Par - publié le 02 janvier 2007 à 04h03 ,
MAJ le 24 septembre 2009 à 18h21 - 1 commentaire(s)
Si, pendant toute l’introduction d’Hallucinations of a Deranged Mind, le film semble assembler par la grâce d’un montage abrupt des séquences très étranges, il ne faut pas s’en inquiéter. Vous y verrez également des femmes à moitié nues vêtues de robes bleues transparentes en transe; des icônes suppliciées qui sont tournées en dérision; trois individus qui transpercent violemment le corps d’un homme avec des aiguilles; des tarentules qui grimpent sur le corps inerte d’une femme dans les vaps. Bienvenue dans le monde de José Mojica Marins (alias Zé Do Caxaõ). Fer de lance du cinéma underground Brésilien, ce cinéaste hors des normes a signé pléthore de films qui dans les années 70 se révélaient d’authentiques béances à l’imaginaire. Mais la liberté de ton et d’expression se paye cher. La preuve : aucun de ses films n’a été épargné par la censure brésilienne ni même par l’église qui l’a souvent taxée de pornographe. Aujourd’hui pourtant, ses œuvres sont plus marginales et inspirées qu’agressives et insoutenables, même s’il a dû écoper de cette réputation sulfureuse à cause d’un film porno au titre explicite (24 heures de sexe ardent) où il filmait une scène zoophile non simulée. Œuvre charnière, Hallucinations of a Deranged Mind résume les souffrances d’un artiste incompris et plonge dans le cerveau fécond et malade d’un homme "dérangé" qui pourrait bien être lui. Ou nous ?

"Hallucinations of Deranged Mind est un titre ironique qu’il faut percevoir du point de vue de Marins. L’esprit dérangé, c’est le sien, d’autant que toutes les obsessions de ses précédentes œuvres se retrouvent ici, malaxées."

Méconnu dans l’Hexagone, le réalisateur José Mojica Marins est un des cas les plus curieux de l’histoire du cinéma, ne serait-ce que par sa personnalité singulièrement binaire: il est illustre dans son pays d’origine alors que le registre de ses œuvres n’a a priori pas de quoi attirer grand monde si ce n’est les cinéphiles pervers. Cas paradoxal donc. Fils d’une mère danseuse de tango et d’un père torero, il a toujours signé des œuvres gothiques, horrifiques, taraudées par d’inquiétantes étrangetés et de dérives surréalistes. Très jeune, il s'intéresse à l'univers des comics qu’il dévore à longueur de temps et se révèle fissa imprégné d’une grande culture fantastique. Ceci explique certainement pourquoi dès l’âge de 9 ans, il a commencé à réaliser ses premiers films…



A l’origine de son cinéma, il y a le phénomène Coffin Joe, fossoyeur blasphématoire, personnage maléfique issu des cauchemars du cinéaste, qui revient dans chacun de ses films comme un leitmotiv depuis Minuit, je posséderai ton âme. Dans le présent Hallucinations of a deranged mind, dont les dix premières minutes s'apparentent à des délires à base de déviances sexuelles, de perversion, de sadisme et de fétichisme, cette figure hante déjà des personnages tourmentés. Son apparence est très travaillée: il ressemble à un Dracula élégant (il a un chapeau, de longs ongles et une cape noire). Dans son songe étrangement familier, Marins se souvient que ce personnage démoniaque l’emmenait de force vers un cimetière pour le jeter dans une fosse béante avec son nom inscrit sur une tombe. Lorsqu’il distinguait le visage du démon, il se voyait lui-même se jetant aux enfers. Le cinéma, élément de psychanalyse aux vertus cathartiques? C’est ce que pense Marins qui en a profité pour se donner le rôle dudit démon et illustrer ses propres fantasmes où la torture génère un état extatique. Cette peur psychosomatique hantera tous ses films tant les délires visuels sont traversés par un souffle mortifère. La censure, elle, perçoit dans ces extravagances de la menace en bobine et pointe du doigt ce qui serait susceptible d’être perçu comme une critique à l’égard du système et du régime politique. A ce petit jeu, les autorités lui ont par exemple interdit à un moment de réaliser le troisième volet de sa trilogie sur Coffin Joe. Mais comme tout artiste pittoresque, Marins est également un drôle de mythomane qui aime générer des anecdotes notamment sur les plateaux de ses tournages où, selon ses dires, il martyrisait les acteurs, en aurait enterré un vivant ou qu’un autre aurait été à deux doigts de se faire étrangler par un boa.


Inspiré par l’univers gothique, José Mojica Marins a essentiellement œuvré dans le cinéma d’horreur même si, faute de pouvoir vivre pleinement de son art, il a été contraint de réaliser des pornos pour survivre. Cela explique sa filmographie conséquente qui regroupe plus d’une quarantaine de films – très inégaux – en un temps réduit. On pourrait presque le comparer à Joe D’Amato moins pour la facture de ses films que la boulimie de travail au risque du grand n’importe quoi (il a signé plus de cent téléfilms). A vrai dire, sa carrière n’a pas commencé sur des chapeaux de roue : si, certes, A minuit, je posséderai ton âme, demeure une œuvre culte, il n’en reste pas moins qu’elle s’est construite difficilement. Déjà, ça lui a coûté gros: il devait tellement d’argent qu’il a été obligé de vendre la maison de ses parents, sa voiture et n’avait pas suffisamment de blé pour nourrir les besoins de son équipe de tournage, sous-payée. Il a même été jusqu’à organiser des manifestations pour sauver son art en demandant à des enfants d’amis d’aller créer un péage humain sur une autoroute, de bloquer les voitures en formant une chaîne et de réclamer de l’argent aux automobilistes. Parmi ses autres activités, il a également été dramaturge, dessinateur et chanteur.



Hallucinations of a Deranged Mind est un titre sans doute ironique qu’il faut percevoir du point de vue de Marins. L’esprit dérangé, c’est le sien, d’autant que toutes les obsessions de ses précédentes œuvres se retrouvent ici, malaxées: Cette nuit, je m’incarnerai dans ton cadavre (1966) pour la femme recouverte de tarentules et la représentation démiurgique de l’enfer; La fin de L’humanité (1971) et son mysticisme surréaliste; Demons and Wonders (1976) et la remise en cause des ficelles narratives de l’auteur ainsi que la frontière entre onirisme et réalité. Et surtout l’ombre d’un alter ego de Coffin Joe. Egal à lui-même, Jose Mojica Marins possède une imagination foisonnante dès qu’il s’agit de représenter la psyché. Sa thématique bouillonnante sur le sadisme, le culte, la mort, la réincarnation, le libre arbitre, le jugement divin et la puissance de la loi, fonctionne adéquatement avec ses élans lyriques et ses délires plastiques et évoque, de par son caractère et son tourbillon les œuvres indescriptibles d’Alejandro Jodorowsky avec le même rapport pervers au mysticisme. L’image finale avec l’alter ego de Coffin Joe souligne que le cinéaste n’a pas pu faire une croix sur ce personnage en dépit du temps. Aujourd’hui, le choc paraît obsolète. Grand-guignolesque, sans doute, aussi. Pourtant, il s’exprimait ici il y a encore 20 ans une violence inédite, une rage intérieure et le défi d’un cinéaste qui osait envers et contre tous aller jusqu’au bout de ses obsessions à travers des images parfois fabriquées parfois cruelles. Fatigué de combattre ses démons (les siens et ceux qui l’ont toujours critiqué), il a arrêté de tourner à la fin des années 80.
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