Paul Bartel a beau être le réalisateur de
La course à la mort de l’an 2000 où Sylvester Stallone et David Carradine marquaient des points en écrasant le maximum de piétons, son étrange filmographie ne se résume pas qu’à ça. Le génialissime
Eating Raoul, comédie érotico-macabre hédoniste et cannibale, tournée avec peu de moyens et beaucoup de cœur, vient dynamiter ces jugements hâtifs. C’est drôle et chaud. Ça fait du bien dans la tête et dans le corps.
"Dans Eating Raoul, les pratiques sexuelles transgressives côtoient les mets cannibales et ces deux éléments font très bon ménage sans jamais tomber dans le graveleux et la provoc fastoche."
Remballez vos tickets restaurant et allez goûter de ce
junk cinéma, abrasif et insolent. Dès les premières images, une voix-off goguenarde se moque d’Hollywood et vante la gloire d’une Amérique parfaite. Puis, un rail de coke, un jeune homme qui se masturbe sur sa revue porno, des prostituées qui font le tapin. Hollywood, c’est le territoire des riches et des pauvres, des putains et des clodos.
Eating Raoul, de Paul Bartel (réal, scénariste et acteur dans le cas présent) raconte une histoire pas triste à partir de deux thématiques propices à titiller l’amoralité : le cannibalisme et la vénalité.
Paul Bland est un américain lambda. Aujourd’hui, sa journée de boulot n’est pas glop : un braqueur black qui fait du rap en réclamant la thune de la caisse s’est fait buter par son boss à chemise Hawaïenne titillé par des problèmes œnologiques, qui quand ça lui prend le traite comme de la sous-merde. Mary, sa femme, elle, est infirmière, chargée de servir de la bouffe dégueulasse à tous les patients et d’envoyer bouler ceux qui fantasment un peu trop sur elle. Les deux amoureux pas gâtés par l'existence rentrent de concert du boulot et n’ont pas le temps de rire. Un soir, un pervers sexuel qui s’est trompé d’appartement, les voisins aimant bien faire d’immenses orgies décadentes avec l'esthétique qui sied (les images parlent mieux), débarque dans leur nid douillet. Le mari le tue en lui donnant un coup de poêle à frire. Dans ses poches, il trouve un portefeuille bien rempli.

Désirant à tout prix changer leur quotidien palot et faire entorse à la litanie quotidienne du boulot métro dodo, ils décident à leur tour d’organiser des orgies à domicile, de zigouiller les convives, de grappiller leur argent et ainsi de se faire plaisir en ouvrant le restaurant tant rêvé. Une success story comme Hollywood aime à en raconter beaucoup trop, sous le regard ironique d'un croisement improbable entre Verhoeven (ascension sociale par le vice) et Waters (kitsch forever). Nos chers Paul et Mary sont toutefois rapidement confrontés à un problème : se débarrasser des corps qui commencent à encombrer l'espace vital. Jusqu’à ce que Raoul, bombe sexuelle – et dynamiteur sexuel inconscient – ayant décelé leur petit secret, s’introduise dans leur vie et la bouleverse définitivement. Ne pas oublier que dans
Eating Raoul, il y a Raoul. Le plus idiot de tous n’est pas celui qu’on croie.
Dans
Eating Raoul, les pratiques sexuelles transgressives côtoient les mets cannibales et ces deux éléments font très bon ménage sans jamais tomber dans le graveleux et la provoc fastoche : à travers l’argument loufoque d’une série B relookée avec un humour tordant, Paul Bartel, cinéaste inclassable, dresse un portrait drôle et barré, carburant au vitriol, d’une Amérique puritaine et s’attache aux atermoiements d’un couple qui attire tous les partouzards de Los Angeles pour assouvir un fantasme (construire le restaurant fantasmé) dans le désir secret de changer de vie. Bien entendu, la sexualité qui déborde de partout aura des conséquences sur le couple (le mari qui se surprend à écouter sa femme gémir comme une prostituée).
On retrouve la même liberté de ton que dans les premiers Verhoeven, notamment
Business is Business, où des prostituées recréaient des situations (maîtresse d’école, enterrement etc.) pour stimuler la sexualité de leurs partenaires. Bartel partage d’ailleurs avec Verhoeven une prédilection pour le mauvais goût assumé qui est assez jubilatoire (la reconstitution d’un interrogatoire SS, le nain tenté par la zoophilie).
Sous l’influence de son premier long métrage
Private Parts dans lequel une demoiselle découvrait les émois de l’adolescence dans une bourgade peuplée de freaks, Bartel poursuit de manière satirique voire fantasmagorique (pièces à fantasme, personnage qui franchit des stades sexuels, surimpression pour traduire l’excitation, jeux charnels et mises en abyme) son exploration de la sexualité américaine, déviante sans jamais oser se l’avouer. D’un bout à l’autre, c’est subversif, provocant et drôle. Certes, Bartel n’a pas l’élégance d’un Peter Greenaway qui avec la grandiloquence et le talent formel coutumiers racontait les mêmes relations de manipulation avec du sexe et du cannibalisme dans
Le cuisinier, le voleur, sa femme et son amant. Mais il s'en fout complètement.
Pour la petite histoire, sachez que Bartel forme dans
Eating Raoul un couple avec son égérie de toujours: Mary Woronov, découverte dans
La course à la mort de l’an 2000, revue par la suite chez le cinéaste dans
Cannonball ! et surtout dans quelques films produits par Roger Corman comme
Rock’n roll High School et
Chopping Mall. Anecdote amusante à ce sujet : Bartel et Woronov reprennent les personnages cultes de
Eating Raoul dans ce dernier film. Dans la lignée, il faut également découvrir
Lust in the dust, western parodique dans lequel on retrouve Divine, l’icône tant regrettée de John Waters. Comme
Eating Raoul, le film reste difficilement trouvable. Comme toute la filmographie de Bartel d'ailleurs qui mériterait assurément une diffusion plus conséquente et, commençons par là, un peu plus de considération cinéphile. Rohmer est mort, vive Bartel !
Le coin du cinéphile : la petite boutique des horreurs de Romain Le Vern Bilan coin du cinéphile 2005-2006 Hallucinations of a deranged mind (José Mojica Marins) Faust (Jan Svankmajer) Abattoir 5 (George Roy Hill) Amateur (Hal Hartley) Venus in Furs (Victor Nieuwenhuijs et Maart Je Seyferth) Tenderness of Wolves (Ulli Lommel) Eating Raoul (Paul Bartel)