Réalisé en 1971,
Derrière la porte verte (Behind the green door), des frères Mitchell, appartient à ces rares films pornographiques ayant réussi à dépasser le simple statut X (succession basique de scènes de baise) pour devenir des objets de cinéma farouchement indépendants (intrigue élaborée qui respecte une progression dramatique). Celui-ci – sans doute le meilleur de cette mouvance – donne l’occasion de découvrir l'incroyable Marilyn Chambers. Avec Linda Lovelace (
Gorge profonde) et Georgina Spelvin (
The Devil in Miss Jones), elle est devenue une figure emblématique de la décennie seventies marquée par la libération sexuelle. Une période d'hédonisme qui trouve son crépuscule filmique avec
Café Flesh au début des années 80. Ce film de Rinse Dream (alias Francis Delia) n’hésitait pas à pasticher
Derrière la porte verte en proposant des représentations scéniques outrancières et en préfigurant une banalisation d’une pornographie industrialisée (VHS, transgression des tabous, Internet). Une banalisation qui induit une déshumanisation clinique. Ce que
Behind the green door, tourné en un jour, n’est jamais. Aujourd’hui encore, il reste une bonne pub pour le désir, pas encore gangrenée par cette fâcheuse tendance qui consiste à théoriser le sexe.
"Toute la partie saphique des préliminaires où les prêtresses noires déshabillent la déesse blanche, utilisent leurs langues et leurs mains pour offrir des papouilles délicieuses est clairement la plus excitante du film."
A l’origine du phénomène, il y a deux frères malins : Jim et Artie Mitchell qui ont commencé en étudiant le cinéma à San Francisco avant de réaliser des petits films érotiques à la fin des années 60. En 1972, ils ont eu envie d’aller plus loin et de montrer des interprètes qui ne simulent pas. Grâce à une petite annonce, les frangins tombent sur Marilyn Briggs (plus connue sous le nom de Marilyn Chambers). Au départ réticente, elle se laisse convaincre par une proposition alléchante (2500 dollars de salaire, un pourcentage sur les recettes et choix des partenaires). A mille lieues des icônes pornos, son look de "girl next door" va incidemment contribuer à la popularité de
Derrière la porte verte. Bonne pioche : le film reçoit d’excellentes critiques et tout le monde veut le voir. Tourné avec à peine 60.000 dollars, il devient un succès colossal (200 000 dollars en 20 semaines et 20 millions en moins de 3 ans d'exploitation).
Derrière la porte verte finit même par toucher la France. L’anecdote veut que Michel Guy, ministre de la culture de l'époque, ait réservé une rangée VIP lors de l’avant-première française du film au festival de Deauville en 1975.

Pendant les dix premières minutes, on ne se doute de rien. Parce que rien ne laisse présager qu’il s’agit d’une œuvre à caractère pornographique. On voit deux hommes rustauds qui prennent un café en compagnie du patron. Au détour de la conversation, ils évoquent la légende de la "porte verte". Passée cette introduction, le générique démarre et le vrai film peut alors commencer. Son but: illustrer cette légende issue du fantasme collectif (le viol rituel d'une mariée dans le sud de la France). Une jeune femme (Marilyn Chambers, géniale) est enlevée par deux hommes (incarnés par les frères Mitchel, les deux réalisateurs). Ils la séquestrent et l’emmènent dans un club où les participants libertins sont masqués. Rétive mais irrésistiblement attirée par ce lieu de mystères, elle se retrouve sous le feu des projecteurs, hagarde et anxieuse, seule sur scène, entourée d’une foule d’anonymes. En quelques minutes, elle devient l’objet des convoitises. Sensuellement caressée par des femmes gourmandes devant une assistance d'abord passive puis de moins en moins. Dans le public, on retrouve l’un des deux hommes présenté dans l’introduction. Lorsqu’il s’échappe de la salle, on le retrouve en train de prendre son café. Passé une heure d’orgie, le récit revient à la case départ. Tout cela s’est-il réellement produit ? S’agit-il de la projection fantasmatique d’un homme qui épuise ses fantasmes et décide de nous les faire partager ? Est-ce que
Derrière la porte verte est une dérive mentale ? Est-ce que le personnage de Marilyn Chambers existe ? Tant de questions dont on finit par se contrefoutre tant l’intérêt réside ailleurs.
Disons-le sans mentir :
Derrière la porte verte repose sur UNE grande scène de sexe ritualisée, proche du happening, dont la durée paraît indéterminable. On n’est plus dans un film mais dans un fantasme qui prend forme sous nos yeux, ébahis. Chambers vêtue de blanc lâche peu à peu prise. Toute la partie saphique des préliminaires où les prêtresses noires déshabillent la déesse blanche, utilisent leurs langues et leurs mains pour offrir des papouilles délicieuses est clairement la plus bandante. Un ballet de ahanements, de caresses et de baisers langoureux où le plaisir devient de moins en moins coupable. Un peu comme dans un cabaret Lynchien où l’anormalité au départ flippante se mue en normalité presque rassurante. C’est probablement ce que le cinéma X a produit de plus excitant : conférer cette impression de se perdre en même temps que le personnage principal (plans rapprochés) en même temps que de jouir de sa plastique somptueuse. A juste distance. La souffrance est bannie du vocabulaire, il faut voir Chambers se tordre de plaisir. Avant son entrée sur scène, une femme démiurge prévenait qu’il n’y aurait que de l’amour et que le lendemain matin, l’héroïne – si elle existe – oublierait tout. Elle se souviendra juste qu’elle a été aimée. Après les préliminaires lesbiennes, un black, armé de son sexe turgescent, entre en scène sur des rythmes exotiques et devient à son tour un objet de désir – mais féminin. Et là, en allant vers une surenchère et une théâtralité de plus en plus marquées, le film perd définitivement son ambiance malsaine pour plus d’humour et de décontraction. Son dessein désormais, c’est de rire de cette cérémonie sexuelle (l’apparition des trapèzes) au goût absurde, de donner une étrange humanité aux événements et de virer grâce au traitement des images vers plus d’abstraction (le coït final, à base de ralentis, de filtres et de surimpressions hérités du cinéma underground). Ce club de velours rouge et de
blue velvet n’est qu’un simple baisodrome où des hommes et des femmes cherchent plus à se faire du bien qu’à se faire du mal. Si elle est placée comme victime plus ou moins consentante (l’éjaculation faciale appuie la domination masculine), Chambers finit par hanter l’esprit de celui, frustré, avec lequel elle a couché une seule fois. Peut-être même dans ses rêves. Comme l’esprit du mâle spectateur qui ne peut que la voir et pas la toucher. On peut interpréter cette pseudo-morale comme une victoire de la femme sur l’homme, au bon souvenir de cette scène marquante dans
La chair et le sang, de Paul Verhoeven, où un personnage féminin violé (Jennifer Jason Leigh) finit par renverser la situation par son attitude.
Ce qui rend unique
Derrière la porte verte, c’est sa capacité à créer une atmosphère très stimulante à base de voyeurisme. Ceux, masqués donc anonymes, qui assistent à ce spectacle restent des témoins privilégiés : ils sont conviés à se masturber sur leur fauteuil ou à baiser entre eux sans a priori sexuel (les gros et les moches se fondent avec les maigres et les beaux dans la même masse uniforme). Le spectateur, témoin des deux spectacles (ce qui se passe sur scène et dans la pénombre), ne peut pas rester insensible. Les mentalités ont beau avoir évolué, l’ivresse générée par la vision de ce film reste intacte. Au-delà de l’objet masturbatoire,
Derrière la porte verte est un vrai film de cinéma où tout ceux qui succombent au plaisir du sexe collectif découvrent une part d’eux-mêmes qui ne s'était pas encore révélée. Marilyn Chambers est formidable parce que digne en toute circonstance. Pas étonnant qu’elle ait tapé dans l’œil de David Cronenberg qui l’a choisie dans un des rôles les plus connotés de
Rage (une jeune femme devenue mutant propagateur d'une terrible épidémie, affublée d’un dard contaminateur). Grâce à elle,
Derrière la porte verte ne se résume pas à une blague potache de chauffeurs routiers mais une vraie curiosité où la métaphysique devient physique, qui donne une réponse intimidante à tous les cinéastes actuels qui essayent de faire de la pornographie dans le cinéma traditionnel. Oui, il était possible d'être cérébral sans tomber dans la théorie barbante (de quoi consoler de toutes les dissertations made in Catherine Breillat) et de montrer avec des artifices cinématographiques habiles, entre faux amateurisme pour que l’action paraisse vraisemblable et chorégraphie ritualisée des caresses pour qu'on soit dans un autre univers, que baiser fait scandaleusement du bien. En cela,
Derrière la porte verte est une réussite inouïe : une orgie qui met dans un état de transe sexuelle (donc physique) rarement atteint au cinéma. Il a surtout déjà tout dit, tout montré, avec une âme et une innocence qui manquent cruellement aujourd’hui.
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