Au départ, il y a un roman d’Henry Miller, écrit en 1940 et publié en 1956, qui propose une promenade enlevée et autobiographique dans le Paris des années 30. A la bonne époque où Miller n’était pas encore écrivain et passait ses journées à multiplier les conquêtes féminines en compagnie de son colocataire Carl. Inutile de dire que sa parution a fait l’effet d’une sacrée bombe dans le milieu littéraire, principalement pour la vivacité de son écriture entre crudité des mots et pudeur des sentiments. Des années plus tard, lors de sa présentation au festival de Cannes au début des années 70, son adaptation réalisée par le peintre Jens Jørgen Thorsen a généré le même impact en allant jusqu’à heurter les bien-pensants. En représentant le sexe de manière décomplexée, le cinéaste, comme le romancier en son temps, a décoincé tous les tabous tenaces dans une France post-soixante-huitarde en pleine évolution. Aujourd’hui,
Jours tranquilles à Clichy, loin du scandale, se regarde avec un plaisir incommensurable. Sans doute parce qu’avant de déranger ou de provoquer les mirettes, il cherche surtout à faire du bien partout dans la tête et dans le corps. Si bien qu’il réussit quelque chose de pas si fréquent : rendre le spectateur heureux. Explications d’une réussite ancrée dans son époque et pourtant génialement intemporelle.
"Revoir cette parenthèse enchantée dans la grisaille cinématographique actuelle est aussi exaltant qu’un rayon de soleil après la pluie."
De
Jours tranquilles à Clichy (
"Oh quiet days in Cliiichyyy"), on connaît deux adaptations – on devrait plutôt parler de "transposition". La plus connue, c’est celle, poussiéreuse et inepte, réalisée par Claude Chabrol au début des années 90 qui ressemble à un téléfilm tourné, dans les années 70, par un cinéaste des années 40. La moins connue, c’est celle accouchée par Jens Jørgen Thorsen vingt ans auparavant avec une vigueur, une décontraction et un humour jubilatoires. Et, sans surprise, c’est de très loin la meilleure. L’envie d’adapter ce roman de Henry Miller est née entre mai et juin 1969. Dès le départ, l’idée consiste à diviser le film entre fiction (les menus rebondissements qui rythment la vie des deux mecs) et documentaire (une peinture riche de Clichy). Logiquement, le tournage, auquel assista Miller alors âgé de 78 ans, s’est déroulé en deux temps. Jens Jørgen Thorsen a tourné la plupart des scènes intérieures au Danemark pendant que le cameraman Jesper Høm était parti à Paris filmer la Place de Clichy et Montmartre. Et les deux parties s’incorporent idéalement. Jusque là, tout se passe bien. Les problèmes ont eu lieu lors de l’exploitation du film en salle. De toute évidence, le fougueux cinéaste Danois a dépassé les bornes du sexuellement correct. Présenté au festival de Cannes en 1971 où il a suscité autant d’extase que de haine,
Jours tranquilles à Clichy a été partiellement censuré en raison de ses scènes jugées trop explicites (les kikis en érection, ça passe moyen).
Ainsi, suite aux retentissements critiques, le film est vendu dans 87 pays. Mais les commissions de censure continuent les pressions (interdiction totale – et apparemment toujours pas levée – en Ecosse). Pourtant, ô grand paradoxe, le montage final, même expurgé de ses séquences les plus chaudes, conserve une vraie intensité, preuve supplémentaire de la robustesse d’un film qui a eu l’intelligence de ne pas uniquement miser sur son potentiel scandaleux mais sur les humeurs fluctuantes de personnages follement attachants. A aucun moment, on oublie de ressentir l’air du désir qui circule partout, porté par l’insouciance et un mode de vie bohème. Là où Chabrol a filmé l’érotisme avec les pieds et livré une œuvre obsolète (on sait le cinéaste plus doué pour sonder les révolutions intérieures comme, souvenez-vous, dans
Le Boucher où Jean Yanne et Stéphane Audran se consommaient d’amour par le regard), Jens Jørgen Thorsen, lui, a totalement respecté le style frivole et apaisé de Henry Miller jusque dans une tonalité extrêmement sensible. L’écrivain ne s’y est pas trompé en trouvant le résultat plus qu’à son goût. Il n’a d’ailleurs pas hésité à le défendre, principalement en France, là où il a vécu, où ses romans sont d’ordinaire si bien accueillis et où le film peine bizarrement à trouver sa place.
La première bonne idée de Jens Jørgen Thorsen, c’est d’avoir changé d’époque. Au lieu de situer le récit dans les années 30, le cinéaste a opté pour le contexte de la fin des
sixties en pleine libération sexuelle. Un changement d’autant plus pertinent qu’il sied aux comportements des protagonistes glandeurs : Carl est photographe et Joey, un apprenti écrivain, ce dernier étant le double de Miller. Leurs principales occupations consistent à voyager, à draguer des filles et à rire aux éclats face aux inquiétudes du monde (le racisme dans un restaurant où l’on fait comprendre à Joey que "la maison n’accepte pas les juifs"). Qu’ils aient des problèmes d’argent, envie de faire l’amour à une demoiselle mineure qui s’est échappée de chez elle ou qu’ils se comportent comme des lâches avec les filles de joie et les femmes qui pleurent dans les rues, Carl et Joey, décrits comme des jouisseurs, multiplient les conneries sans accorder d’importance à ce qui se passe autour d’eux. Rien n’est problème. Rien ne peut les atteindre. Rien ne peut les séparer. Rien n’importe si ce n’est le plaisir simple d’être heureux, impertinent, con et soi-même. Et ce sentiment est totalement partagé par et avec le spectateur toujours complice, jamais voyeur, jamais exclu. Construit comme une fuite en avant, le film, libertin et libertaire, bohème et Rabelaisien, se veut avant tout une célébration de l’amour libre. Voilà pourquoi il semble plus instinctif que composé. S'il fait mine de reprendre à son compte quelques tics formels hérités de la so frenchy Nouvelle Vague (les pensées de l’écrivain sont littéralement écrites à l’écran), il ne faut pas se fier aux apparences. Jens Jørgen Thorsen n’a pas envie de prendre une posture (le fameux porno auteurisant).

Au contraire, il utilise ces astuces pour faire la nique aux cinéastes français trop précieux, donner plus de force à un récit hédoniste narré à la première personne du singulier et donc respecter la partie autobiographique. Le message est clair : peu importe la technicité des moyens pourvu qu’on ait l’ivresse. Peu importe que ces deux gars vivent de manière précaire pourvu qu’ils profitent de l’existence. Jens Jørgen Thorsen se contrefout de la grammaire cinématographique ou de réussir un travelling. Peintre des états d’âme, il préfère laisser les personnages s’épanouir sans contrainte ou s’agiter dans le cadre comme des fous. Ce n’est pas pour autant qu’il néglige une tristesse diffuse qui ne dit jamais son nom. Un habile contrepoint accentué par une excellente bande-son country aux accents folk de Joe McDonald. En bref, avant de s’abîmer dans des considérations débiles sur la morale et la théorie, ces bouts de pellicule, ramassés au gré du vent, en disent long sur la vie, l’amour des femmes, le cul, la bouffe, le vin, l’exil intérieur, la création et cette foutue mélancolie qui ronge discrètement l’âme. La même que l’on ressent, coupable, lorsque tout se passe trop bien. Revoir cette parenthèse enchantée dans la grisaille cinématographique actuelle est aussi exaltant qu’un rayon de soleil après la pluie.
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