On ne dirait pas comme ça, mais Fatal Games constitue une source d'inspiration majeure pour quelques effrontés du cinéma indépendant des années 90 allant de Gregg Araki (Doom Generation) à Lucky McKee (May) en passant par Richard Kelly (Donnie Darko), attentifs aux affres existentielles d'adolescents déconnectés. Réalisé à la fin des années 80, ce film, également connu sous le titre Heathers, peut être vu comme le versant noir des teen-movie de John Hughes (La folle journée de Ferris Buller, 1986), où la cruauté et le cynisme des années 90 prennent déjà le pas sur le vague à l'âme nostalgique des eighties.
Veronica (Winona Ryder, à ses débuts), est une marginale ingénue qui tente d'infiltrer un groupe de reines du lycée, riches et arrogantes, qui se surnomment toutes par le même prénom (Heather) et qui, une fois passées la vingtaine, seront fanées avant l'heure. Les "Heathers" s'en prennent à celles et ceux qui n'ont pas les moyens de leur ressembler et leurs principales cibles restent ceux qui survivent hors des normes. A la cantine du bahut, Veronica croise le regard de J. D., un jeune rebelle (Christian Slater, peu de temps avant le générationnel Pump up the volume) qui caresse le fantasme d'une vengeance. Et s'il faisait exploser le bahut ? Michael Lehmann, qui aujourd'hui s'est reconverti dans la réalisation de séries télé (Big Love, Californication, True Blood) et désire toujours transposer l'univers de Fatal Games dans ce format, signait un premier long métrage à la fois macabre et barré, préfigurant le style de ses œuvres suivantes comme Hudson Hawk : gentlemen cambrioleur (1991). Il a fait ses armes aux côtés de Francis Ford Coppola qui l'a engagé aux studios Zoetrope de San Francisco et lui a donné l'opportunité de participer au tournage de Outsiders (1983). Ce n'est qu'après avoir réalisé deux courts métrages qu'il a pu signer ce coup d'essai, marquant pour toute une génération d'adolescents en manque de repères, un peu à la manière de Repo Man (Alex Cox, 1984).
Shannen Doherty figure parmi les pestes du lycée, quelques années avant la série Beverly Hills 90210, les éclats dans la presse à scandale et une apparition encanaillée dans Nowhere, de Gregg Araki. C'est dire à quel point Fatal Games annonce une «fucked-up generation» qui cherche l'expression nihiliste d'un mal-être, à mille lieux des fashionistas californiennes, aux Etats-Unis comme ailleurs (les lycéens qui réfléchissent et s'assument dans la série Australienne Hartley Cœurs à vif). C'est désormais officiel : les jeunes filles en fleur n'écoutent plus Madonna dans leurs chambres mais décorent leurs murs de posters de Nirvana et Nine Inch Nails. La bombe qui menace d'exploser dans Fatal Games est avant tout culturelle. A condition de la considérer avec ironie, la morale du récit reste simple : c'est cool d'être marginal, mais il ne faut pas confondre la posture déjantée et le vrai sentiment de ne pas appartenir à un monde uniforme. Fatal Games propose de creuser cette alternative. Avec le recul, on comprend mieux l'influence du film sur Lucky McKee au moment de réaliser May : Angela Bettis devient ainsi le double de Christian Slater des années plus tard, leurs personnages partageant en commun l'incapacité d'exprimer un mal-être autrement que par la destruction et la folie, s'ostracisant encore plus férocement de ceux qui pouvaient leur ressembler. Sauf que dans un élan compassionnel, McKee préfère se placer du côté des irrécupérables tandis que Lehmann se révèle plus neutre dans le jugement et l'empathie. C'est sans doute pour cette raison que certains risquent aujourd'hui de lui reprocher de ne pas avoir été jusqu'au bout de son discours. Pour autant, il faut relativiser et replacer l'audace dans son contexte : affirmer bien avant Sofia Coppola (Virgin Suicides) et Gus Van Sant (Elephant) que l'adolescence n'a rien d'une période fun avait quelque chose de salutaire.
LES "FATAL GAMES" DES ANNEES 90-2000
PUMP UP THE VOLUME (Allan Moyle, 1990)
Harry, le disc-jockey subversif d'une radio-pirate, met en emoi tous les étudiants d'un campus. Son cynisme et sa rage trouvent un écho chez les collégiens frustrés d'une petite ville. Harry tient à garder l'anonymat. Nora, jeune étudiante fascinée, entreprend de découvrir sa véritable identité. Elle n'est pas la seule, l'école et les forces de l'ordre aimeraient bien faire taire cette voix insolente. Le titre n'est pas à confondre avec le tube de M.A.R.R.S., sorti en même temps. Presque vingt ans plus tard, ce film qui a marqué toute une génération de jeunes cinéphiles, préfigure ce qui se passe aujourd'hui sur Internet. A l'époque, Harry était considéré aux yeux de tous comme un héros, une incarnation parfaite du lycéen cool et rebelle. Dommage que l'acteur Christian Slater, qui est hélas passé à côté de son talent, n'ait pas eu envie de grandir avec nous.
DOOM GENERATION / NOWHERE (Gregg Araki, 1994 / 1997)
Dans sa peinture d'une génération no future qui n'arrive plus à vivre à fond ses fantasmes, Araki, éternel ado atteint du syndrome Peter Pan, réalise Nowhere avec une urgence et une nostalgie Proustienne, annonçant la désillusion de la fin des années 90. L'impressionnant casting (Christina Applegate, Ryan Phillippe, Denise Richards et Shannen Doherty) annonce le phénomène des stars glam rebelles. Mais Gregg Araki ne faisait pas que revendiquer la cool attitude. Bien que hanté par une prédilection coutumière pour l'absurde, son cinéma est surtout militant depuis ses débuts pour les causes marginales, fustigeant sévèrement les réacs amerloques. Doom Generation et Nowhere sont des exutoires revigorants entre brutalité hardcore et réflexions primesautières ; et James Duval, figure de pureté bandante perdue dans un monde ordurier et absurde à Lewis Caroll entre rêve et réalité devient alors un Candide rebelle et marginal paumé chez les monstres américains (il suffit de voir à quel point le monde peut être surprenant comme hostile) et pourchassé par les fantômes de l'intégrisme (KKK, fachos, FBI). Dans les deux films, un final sanguinolent, métaphorique et fantasmagorique apporte la dimension morale : un ado volage devient l'homme burné qu'il fantasmait d'être (Doom Generation) et un jeune mec stoppe de se considérer comme un freak en étant sur le point de découvrir une expérience inédite (Nowhere). A chaque fois, en regardant ces films, on a la même descente mélancolique et la même montée émotionnelle: l'impression de grandir en même temps que les personnages ou de prendre de la hauteur. Avec Mysterious Skin, requiem sublime qu'il a réalisé près de dix ans plus tard sans crier gare, Gregg Araki nous a tous pris de court.
STORYTELLING (Todd Solondz, 2001)
Dans Storytelling, deux histoires dissemblables (l'une s'intitule "fiction" ; l'autre, "non-fiction") sont regroupées sans révéler de liens entre elles - tout juste ont-elles pour cadre le lycée et l'université et traitent de sexe, de racisme et de création. Dans le premier segment, une adolescente en total dénuement pour son petit ami handicapé est manipulée par un professeur de littérature qui lui fait comprendre la nécessité de connaître la souffrance avant de pouvoir se permettre d'écrire sur dessus. A l'arrivée, ils démontrent qu'il faut se raconter des histoires pour supporter le réel. La version visible de Storytelling dure 1h23 alors qu'à l'origine, elle dure 2h30 : il manque la suite du premier segment avec Selma Blair - donc un troisième avec James Van Der Beek, la star de la série Dawson. Plusieurs raisons ont été invoquées : la crudité des scènes de sexe, le refus de Van Der Beek d'apparaître dans des séquences trop chaudes, les producteurs qui jugeaient la version longue inexploitable en salles. Depuis cette affaire, il est désormais marqué dans les contrats que, si jamais des scènes ne passaient pas la censure, il serait possible de mettre des carrés rouges ou des "bips" sonores pour avertir le public américain. Ce que Solondz a fait en recouvrant sa pellicule - notamment pour une scène de sexe - afin que le spectateur soit conscient que la MPAA (comité de censure américain très strict) les a vues.
DONNIE DARKO (Richard Kelly, 2002)
En surface, Donnie Darko évoque un mélange de la noirceur d'Alan Ball et de la séduction plastique de David Lynch. Mais ce ne sont que les apparences. Cette histoire de super-héros qui s'ignore (Jake Gyllenhaal, alors inconnu), persuadé que la fin du monde a lieu dans vingt-huit jours, devient une plongée dans le quotidien de personnages qui tentent de véhiculer une image rassurante alors qu'en réalité, ce sont des monstres. L'action se déroule à la fin des années 80 et à l'époque, Richard Kelly n'était qu'un "Donnie Darko" : les étudiants portaient les mêmes uniformes, les lapins géants venaient hanter les nuits, les enfants créaient des groupes de danse, les ados se déguisaient pendant les fêtes d'Halloween, les vieilles femmes attendaient du courrier dans leurs boîtes aux lettres vides, les prédicateurs tentaient d'inculquer des valeurs patraques, les Duran Duran et autres Tears for Fears cartonnaient au hit-parade, les cinémas proposaient en double-programme La dernière tentation du Christ et Evil Dead, et le spleen des doux rêveurs désabusés, ceux qui avaient peur de mourir le lendemain, se propageait comme un incendie. Richard Kelly confessera en interview que "le film n'est pas nostalgique, il regarde en arrière à la fin d'une décennie définie par l'avidité, l'extravagance, la psychologie de bazar, la médicalisation des enfants. C'est un environnement propice pour précipiter l'instabilité du personnage principal."
GHOST WORLD (Terry Zwigoff, 2002)
C'est la fin du lycée mais la vie n'a jamais paru aussi triste... Chaque film de Terry Zwigoff semble se nourrir du précédent. A l'origine, on l'a connu avec le documentaire Crumb, réalisé en 1994, sur le génie incompris de la bande dessinée underground (Fritz the cat) qui a toujours croqué des fantasmes, des scènes de sexe surréalistes pour mieux fustiger l'Amérique puritaine qu'il déteste. Au moment de réaliser Ghost World, son film suivant, Zwigoff s'est rendu compte des liens étroits qui unissaient Clowes et Crumb (Clowes ayant fait découvrir Crumb à Zwigoff). Le fait que Robert Crumb soit considéré comme un maître ès-comics underground est une revanche sur la nature et une adolescence dure où il n'arrivait pas à exprimer ses sentiments et s'avouait trop sensible pour le monde tel qu'il est. C'est exactement ce que serait devenu Enid (Thora Birch) dans Ghost World s'il n'y avait pas ce dénouement presque tragique où la jeune femme revendique une incapacité à faire corps avec le monde et préfère prendre un bus imaginaire. Certains l'ont interprété comme un suicide ; d'autres, un voyage vers ailleurs que les gens qui se prétendent "normaux" ne peuvent pas voir.
MAY (Lucky McKee, 2003)
May (Angela Bettis) est atypique, renfermée, complexée par un strabisme qu'elle tente de masquer. Suite à des rencontres inattendues et des fluctuations indicibles, elle se pose des questions sur elle-même et son rapport avec les autres. Secrètement, elle passe son temps à attendre le grand amour. Sagement. Jusqu'à ce que ses névroses, latentes, ne fassent surface. Le personnage principal, sorte de "Heather" monstrueuse et dégénérée, possède une conception de l'amour tellement extrême que cela l'empêche de nouer des liens ordinaires avec les gens. Cela peut être mal perçu par son entourage qui se questionne et finit par la rejeter, comme cet apprenti cinéaste friand d'holocaustes cannibales et fan d'Argento qui a tout du prince charmant de dernière minute. En dépit des apparences, cela ne durera pas. De la cristallisation de l'être idéal à la déception fatale, l'espoir a pourtant été grand. Quelque part entre Répulsion de Roman Polanski et Kissed de Lynne Stopkewich, qui décortiquaient les maux de filles "interrupted" en proie à des crises intérieures et fâchées avec le monde tel qu'il est, May ne ressemble pourtant qu'à lui-même.