Par - publié le 12 décembre 2006 à 02h03 ,
MAJ le 24 septembre 2009 à 18h20 - 6 commentaire(s)
Oublions les diamants noirs du Coin du cinéphile pour des grammes de finesse et un cinéma fantastique au sens propre et figuré. L’aventure de Madame Muir, de Joseph L. Mankiewicz, est un superbe mélodrame, envoûtant et sensuel, où passe une poignante mélancolie de l’amour. Incarné par une sublime Gene Tierney (doux pléonasme) et un impressionnant Rexx Harrison.

"Tout ce qui s’exprime ici – tout sauf la frustration parce que le personnage principal croit fort en ce qui l’anime – est déchirant jusque dans les choix cornéliens de Madame Muir : choisir entre un fantôme et un vivant pour aimer de nouveau."



Le postulat de base a de quoi faire grincer des dents les cyniques et les conservateurs: veuve depuis plus d’un an, Madame Muir (Gene Tierney, inestimable) annonce qu’elle quitte le foyer de sa belle-mère et cherche un nouveau logement pour sa fille (la toute jeune Natalie Wood) et sa servante dévouée corps et âme. L’agent immobilier lui propose des offres et laisse volontairement de côté une maison en bord de mer. Farouchement déterminée, Madame Muir insiste pour aller visiter cette maison et se sent irrésistiblement attirée par icelle. Elle va découvrir très vite qu’elle est hantée par un esprit et que personne n’ose plus y mettre les pieds. Moins pusillanime que les autres, Madame Muir accepte la cohabitation avec ce fantôme : Gregg, un capitaine un peu ours (Rexx Harrison, acteur fétiche de Mankiewicz, que l’on retrouve dans Cléopâtre et Guêpier pour trois abeilles, son adaptation de Volpone). Les mauvaises manières de l’homme déteignent progressivement sur les bonnes de Madame Muir, le loup de mer côtoie une femme guindée qui apprend à devenir ce qu’elle a toujours voulu être : indépendante. Ensemble, au fil de confidences intimes, Madame Muir et Gregg décident d’écrire un roman ensemble sur la vie de ce dernier.

Voilà un synopsis qui fleure bon l’invraisemblance cruche et la nunucherie pour lectrices de romans à l’eau de rose ? Tout faux, bien entendu. Toute la relation entre le fantôme qui n’accepte pas sa mort et la vivante engluée dans le deuil est faite de regards transis, de bribes de conversation, de gestes maladroits. Mais ce qui naît très vite, c’est l’amour au-delà des mots, au-delà du réel : impossible, torturé, jalousé. Le fantôme et la mortelle ne peuvent pas s’embrasser et le cinéaste le sait très bien. D’ailleurs, pendant tout le film, aucun baiser ne sera échangé entre les deux, et ce n’est pas pour autant que L’aventure de Madame Muir manque de sensualité charnelle, bien au contraire: il en déborde. C’est d’ailleurs en en montrant le moins que l’intensité est à son comble : les deux personnages principaux se frôlent des lèvres dans un même cadre et se dévorent d’un regard brûlant même s’ils savent que tout contact physique relève de l’impossible. Ce qui est très intéressant dans cette relation, c’est ce que l’un révèle de (et à) l’autre et ce que l’un finit par éveiller chez l’autre (sans doute un désir sexuel qui n’avait jusqu’alors jamais existé). Formellement, on est proche de l’esprit des ghost story sauf que le fantôme et la mortelle nouent une relation tendre, inattendue, complexe.



La mise en scène de Mankiewicz sobre et pourtant virtuose dans sa manière de créer une présence immatérielle met en valeur plus qu’elle illustre le récit (jeu avec les ombres dans les séquences nocturnes, mouvements de caméra très travaillés pour conférer cette jolie impression qu’un ange veille sur le personnage principal). Les scènes d’extérieur ont été tournées à Pebble Beach et Monterey, en Californie. La musique du grand Bernard Herrmann (là encore, doux pléonasme), elle, se contente de décliner les émotions fluctuantes de madame Muir et revient pendant tout le film afin de raviver le souvenir d’une étreinte platonique. C’est ainsi, par exemple, que l’on comprend que les plans répétés sur les mouettes, une horloge, un poteau et les vagues indiquent les ravages du temps qui passe. Et que si elles sont déchaînées, c’est que la passion demeure, intacte.


Réalisé en 1947, L’aventure de madame Muir est le troisième long métrage de Mankiewicz pour le compte de la Fox. Le réalisateur du Limier ne l’a pas écrit : il a juste étoffé la psychologie du personnage féminin à partir du scénario de Philip Dunne, d’après un roman de R.A. Dick, mais il y avait déjà en périphérie de l’histoire d’amour du grain à moudre pour Mankiewicz : dans le mécanisme de manipulation cynique entre les personnages (voir la relation entre Madame Muir et l’écrivain pour enfants séducteur et volage), la cruauté des rapports humains (Madame Muir et sa belle-famille) ou la peinture presque lucide du monde de l’édition (la rencontre avec l’éditeur où pour se faire entendre, il ne faut pas hésiter à s’imposer par la gouaillerie).



Bref, tout ce qui s’exprime ici – tout sauf la frustration parce que le personnage principal croit fort en ce qui l’anime – est déchirant jusque dans les choix cornéliens de Madame Muir: choisir entre un fantôme et un vivant pour aimer de nouveau. Elle choisit le prosaïsme, sans doute par amour pour sa fille; elle fera une erreur. La métaphysique devient plus forte que la physique: elle sert de refuge aux meurtrissures et aux déceptions générées par les relations humaines. A ce titre, le récit est romantique sans jamais tomber dans les écueils de la mièvrerie et de la sensiblerie, d’autant plus que le film s’inscrit ouvertement comme un antidote à la niaiserie : tout ceux qui lâchent des larmes de crocodile sont irrémédiablement tournés en dérision. L’émotion, la vraie, naît justement de ce qui n’est pas tangible, de ce qui n’est pas explicable, de ce qui dépasse la raison, le temps et les conventions.

D’un bout à l’autre, Mankiewicz plonge le spectateur dans un monde limbique et aérien où miss Muir s’interroge sur le deuil et l’affectivité : est-ce qu’elle fait le bon choix en décidant de tirer un trait sur le passé et de s’offrir dans les bras d’un inconnu? Possède-t-elle encore un pouvoir séducteur ? Parallèlement, il célèbre les forces transcendantales du rêve, du désir et du romanesque sur la vie elle-même. Pendant tout ce temps, Mankiewicz joue sur l’alternance entre onirisme et réalité en introduisant des pistes qui donnent envie de croire que ce qui relève de l’impossible est totalement vraisemblable (cf. la confession presque Bergmanienne de la fille à la mère, vers la fin).



Si on peut la considérer comme l’une des plus belles histoires de fantômes avec peut-être Les ailes du désir, de Wim Wenders (et non pas son affreux remake Hollywoodien La cité des anges, avec Meg Ryan et Nicolas Cage), L’aventure de Madame Muir est surtout nimbée dans une mélancolie du passé, où les sentiments intemporels et purs peuvent pousser une femme à attendre patiemment l’heure du trépas pour rejoindre l’homme qu’elle a peut-être toujours aimé sans jamais l’avouer. La scène d’adieu du fantôme à la mortelle, où dans une douce nuit un homme rustre murmure des mots d’amour désespérés à une femme fragile, est sublime. Celle, finale, où la musique de Bernard Herrmann console la tristesse d’âmes esseulées, bouleverse le regard et n’importe quel cœur de pierre.

Le coin du cinéphile : la petite boutique des horreurs de Romain Le Vern



  • Donnie Darko (Richard Kelly)
  • Schizophrenia (Gerald Kargl)
  • Ne vous retournez pas (Nicolas Roeg) & Le cercle infernal (Richard Loncraine)
  • L'échelle de Jacob (Adrian Lyne)
  • Epidemic (Lars Von Trier)
  • Cruising (William Friedkin)
  • Croix de fer (Sam Peckinpah)
  • La clepsydre (Wojciech Has)
  • Moi Zombie, chronique d'une douleur (Andrew Parkinson)
  • Dellamorte Dellamore (Michele Soavi)
  • Braindead (Peter Jackson)
  • Carnival of Souls (Herk Harvey)
  • Ebola Syndrom (Herman Yau Lai-to)
  • A snake of June & Vital (Shinya Tsukamoto)
  • Tras el Crystal (Agustin Villaronga)
  • Cannibal Holocaust (Ruggero Deodato)
  • La double vie de Véronique (Kieslowski)
  • The Baby (Ted Post)
  • Poison (Todd Haynes)
  • L'île (Kim Ki-Duk)
  • Subconscious Cruelty (Karim Hussain)
  • Le baiser de la femme-araignée (Hector Babenco)
  • Zombie (George Romero)
  • Le quatrième homme (Paul Verhoeven)
  • Les jours et les nuits de China Blue (Ken Russell)
  • Defiance of Good (Armand Weston)
  • Maîtresse (Barbet Schroeder)
  • Les chevaux de feu (Serguei Paradjanov)
  • La grande bouffe (Marco Ferreri)
  • Contes immoraux & La bête (Walerian Borowczyk)
  • Dans ma peau (Marina de Van)
  • Bad Boy Bubby (Rolf de Heer)
  • Requiem pour un massacre - Come and see (Elem Klimov)
  • I Want You (Michael Winterbottom)
  • Miracle Mile (Steve de Jarnatt)
  • Kissed (Lynne Stopkewich)
  • Un chant d'amour (Jean Genet)
  • The Baby of Mâcon (Peter Greenaway)
  • Santa Sangre (Alejandro Jodorowsky)
  • Possession (Andrzej Zulawski)
  • Les Révoltés de l'an 2000 (Chicho Ibanez-Serrador)
  • Mulholland Drive (David Lynch)
  • Pig (Rozz Williams & Nico B.)
  • Hustler White (Bruce La Bruce)
  • Hardcore (Paul Schrader)
  • Gummo (Harmony Korine)
  • Seconds (John Frankenheimer)
  • Mais ne nous délivrez pas du mal (Joel Séria)
  • Les prédateurs (Tony Scott)
  • Les nains aussi ont commencé petits (Werner Herzog)
  • Maladolescenza (Pier Giuseppe Murgia)
  • La clé (Tinto Brass)
  • Le sexe noir / Café Flesh (Joe d'amato & Stephen Sayadian)
  • Les fruits de la passion (Shuji Terayama)
  • Frankenhooker & Brain Damage (Frank Henenlotter)
  • Crash (David Cronenberg)
  • Léolo (Jean-Claude Lauzon)
  • J'irai comme un cheval fou (Fernando Arrabal)
  • L'Autre (Robert Mulligan) & Chaque soir à neuf heures (Jack Clayton)
  • Kamikaze Taxi (Masato Harada)
  • Hardware (Richard Stanley)
  • L´esprit de la ruche (Victor Erice)
  • Dancing (Patrick Mario Bernard, Xavier Brillat et Pierre Trvidic)
  • L'Inferno (Francesco Bertolini, Adolfo Padovan et Giuseppe De Liguoro)
  • Superstar: The Karen Carpenter story (Todd Haynes)
  • Electra Glide in Blue (James William Guercio)
  • Le Locataire (Roman Polanski)
  • Paprika (Tinto Brass)
  • Candyman (Bernard Rose)
  • Sweet Movie (Dusan Makavejev)
  • Schramm (Jorg Buttgereit)
  • L'aventure de Madame Muir (Joseph L. Mankiewicz)
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