Ceux qui connaissent les fictions du réalisateur savent que ce cinéaste-là n’opère pas dans les catégories usuelles des fabricants d’images. Avec
L’écureuil rouge, Julio Medem a orchestré un somptueux ballet où des âmes torturées épuisent leur spleen contre des réminiscences de Hitchcock et d’Argento. Un pur objet fétichiste, grouillant, ludique, trouble et sensuel qui est devenu l’un des films préférés de Stanley Kubrick.
"Fertile en retournements de situation, terrain de passions exacerbées, L’écureuil rouge, quelque part entre mélo sensuel et polar ironique avec des écarts gores et des relents de fable onirique, souvent – pour le meilleur – à la lisière de la parodie et du grand guignol, constitue l’occasion sure d’expérimenter ce domaine de manière immense."
Plusieurs personnages se croisent dans cette intrigue construite comme un songe éteint : tout d'abord, une motarde (Emma Suarez), héroïne Hitchcockienne qui instille le mystère par sa simple présence, et un chanteur se rencontrent à cause d’un foutu (ou chanceux ?) accident. L’homme était sur le point de se donner la mort avant qu’un ange ténébreux fasse sa divine apparition sur une plage. Drôle d’endroit pour un coup de foudre : la demoiselle, amnésique, ne se souvient plus de rien. L’homme profite de ce subterfuge pour devenir son petit ami de quatre ans et joue de cette absence de mémoire pour fomenter un passé à la miss déboussolée. Les deux amants, agités par des instincts mortifères, conjuguent leur désarroi en simulant cette histoire d’amour inventée de toute pièce où l’un crée le passé de l’autre. Progressivement, des éléments antagonistes viennent semer le trouble et complexifier l’écheveau à l’argument romanesque : qui est qui ? Qui manipule ? Qui ment ? Qui simule ? Qui désire ? D’autant que dans la profondeur de champ du camping de L’écureuil rouge (lieu où les deux protagonistes viennent chercher un peu de quiétude) errent peut-être un tueur en série et surtout un enfant friand d'hypnotisme.

Julio Medem adore par-dessus tout les histoires d’amour
bigger than life avec un peu de psychanalyse, de romantisme échevelé, de symbolisme et de grands tourments narratifs : les amoureux séparés dont la distance corporelle n’a jamais refroidi le cœur toujours ardent (
Les amants du cercle polaire), la demoiselle endeuillée qui plonge dans le récit insulaire et érotique de son chéri romancier (
Lucia y el sexo). Fertile en retournements de situation, terrain de passions exacerbées,
L’écureuil rouge, quelque part entre mélo sensuel et polar ironique avec des écarts gores et des relents de fable onirique, souvent – pour le meilleur – à la lisière de la parodie et du grand guignol, constitue l’occasion sure d’expérimenter ce domaine de manière immense.
A l’époque, Medem, formaliste qui n’œuvre pas que l’esthétisation creuse (n’en déplaisent aux vils réducteurs), confirme toutes les promesses de
Vacas, de la beauté esthétique qui stimule les mirettes aux personnages aux identités morcelées qui cherchent à fuir le passé – et ainsi une réalité invivable – par le mensonge. Au gré de ce récit mystérieux et identitaire qui multiplie les fausses pistes de manière amusée et amusante, les réminiscences et les embrasements sensuels s’entrecroisent dans une fragile harmonie, toujours menacée par la crise de nerfs, la découverte de la mystification ou la rupture psychologique.
Si Jane Campion (oui, toujours elle) n’a pas son pareil pour ausculter la sexualité féminine jusque dans ses opus considérés comme mineurs (rétablissons une bonne fois pour toute le bouillonnant
In the cut), Julio Medem décortique à travers cette manipulation amoureuse le désir masculin en obéissant aux plaisirs phallocrates avant de les retourner comme des crêpes sans tomber dans le vociférant pamphlet anti-macho. Dans le camping éponyme, les mâles subissent tous le même traitement, peints comme des machistes primaires ou des psychopathes en devenir. Impossible de ne pas y voir une réflexion sur les apparences : sur ce que l’on pense être, ce que les autres voient de nous et ce que nous sommes intérieurement. Egalement sur ce qui ne se voit pas à l’instar de l’écureuil rouge que seules les femmes pourvues d’intuition perçoivent. Symbole mystérieux d’une réalité que les hommes s’obstinent à nier et d’une capacité à déceler les faux-semblants sous le vernis de la bienséance sociale. Symbole de la femme et de son corps, muse inspiratrice pour l’homme et territoire inconnu qui fascine tant (la parabole Antonionienne n’est pas loin). Dans cette œuvre-miroir, méandreuse, où la confusion des genres est idéalement reine, la réalité opaque se cogne au fantasme impossible, subrepticement désamorcé par un souvenir ou une pensée furtive.

Plus que jamais chez Medem, le feu brûle de l’intérieur. Les plus méchants des plus malintentionnés murmurent que
L’écureuil rouge est le film qui a permis à Medem de transformer son cinéma vital en système prédéfini. Rétorquons à ces grincheux que si le prétendu système Medem a donné lieu aux délicieux
Les amants du cercle polaire, déclinaison plus populaire du style, et
Lucia y el sexo, plus cul et sensuel encore, alors tous les cinéastes actuels seraient cordialement inspirés de faire de même. Poussons le vice : pas tout le monde peut se permettre de creuser une interstice et de réaliser sans crier gare un documentaire baptisé
La pelote basque.
Ici, avec
L’écureuil rouge, œuvre ambitieuse où l’excitation découle de l’inquiétude du plan qui suit, Medem prouve qu’il sait, comme pas grand monde, capter des sentiments essentiels dans des séquences qui répondent apparemment à la plus rigoureuse simplicité et proposer des objets denses, émoustillants comme tragiques. A chaque instant, sa mise en scène qui s’attache obsessionnellement à des éléments comme chez Argento (auquel on pense souvent) titille singulièrement la fibre sensible du spectateur et entraîne dans un tohu-bohu poétique et manipulateur qui séduit immédiatement. Le genre d’élixir miraculeux qui réconcilie avec le cinéma les jours où on est fâchés avec lui.
Le coin du cinéphile : la petite boutique des horreurs de Romain Le Vern Bilan coin du cinéphile 2005-2006 Hallucinations of a deranged mind (José Mojica Marins) Faust (Jan Svankmajer) Abattoir 5 (George Roy Hill) Amateur (Hal Hartley) Venus in Furs (Victor Nieuwenhuijs et Maart Je Seyferth) Tenderness of Wolves (Ulli Lommel) Eating Raoul (Paul Bartel) L'enfant-miroir (Philip Ridley) L'écureuil rouge (Julio Medem)
Retrouvez notre galerie de photos du film dans les pages suivantes