Par - publié le 12 juin 2007 à 00h00 ,
MAJ le 24 septembre 2009 à 18h43 - 0 commentaire(s)
Un toqué de Magritte, de Turner, de photographie primitive et de films muets livre un regard percutant, triste et ironique sur une Russie Tsariste entre déliquescence morale et révolution industrielle. Des monstres et des hommes, de Alexeï Balabanov est un cauchemar Dostoïevskien aux abîmes politiques et esthétiques impressionnants. Aux images brûlantes comme l’enfer. Malgré quelques anicroches chromos, une œuvre magique et méconnue.

"Lancinant comme un morceau bizarre qui tourne en boucle dans le cerveau et ne lâche pas."


Si Kafka avait dû un jour réaliser un film (en mode mineur), il aurait certainement signé celui-ci tant on touche présentement à l’essence de son style et de son désir d’abandon de soi. Or, le coupable de cette inquiétante étrangeté n’est pas lui mais un disciple doué. On est d’accord, faire de l’étrange pour «faire étrange» ne rime à rien. En revanche, créer une atmosphère ouatée, provoquer des sentiments viscéraux par la simple force des images et montrer des choses peu communes pour dépayser le regard s’avèrent des ambitions plus stimulantes. Après un prologue explicatif en noir et blanc, on pourrait craindre le machin outrecuidant et poussiéreux. Il n’en est rien. A Saint-Pétersbourg, au début du 20ème siècle, deux familles (l’une, aisée; la seconde, plus modeste) vont être bouleversés (le mot est faible) par un homme louche et manipulateur fraîchement sorti de prison. Flanqué d’un acolyte gangster au sourire cruel, il va reprendre son commerce de photographies érotiques et continuer à fomenter des clichés compromettants mettant en scène des jolies jeunes filles fessées par une vieille grand-mère. Surgissent dans la narration la fille d’un ingénieur des chemins de fer fascinée par ce trafic de photos vendues sous le manteau; une aveugle torturée par des âmes sans vergogne; des jumeaux siamois adoptifs originaires de Mongolie liés par la hanche qui vont être exploités. Ce n’est que le troisième long métrage de Alexeï Balabanov et il est beau comme son premier (Des jours heureux). Pour info, ce cinéaste a commencé à œuvrer dans le documentaire, fort d’avoir voyagé partout dans le monde (notamment en Afrique et au Moyen-Orient, en tant qu’interprète militaire). Avant d’étudier le cinéma à Moscou, Balabanov fut dans l’armée de l’air de son pays. Pas étonnant alors que son film prenne de la hauteur au fil d’un temps suspendu.


Rassurons ceux qui s’inquiètent: l’intérêt du récit ne se résume point à une accumulation exponentielle de scènes tordues qui ne passionneront que les fétichistes SM ou rats de cinémathèques en quête d’exotisme tendance. Le registre se situe ailleurs, plus du côté d’un Volker Schlöndorff période LeTambour pour la peinture allégorique d’une époque où les personnages sont au creux d’une tourmente nullement anodine. Socialement, la démonstration est implacable: à travers un écheveau passionnel, Balabanov cherche à déterminer les liens entre le réseau clandestin (les photos érotiques) et ceux qui le fréquentent. Accessoirement, ce microcosme qui assume sa perversité latente va être secoué par de nouvelles inventions (le cinéma et le chemin de fer). Autour d’eux, le cœur de Saint-Pétersbourg bat au rythme des trains à vapeur et devient un écrin fantomatique. Le cinéaste décrit des personnages évadés des romans de Dostoïevski réclamant des châtiments corporels et vivant autour de fantasmes. La flagellation est assimilée à une réminiscence enfantine et une jouissance adulte. La quête esthétique de cet entrelacs chatoyant filmé en Sépia montre le cérémonial sadomasochiste (ou ses prémisses) dans une société phagocytée; et, petit à petit, délaisse le plaisir du voyeuriste pour succomber à la douce contemplation. A la beauté d’une musique triste. A la quête existentielle.


Ça commence drôle et émoustillant, ça se termine malheureux et mélancolique. Se défendant d’une quelconque appellation sulfureuse, le cinéaste a toujours dit qu’il voulait s’attacher à une dimension humaine pour un résultat «lumineux». A l’arrivée, on a un drôle de film tellement énigmatique et équivoque qu’on ne sait pas toujours comment l’interpréter. Le film, lui aussi, est malade, plastique comme du Greenaway, abscons comme du Lynch avec un zeste de Jodorowsky (sans l’hystérie) et de Kieslowski. La scène où les siamois se produisent sur scène avec accordéon et voix cristalline est autant touchée par la grâce que toutes les scènes chantées de La double vie de Véronique. La préciosité formelle et les références qui vont avec (qu’elles soient picturales ou cinématographiques) n’entachent aucunement un discours politique déterminé. Tel un Sokurov qui aurait gommé tout sous-entendu politique nébuleux (voir le cas de L’arche Russe qui laisse perplexe) et un Eisenstein qui aurait annihilé toute rigueur pour la rêverie cotonneuse, Balabanov travaille sur ce coup ses images comme un peintre et ne bride pas ses personnages qui peuvent être secrètement émus en revoyant, dans un cinéma, les images libidineuses qu’ils ont tourné naguère.


Il est plus question de climat (et donc de cinéma) que de pose (et donc de frime); de risque (faudrait nous expliquer comment il a réussi à faire cette scène finale désabusée sur la glace) que de prétention; d’émotion (les jumeaux qui partent à la recherche de leur paternel) que de froideur (du rachat même chez les personnages les plus corrompus). Dans ce cauchemar vaporeux auquel manque un surplus d’ivresse pour que la révolution soit proclamée, il faut s’attacher au regard faussement innocent de Dinara Drukanova (Bouge pas, meurs, ressuscite et plus récemment Depuis qu’Otar est parti), fascinante dans ce dédale méandreux. Que l’on bouffe des carottes à la crème ou que l’on goûte aux joies suprêmes de la fessée (du plaisir à donner et à prendre), ce mélodrame tellurique et stylisé, aux volutes surréalistes et aux beautés fascinantes, cherche avant tout à raviver ce dilemme Browningien de la limite entre les monstres et les hommes (le titre original Of Freaks and Men trahit son influence) et possède ce bon goût de ne pas y répondre en laissant les zones d’ombre agir et les doutes nous assaillir. Surtout, il séduit avec persistance l’œil et l’esprit et donne l’envie pas si fréquente d’être vu à répétition. Lancinant comme un morceau bizarre qui tourne en boucle dans le cerveau et ne lâche pas.

Le coin du cinéphile : la petite boutique des horreurs de Romain Le Vern


  • Donnie Darko (Richard Kelly)
  • Schizophrenia (Gerald Kargl)
  • Ne vous retournez pas (Nicolas Roeg) & Le cercle infernal (Richard Loncraine)
  • L'échelle de Jacob (Adrian Lyne)
  • Epidemic (Lars Von Trier)
  • Cruising (William Friedkin)
  • Croix de fer (Sam Peckinpah)
  • La clepsydre (Wojciech Has)
  • Moi Zombie, chronique d'une douleur (Andrew Parkinson)
  • Dellamorte Dellamore (Michele Soavi)
  • Braindead (Peter Jackson)
  • Carnival of Souls (Herk Harvey)
  • Ebola Syndrom (Herman Yau Lai-to)
  • A snake of June & Vital (Shinya Tsukamoto)
  • Tras el Crystal (Agustin Villaronga)
  • Cannibal Holocaust (Ruggero Deodato)
  • La double vie de Véronique (Kieslowski)
  • The Baby (Ted Post)
  • Poison (Todd Haynes)
  • L'île (Kim Ki-Duk)
  • Subconscious Cruelty (Karim Hussain)
  • Le baiser de la femme-araignée (Hector Babenco)
  • Zombie (George Romero)
  • Le quatrième homme (Paul Verhoeven)
  • Les jours et les nuits de China Blue (Ken Russell)
  • Defiance of Good (Armand Weston)
  • Maîtresse (Barbet Schroeder)
  • Les chevaux de feu (Serguei Paradjanov)
  • La grande bouffe (Marco Ferreri)
  • Contes immoraux & La bête (Walerian Borowczyk)
  • Dans ma peau (Marina de Van)
  • Bad Boy Bubby (Rolf de Heer)
  • Requiem pour un massacre - Come and see (Elem Klimov)
  • I Want You (Michael Winterbottom)
  • Miracle Mile (Steve de Jarnatt)
  • Kissed (Lynne Stopkewich)
  • Un chant d'amour (Jean Genet)
  • The Baby of Mâcon (Peter Greenaway)
  • Santa Sangre (Alejandro Jodorowsky)
  • Possession (Andrzej Zulawski)
  • Les Révoltés de l'an 2000 (Chicho Ibanez-Serrador)
  • Mulholland Drive (David Lynch)
  • Pig (Rozz Williams & Nico B.)
  • Hustler White (Bruce La Bruce)
  • Hardcore (Paul Schrader)
  • Gummo (Harmony Korine)
  • Seconds (John Frankenheimer)
  • Mais ne nous délivrez pas du mal (Joel Séria)
  • Les prédateurs (Tony Scott)
  • Les nains aussi ont commencé petits (Werner Herzog)
  • Maladolescenza (Pier Giuseppe Murgia)
  • La clé (Tinto Brass)
  • Le sexe noir / Café Flesh (Joe d'amato & Stephen Sayadian)
  • Les fruits de la passion (Shuji Terayama)
  • Frankenhooker & Brain Damage (Frank Henenlotter)
  • Crash (David Cronenberg)
  • Léolo (Jean-Claude Lauzon)
  • J'irai comme un cheval fou (Fernando Arrabal)
  • L'Autre (Robert Mulligan) & Chaque soir à neuf heures (Jack Clayton)
  • Kamikaze Taxi (Masato Harada)
  • Hardware (Richard Stanley)
  • L´esprit de la ruche (Victor Erice)
  • Dancing (Patrick Mario Bernard, Xavier Brillat et Pierre Trvidic)
  • L'Inferno (Francesco Bertolini, Adolfo Padovan et Giuseppe De Liguoro)
  • Superstar: The Karen Carpenter story (Todd Haynes)
  • Electra Glide in Blue (James William Guercio)
  • Le Locataire (Roman Polanski)
  • Paprika (Tinto Brass)
  • Candyman (Bernard Rose)
  • Sweet Movie (Dusan Makavejev)
  • Schramm (Jorg Buttgereit)
  • L'aventure de Madame Muir (Joseph L. Mankiewicz)
  • Paperhouse (Bernard Rose)
  • Hallucinations of a deranged mind (José Mojica Marins)
  • Faust (Jan Svankmajer)
  • Abattoir 5 (George Roy Hill)
  • Amateur (Hal Hartley)
  • Venus in Furs (Victor Nieuwenhuijs et Maart Je Seyferth)
  • Tenderness of Wolves (Ulli Lommel)
  • Eating Raoul (Paul Bartel)
  • L'enfant-miroir (Philip Ridley)
  • L'écureuil rouge (Julio Medem)
  • Begotten (Elias Merhige)
  • Des anges et des insectes
  • L'homme à la caméra (Dziga Vertov)
  • Scorpio Rising (Kenneth Anger)
  • Dans les ténèbres (Pédro Almodovar)
  • The Doom Generation & Nowhere (Gregg Araki)
  • Gods and Monsters (Bill Condon)
  • Cérémonie secrète (Joseph Losey)
  • La traque (Serge Leroy)
  • Fantasmes (Jang Sun-woo)
  • Singapore Sling (Nikos Nikolaidis)
  • La créature (Eloy de la Iglesia)
  • Jambon Jambon (Bigas Luna)
  • Clean, Shaven (Lodge Kerrigan)
  • Six string Samurai (Lance Mungia)
  • Des Monstres et des hommes (Andreï Balabanov)
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