House est la variation sur le thème de la maison hantée la plus frappadingue que l’on ait vu au cinéma. Un délire unique qui n’hésite pas à toucher le fond baroque de la folie au risque de décontenancer les cartésiens. Connu pour ses clips vidéos, ses publicités et ses expérimentations en tout genre, Nobuhiko Obayashi, surnommé «magicien des images» au pays du soleil levant, laisse éclater sa verve créatrice dans cette rareté manga, impolie, téméraire, cul, gore, overdosée et grand-guignolesque. Ça va tellement vite et c’est tellement «autre» que ça ne va pas plaire à tout le monde. Il faut donc le voir pour le croire. Prévenons juste: ça ressemble à une alchimie entre
L’enfer, de Nobuo Nakagawa et
La maison du diable, de Robert Wise sous l’égide d’un Tsui Hark possédé par le spectre Tony Conrad. Rien de moins.
"Le film, pop, fun et bariolé, consommable sur des visions répétées, donne l’impression d’avoir absorbé de l’ecstasy sans avoir à subir les conséquences du bad trip."
Dans
House, Oshare («élégante» en Japonais), une adolescente endeuillée depuis la mort de sa tendre maman et échaudée par l’idée que son compositeur de papa aille reconstruire sa vie avec une autre femme, refuse de partir en vacances avec le vieux et belle-maman et opte pour une option plus radicale que les colonies de vacances: partir dans le manoir de sa tante défunte avec des amies un peu concon qui fantasment sur le prof de sport. Un remède formidable pour fuir l’horreur du quotidien pas cool. Là-bas, une autre forme d’horreur (des forces maléfiques) les attend et la suite (qu’il ne faut pas révéler à ceux qui ne l’ont pas vu) crée un contraste hallucinant avec tout ce qui a précédé et que l’on pouvait trouver totalement bêta. En réalité, le mythe de la maison hantée sert à faire le lien entre le contexte initial très niais et un déroulement très trash.
House est un objet de cinéma fantastique extrêmement surprenant et novateur, comme on en faisait peu (voire pas) à l’époque et comme on n’ose plus en faire aujourd’hui.
Comme il y a quelques années
La bête aveugle, de Yasuzo Masumura, il grossit la liste des films «autres» honteusement inédits en zone 2 français (il est pour l’instant uniquement disponible dans une édition allemande assez médiocre) alors que ses prouesses techniques contiennent plus d’intérêt que la majorité des navets qui sortent dans des éditions collector aujourd’hui. Ce qui resplendit ici, c’est la forme – éclatante – qui, sans en avoir l’air, sous son habillage kitsch et flashy, contient plus d’audace et de folie que
Suspiria et
Pique-nique à Hanging rock réunis. C’est dire. Pour que la justice soit faite, il devrait ressortir dans les salles françaises aujourd’hui pour compenser l’anonymat qu’il a subi à l’époque. Du travail fastoche vu qu’il ne nécessiterait d’aucune restauration tant les idées formelles déployées restent hallucinantes – l’adjectif est faible – de modernité et d’avant-gardisme (le film vient d’avoir 30 ans vu qu’il date de 1977). Pas de sushi: cela arrivera un jour ou l’autre. Mais sachez que le découvrir aujourd’hui revient un peu à déterrer
Edvard Munch, de Peter Watkins de sa tombe. Un chef-d'oeuvre absolu avec lequel il partage le même grain dans le ciboulot et le même montage staccato expérimental de taré. Pourvu que des distributeurs/éditeurs intelligents nous entendent: ce
House (
Hausu) en vaut la peine.
L’idée de Nobuhiko Obayashi consiste à partir d’un canevas simple (une histoire de maison hantée) traité sur le mode léger et insouciant du shôjo-manga primesautier avant d'atteindre une dimension inédite de comédie musicale horrifique, genre
Le Magicien d’Oz et ses décors en trompe-l’œil revisités par Mario Bava. La perversité vient des adolescentes caricaturales aux psychologies prédéterminées (une cérébrale, une gourmande, une reine du kung-fu, une musicienne, une maniaque de la photo, une secrète etc.), pourvues d’activités précises comme si elles sortaient d’un manga branchouille. On peut au passage s’amuser de la manière concupiscente dont le réalisateur casse leur aura innocente et les filme comme des objets de désir. A bien des égards, on est proche du pinku-eiga, en vogue à l’époque, et on quitte souvent les oripeaux horrifiques pour fureter ailleurs. Pour les actrices, le principal n’est pas de savoir jouer correctement mais de ne rien prendre au sérieux et d’adopter une composition outrée, volontairement artificielle et parodique. L’efficacité provient de la cadence du rythme frénétique mêlée aux effluves cartoonesques (impossible de ne pas penser aux
Evil Dead de Sam Raimi). La nouveauté réside dans sa profusion d’artifices novateurs (images subliminales, superpositions, filtres de couleurs, split-screen) en passant par l’utilisation du matte painting et de la stop motion en accord avec une bande-son totalement déglinguée (ajoutez des bruitages marrants sur un morceau de rock seventies et vous verrez le résultat) et au diapason des situations jamais conventionnelles. Au gré de l’intrigue, de nouveaux personnages viennent se greffer. Ils sont tellement loufoques qu’ils évoquent ceux, zinzins, d’
Alice aux pays des merveilles (un marchand de pastèque bouffon en guise de lièvre de Mars). Peu avare en idées folles qui stimulent durablement l’imagination et l’imaginaire, Obayashi n’hésite pas à bouleverser certains usages (le chat noir maléfique est remplacé par un angora blanc) ou à montrer des images crues et surréalistes pour l’époque comme dans cette scène incroyable où l’une des jeunes filles brailleuses et musiciennes se fait littéralement engloutir par un piano vorace. Ce n’est qu’un iota des réjouissances.
On peut apprécier le film en faisant économie de toute la dimension psychanalytique propre à tous les bons contes de fées qui se respectent (la tante est une marâtre méchante qui se régale des âmes jeunes et virginales). Mais il faut aimer les mélanges de sources, ne pas avoir peur des digressions hystériques et ne pas trop être sourcilleux au niveau du scénario dont l’architecture qui part d'une réalité gnangnan pour muer en cauchemar extrême s’avère carrément moins complexe. Tout le pouvoir de
House (ne pas se fier au titre qui l’apparente à un mauvais métrage de Steve Miner) réside dans un art graphiquement barré du décalage proche du collage à la Svankmajer. Ce n’est pas de la pose, c’est de la recherche qui traduit une volonté de surprendre au détour de chaque plan, sans nécessairement séduire (voir le flashback, premier frétillement de rétine, où l’héroïne relate sans fards la jeunesse de sa tante et de sa mère pendant la guerre du Pacifique, astuce que Quentin Tarantino a dû reprendre dans
Kill Bill n°1 pour relater le passé de O’Ren Ishii – Lucy Liu). Ici, tout est sur l’écran et il serait inutile de faire une énumération de tous les détails qui ajoutent au plaisir. Face à tant de singularité, Takashi Miike peut presque aller se rhabiller. Le film, pop, fun et bariolé, consommable sur des visions répétées, donne l’impression d’avoir absorbé de l’ecstasy sans avoir à subir les conséquences du bad trip. C’est d’autant plus drôle, insolent et subversif que la morale est (presque) sauve dans un épilogue désarmant de premier degré. Tout ça pour dire que si vous recherchez à atteindre une dimension stratosphérique au cinéma et si vous en avez marre des films qui ne vont pas au bout de leurs idées cintrées, risquez vos préjugés et boostez votre curiosité avec ce
House, grand film à l’angoisse psychédélique totalement méconnu et grand film tout court sur l’adolescence. Mieux encore: un drôle de machin inclassable qui s’autorise toutes les audaces en poussant le vice à charrier chez le spectateur des émotions totalement contradictoires dans la même minute. On parie que Tsukamoto l’a vu et adoré.
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