Par - publié le 23 mai 2007 à 00h00 ,
MAJ le 24 septembre 2009 à 18h39 - 0 commentaire(s)
Roméo et Juliette se tiraillent d’amour, de désir et d’eau fraîche dans une tragi-comédie grotesque qui semble sortie de la plume d’un Tennessee Williams lubrique. Par le passé, l’excitant Jambon, Jambon, estampillé depuis objet cuculte, a révélé la jeune Penelope Cruz qui venait d’avoir 18 ans, assuré la sensibilité aiguë du muchacho macho Javier Bardem (bloc de virilité d’à peine 23 ans) et contribué pour beaucoup à la renommée internationale du réalisateur Bigas Luna. Aujourd’hui, qu’en reste t-il ? De l’art et du cochon.

"Sous son vernis cochon pour vieil obsédé rigolard, Jambon Jambon donne l’opportunité à des personnages au prime abord très caricaturaux (les femmes sont des jambons; les hommes, de gros cochons) de révéler une complexité qu’on ne leur avait pas soupçonné."


Près de quinze ans après sa sortie en salles, Jambon Jambon a pris des rides fictionnelles en raison de son penchant pour le kitsch. Mais on pourrait asséner la même remarque au sujet de n’importe quel film post-Movida des années 80. Ceux de Almodovar, par exemple. Bigas Luna est un peu l’ange noir du réalisateur de Dans les ténèbres, celui qui n’a peut-être pas eu la reconnaissance qu’il méritait et qui n’a pas le temps de faire la moue sous prétexte qu’il n’a pas décroché une Palme d’or. Jambon, Jambon reste à raison l’un de ses plus grands succès. Pourquoi «à raison» ? Parce qu’il s’agit ni plus ni moins de son meilleur film. Au sommet de sa créativité, avec un style baroque et ironique, il passait au hachoir les histoires d’amour multiples, désamorçait les manipulations bassement ourdies et peignait avec une douce ferveur une noria d’obsédés du cul déchirés par l’amour (d’où le plan final entre grotesque et sublime). Sous son vernis cochon pour vieil obsédé rigolard, Jambon Jambon donne l’opportunité à des personnages au prime abord très caricaturaux (les femmes sont des jambons ; les hommes, de gros cochons) de révéler une complexité qu’on ne leur avait pas soupçonné. Leur vrai visage s’affiche lorsque les masques tombent. Les démons qui ont le feu au cul deviennent d’attachants névrosés qui comprennent trop tard qu’on ne badine avec les sentiments. Surtout lorsqu’ils sont sincères.

Au départ, pourtant, rien n’était gagné. Le synopsis «sang chaud pour nuits torrides» semblait aussi complexe qu’un épisode de sitcom à l’eau de rose. Sauf qu’ici le rose rime plus avec carré que boudin. Comprendre de beaux jambons. Silvia et José Luis, deux tourtereaux, s'aiment et veulent se marier. Mais la mère de José Luis, qui déteste Carmen, la mère de Silvia, s'oppose à ce mariage. Pour arriver à ses fins, elle fait appel à Raul, un mannequin qui a posé pour la publicité de son usine de slips, afin qu'il séduise Silvia. Evidemment, rien ne tourne comme prévu. L’action se déroule idéalement dans la Castille des années quatre-vingts, dans un petit village où on tente de copier la libération des mœurs ibériques. Entre la mère qui dirige un bordel au bord d’une nationale poussiéreuse, la patronne castratrice et manipulatrice d’une fabrique de slips pour hommes, la fifille un peu niaise qui ne contrôle pas la libido de ses messieurs, le macho priapique et le fils à maman qui roule en Golf et crapote de peur de se faire pincer, Bigas Luna enregistre sur bobine les moindres agissements de sa bande de tarés. Qu’ils aillent nus comme des vers danser une corrida au clair de lune avec un taureau ou qu’ils se bastonnent à grands coups de jambon.


Trois sujets chouchous du cinéaste sont passés sous son rouleau dévastateur: le cul (les personnages qui cèdent à leurs désirs), la bouffe (on se goinfre d’ail et de jambon) et l’archétype (le macho bovin capable de dire je t’aime). De la même manière qu’un Julio Medem scrute une certaine réalité de l’Espagne sous des dehors de fable érotico-fantastique (voir L’écureuil rouge), Bigas Luna construit entre mélodrame cruel, comédie burlesque et teintes surréalistes, un édifice passionnel où tous les personnages sans exception sont pris dans les filets de leur trivialité bouffonne et leur besoin insatiable d’assouvir des envies. Où les filles (et leurs jolis seins) et les mecs (et leurs slips rembourrés) sont filmés avec la même sensualité troublante, sans qu’à aucun moment Luna n’ait peur de tomber dans le ridicule. En filigrane, s’agitent des conflits générationnels, l’incompréhension d’une jeune génération coincée entre la rigidité bon teint et la soif libertaire, et l’ambivalence des rapports homme/femme basés sur la domination. La dimension symbolique (autre point commun avec Medem) s’exprime dans tous les plans qu’il s’agisse d’un taureau pour représenter la virilité ou du lait ébouillanté par un percolateur à vapeur pour signifier la jouissance sexuelle.


Autrement, un film dans lequel il est indispensable d’apprendre la recette de l’omelette au jambon pour être quelqu’un de bien ne peut pas être foncièrement mauvais. Dommage que face à tant de promesses et de révélations, Luna ait considérablement freiné ses ardeurs. A vrai dire dès La femme de chambre du Titanic (voire même, avouons-le, le décevant Bambola), lorsqu’il a commencé à se la jouer cérébral avec une série de films en costumes aux moyens conséquents (voir Volavérunt), mais sans causticité ni ironie, encore moins de relief grotesque. Un réalisateur comme Russ Meyer l’affirmerait mieux que quiconque : il n’y a pas de honte à parler de sexe quand on le fait aussi bien. Une sensation de gâchis donc plane sur le cas Luna.


En revanche, dans Jambon, Jambon, on n’oublie pas Anna Galiena, exquise depuis Le mari de la coiffeuse et surtout Stefania Sandrelli, fantasme de La clé, de Tinto Brass, qui n’a pas arrêté de tirer les ficelles de la séduction charnue : incarnation de la beauté dans le sublime Nous nous sommes tant aimés (voyez-le bon sang, ça changera votre vie), elle est toujours aussi sexy et ce rôle de patronne retorse a marqué un temps la renaissance de la comédienne après une vraie traversée du désert post-Brass. Bardem et Cruz, eux, ont excellemment rebondi : le premier, après d’autres opus de Luna (Les amours de Lulu; Macho; La lune et le téton), s’est illustré chez Malkovich (Dancer Upstairs), Mann (Collateral), Amenabar (Mar Adentro) ; la seconde chez Almodovar (Tout sur ma mère), Amenabar (Ouvre les yeux) et... Almodovar again. La prestation d’icelle dans le touchant Volver se passe de commentaires. L’évolution est probante : elle est passée de la nympho enceinte et primesautière de Jambon, jambon à un personnage déchirant de femme blessée qui ne réussit pas à faire pleurer un fantôme de mère, encore moins à le faire revivre.

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