarrassé d’illusions, que l’étude du comportement des fourmis tisse d'étranges similitudes avec sa belle famille. A l’image d’un film qui simule l’académisme pour radiographier le putride et ne s’intéresser en vérité qu’aux trucs louches. La conclusion qui en résulte est simple : les hommes et les bêtes sont à ranger dans le même panier existentiel – l’hypocrisie des rapports humains n’étant qu’un vernis social pour éviter de se bouffer.



L’idée de cette autopsie de la vie sexuelle des anges qui consiste à sonder les non-dits et révéler les secrets d’une famille trop clean pour être honnête n’est pas nouvelle. En revanche, le traiter de manière aussi classique pour instiller une atmosphère étrange et créer un parallèle troublant avec les insectes se révèle moins commun. Le procédé aurait pu être piteusement démonstratif, il n’en est miraculeusement rien. Non pas que le film soit parfait d’un bout à l’autre (loin de là), juste qu’il baigné dans une aura. Entre confessions intimes déchirantes, montées brusques de lucidité désarmée et regards fuyants de peur, l’intérêt de ce film étrangement intemporel aux touches impressionnistes adapté du roman homonyme substantiel de Antonia Susan Byatt réside dans son érotisme souffreteux, cette sensualité qui s’infiltre dans les effluves cadenassées, cette confrontation de deux classes, cette décrépitude d’un bonheur artificiel et l’arrière-goût de frustration qu’il laisse dans la bouche une fois achevé.


Sur ce coup, Maas s’est extrêmement bien entouré : la bande-son de Alexander Balanescu décline les émotions infinitésimales de personnages en plein tumulte. Patsy Kensit possède la beauté virginale d’une rose fanée: physique avantageux, nymphomane convulsive et torturée par des secrets obscurs. Elle se révélera au final le plus beau et monstrueux des insectes au visage impénétrable, comme le film qui fait du secret son suspense (impossible de trahir sa surprise immorale, un peu comme si vous balanciez le retournement de situation du Crying Game, de Neil Jordan). Mark Rylance, vu dans l’expérimental Institut Benjamenta, des frères Quay et le sublime Intimité de Patrice Chéreau, révèle lui, déjà, une aptitude à traduire beaucoup par la simple intensité de son regard. Dévasté par le monde qui s’écroule autour de lui, il ne trouve de la confiance que dans le regard du personnage incarné par Kristin Scott Thomas qui n’appartient pas à la haute bourgeoisie. Comme quoi, entre Théorème et Des anges et des insectes, pas grand-chose a évolué.



Maintenant, on est d’accord, si Philip Haas est un réalisateur de rien (un seul bon film dans toute sa carrière), un illustrateur roublard (on est toujours à deux doigts du pastiche référentiel) et ne possède pas l’élégance d’un autre américain fasciné par les mœurs anglaises (James Ivory, référence avoué mille fois et un tantinet plombante), il n’en demeure pas moins qu’il réalise là, comme Adrian Lyne avec L’échelle de Jacob, son petit chef-d’œuvre cramoisi, touché par une grâce divine semblable à celle de Peter Weir lorsqu’il réalise Pique Nique à Hanging Rock, où les anges d’apparence et les démons de l’intérieur dansent des valses vénéneuses, où le classicisme ostentatoire et la transgression honteuse se cherchent onctueusement des noises. Dommage toutefois qu’il n’ait pas poussé le vice à lorgner davantage du côté des outrances stylistiques de Peter Greenaway avec des images brutales et une sexualité plus exacerbée : les spectateurs seraient certainement moins passés à côté et la critique de l’époque ne l’aurait pas assimilé aussi sauvagement à du sous-Ivory. En tout cas, un film qui vaut mieux que sa réputation.



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