Par - publié le 17 novembre 2008 à 03h04 ,
MAJ le 25 septembre 2009 à 17h03 - 2 commentaire(s)
Fâcheries, querelles, ennui... Mary (Natasha Richardson) et Colin (Rupert Everett) n’ont plus rien à découvrir. Leur amour n'en finit pas de mourir. Pour essayer de reconsolider leur couple, ils s’égarent à Venise. Un soir, ils rencontrent Bob (Christopher Walken) et son épouse (Natasha Richardson). Sous l'influence de ce couple étrange, les deux tourtereaux en crise se retrouvent dans un brusque regain de sensualité. Mais s'ils se serrent l'un contre l'autre, c'est que le jeu leur échappe et que commence une descente aux enfers rigoureuse et implacable. Début d’un long cauchemar? Pire encore. Etrange séduction porte bien son titre français. Un scénario d’Harold Pinter adapté d’un roman extrêmement pervers, illustré par Paul Schrader en pleine possession de ses moyens et incarné par des experts de l’ambiguïté. Le trouble nous va si bien cet été…



"Ce n’est que dans les dix dernières minutes que Etrange Séduction révèle sa vraie nature: celle d’un film-piège diabolique et trompeur."



Etrange séduction fait partie de ces étrangetés mésestimées qu’il faut réhabiliter au plus vite. On a un peu trop tendance à réduire Paul Schrader, artiste spirituel hanté par des visions hallucinatoires et des démons coriaces, au statut de scénariste (Taxi Driver) en oubliant qu’il a réalisé des films potentiellement marquants (American Gigolo, Hardcore ou même son remake de Cat People). Dernièrement, sa version du quatrième volet de L’exorciste : au commencement qu’il a proposée en opposition à celle de Renny Harlin l’a tellement éprouvé que l’on n’a plus de nouvelles de lui. C’est dommage car, à l’exception de vrais accidents de parcours (quand Paul se plante, il se plante dans les grandes largeurs), sa filmographie possède un charme illogique, à l’abri des modes. Ses films les plus personnels comme Hardcore ou Affliction portent les traces de sa thématique obsessionnelle (la foi, la rédemption). La dialectique, la morale appartiennent à son vocabulaire mais ses films échappent bizarrement aux écueils didactiques. Tout ce qui insupporte chez les autres sur le fond comme la forme passe chez lui comme une lettre à la poste, sans que l’on sache réellement pourquoi. Adaptation d’un roman de Ian McEwan scénarisée par Harold Pinter, dramaturge spécialisé dans les liaisons dangereuses (se souvenir de son impeccable Betrayal où il suivait la naissance et la mort d’un couple de la rupture au premier baiser), Etrange séduction constitue une anomalie singulière dans une carrière loin d’être lisse. C’est dire son degré de bizarrerie!


En surface, ce thriller psychologique prend les atours d’un exercice de style pervers et raffiné qui pioche son inspiration dans Ne vous retournez pas, le classique inépuisable de Nicolas Roeg. Ouvertement, il réutilise la progression dramatique asphyxiante, au bord de l’évanouissement. Mais l’influence est plus visible dans le scénario (sibyllin) et l’atmosphère (malsaine) que dans la mise en scène (ici esthétisante) et le montage (ici sobre). La différence, c’est l’absence du travail de deuil qui caractérisait le parcours de Julie Christie et Donald Sutherland. Le voyage à Venise sert à un couple encore maître de ses envies (les beaux et souvent nus Rupert Everett et Natasha Richardson) de tester la solidité de leurs sentiments et, pourquoi pas, de se reconstruire. Sur place, par le plus grand des hasards, ils tombent sur un aristocrate vénitien aussi séducteur et énigmatique que le diable. Il est idéalement incarné par Christopher Walken, qui ressemble à un paradoxe ambulant, accompagné d’une épouse très et trop discrète (Helen Mirren). Impossible de trouver un casting plus adéquat pour suggérer le trouble. Dans un premier temps, Schrader oppose deux couples et suscite pendant longtemps des tonnes d’interrogations chez le spectateur qui interprète comme il peut les regards, les silences. Une première lecture donne à croire qu’un couple tombe amoureux d’un autre (comme un miroir narcissique). Une seconde convoque Faust. Et ainsi de suite. Même la piste du sadomasochisme moral est explorée.

A vrai dire, tout est suffisamment évasif pour que l’on puisse se perdre dans les méandres de l’intrigue. Mais la meilleure façon de savourer le voyage, c’est de se fondre dans cette torpeur et de se laisser prendre dans la toile d’araignée. Comme une victime consentante. D’un bout à l’autre, le personnage principal reste la ville de Venise magnifiquement photographiée qui autorise tous les vertiges et toutes les étreintes (le jeune couple évolue dans la nudité et passe ses journées à faire l’amour). Les morts et les vivants ne se contentent plus de cohabiter silencieusement, Etrange séduction va au-delà de ce cliché qui caractérise 90% des fictions se déroulant à Venise en orchestrant une symphonie romantique, faite de situations ressassées et de variations brûlantes sur le sexe et l’amour, qui prend au fil de sa narration une tournure de plus en plus inquiétante. Plus le film progresse, plus il dévoile son secret en distribuant ses indices et en prenant le soin d’emmener sur de fausses pistes pour que l’on ne puisse pas deviner ce qui risque de surgir au plan suivant. Sur un rythme extrêmement lent, Schrader capte pendant les moments en creux de longues plages de désir, ausculte des mystères insondables qui font dérailler un quotidien trop clean. Entre l'étrangeté froide des lieux et les créatures à tous moments susceptibles de mini métamorphoses, on erre dans les parages envoûtants du réalisme magique. Bon sang mais quelque chose cloche? Oui, quelque chose tire inexorablement vers les ténèbres.



Ce n’est que dans les dix dernières minutes que Etrange Séduction révèle sa vraie nature: celle d’un film-piège diabolique et trompeur. Grâce à un retournement de situation final aussi bref que perturbant, il amène à reconsidérer tout ce que l’on vient de voir de plusieurs façons – en réalité, chaque visionnage encourage les degrés de lecture et les visionnages intempestifs. Cette révélation, qui accélère soudainement la cadence et fait l’effet d’une déflagration dans un paysage désert, ressemble à un climax. Dans un film d’horreur, cela se traduirait par l’irruption d’un monstre dans le champ. Pas chez Schrader qui tient à rester réaliste tout en usant de la métaphore. L’impact des images, pourvues d’une vraie violence à la fois physique et psychologique, n’en reste pas moins similaire. C’est suffisamment marquant pour que l’on en conserve des séquelles des années après l’avoir vu. En passant, il n’est pas interdit de penser au David Lynch de Blue Velvet, ne serait-ce que pour la dichotomie entre la beauté de surface et les miasmes pathologiques, les disparités entre deux couples torturés ou la bande-son de Angelo Badalamenti qui décline des nuances subliminales. Etrange séduction, c’est aussi ça: un mystère filmé en suspension qui simule la distance et l’étrangeté pour murmurer des vérités qui font froid dans le dos. C’est pour cette raison qu’il impressionne à ce point. Objet mineur? Carrément pas. Mieux vaut être prévenus. Si ce n’est pas déjà fait, il faut vous procurer ça le plus vite possible (il est disponible en zone 2). Vous ne le regretterez pas.
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